Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Impossible de laisser passer la fin de Wiseman sans en parler…

Je suis submergée de travail et il m’est difficile d’écrire un article sur Frederick Wieseman, pourtant il serait injuste de ne pas lui rendre hommage. Il venait fréquemment à Aix en Provence au temps où j’écrivais dans le cadre d’une maitrise de cinéma (1) un livre sur Brecht et Lang. Nous avions alors au programme de la maîtrise une initiation au documentaire. Comme j’avais un statut intermédiaire de prof et d’étudiante sur le tard, j’étais mêlée aux repas et séances autour de ses films, ce fut un des « génies » que j’ai côtoyés avec toujours le même sentiment: l’essentiel de ce qu’il faut en dire n’a rien à voir avec la familiarité des anecdotes que peuvent inspirer ces rencontres, il faut parler de son oeuvre et de ses films, de l’originalité de son travail sur la conscience humaine menacée . D’où mon recours à cette brève rétrospective de son oeuvre . Pour le reste je vous dirais que ce petit homme aux oreilles pointus comme le gnome des contes et légendes parlait un excellent français et faisait partie de ces Américains pour lesquels j’éprouve une tendresse particulière, ceux qui fuient le Maccarthysme, sans gloriole avec l’humour « juif » qui les rend à jamais allergique à ce 51 ème Etat de la bannière étoilée qui porte le nom d’Israël. Ce paradoxe qui me fait plus que jamais me sentir juive alors que des criminels sont en train d’usurper tout ce qui fait de nous des gens en alerte perpétuelle devant ce qu’ils représentent désormais, mais est-ce si différent de ce qui me fait revendiquer d’être française alors que mon pays vit une déchéance assez semblable, celle qui relève de ce mensonge sans contradicteur autour du consensus atlantique, ce cette Amérique dont Frederick Wiesman démontait les ressorts au quotidien de ses institutions ? (note de danielle Bleitrach)

(1) Il s’agit de mon livre paru en 2015 chez Lettmotiv : le nazisme n’a jamais été éradiqué qui portait sur l’étude du film de Brecht et lang : les bourreaux meurent aussi. Il est devenu un classique de la sociologie du cinéma. j’ai mis cinq ans à l’écrire donc c’est à ce moment là que je l’ai rencontré, celui où déjà ceux qui résistaient étaient une poignée…

Frederick Wiseman attends the « Law And Order » Photocall at the 77th annual Cannes Film Festival at Palais des Festivals on May 16, 2024 in Cannes, France.//03PARIENTE_1329001/Credit:JP PARIENTE/SIPA/2405161331

Les Chroniques de Poulet Pou : pour mieux connaître Frederick Wiseman, immense maître du documentaire

Poulet Pou·18 février 2026

Florilège Frederick Wiseman, AKA le Maître aux oreilles pointues (marque déposée), 1930-2026.

1. Hospital (1970).

Early Wiseman, donc pas long (moins d’une heure trente). Visite aux urgences de l’hôpital public Metropolitan de New York. C’est plus effrayant que la réunion de La Nuit des morts-vivants (noir et blanc sale), Re-Animator (opération à cœur ouvert) et L’Exorciste (meilleure scène de vomi de tous les temps), et c’est également d’un pathétisme achevé. Magnifique et éprouvant.

2. Manoeuvre (1979).

Man, il ne s’agit pas d’un doc sur l’ambassadeur Ray-Ban 100% Gibson, mais d’un reportage sur les exercices grandeur nature de l’OTAN, pour lesquels des blindés de l’US Army munis de leur équipage autochtone sont expédiés par avion en RFA. Discours des huiles, briefings à rallonge, déploiement des forces, attente, attente. À la fin, l’officier à qui les arbitres annoncent que son unité a été dégommée pour une raison des plus obscures prend la chose avec philosophie. Couic.

3. Deaf (1986).

Le Maître aux oreilles pointues en visite dans une école pour sourds en Alabama. Incroyable séquence dans le bureau du dirlo à l’abracadabrante coupe de veuch, où la psy au délicieux accent du Sud lui vole la vedette, avant de s’effacer devant l’émotion que dégage le difficile dialogue entre le gamin convoqué et sa maman dépassée. Plus tard, quand tchatchent en silence les élèves, on est amusé autant que saisi par la drôlerie, et la puissance d’évocation de la langue des signes. Conclusion au rappel des valeurs de l’Amérique lors du discours du mécène self-made-man.

4. 5. Blind Multi-Handicapped (1986).

Après Deaf, deux autres magnifiques docs du Maître aux oreilles pointues tournés dans une école spécialisée en Alabama. Je crois que l’histoire est qu’au départ Wiseman avait eu l’intention de réaliser un film sur ledit institut, et que, devant l’ampleur du sujet, il en fabriqua finalement trois. Contrairement à ce que leurs titres laissent entendre, ce n’est pas exactement un par type de handicap — Multi-Handicapped étant dédié à la formation professionnelle pour adultes. Entre autres moments émotionnants, dans Blind, morceau de bravoure du gamin traversant le bâtiment de l’école sans se perdre ni trébucher.

6. Missile (1987).

Visite au Strategic Air Command (aujourd’hui défunt). On suit les nouvelles recrues dans leur parcours d’intégration pour devenir opérateur de missile intercontinental (modèle Minuteman, celui avec propergol solide), et on voit comment, dans le milieu pourtant très hiérarchisé et technologique de la dissuasion nucléaire, le facteur humain et l’individu ne sont jamais oubliés. Passionnant.

7. Central Park (1989).

Promenade de trois heures dans le parc new-yorkais, dont on apprend entre autres que le budget ne dépend pas uniquement de la municipalité, mais aussi de généreux donateurs privés. Oiseaux et écureuils, enfants et vieillards, joggers, cyclistes, jardiniers, Gay Pride, concerts de Pavarotti et de Midnight Oil. Captivant comme toujours.

8. Ex Libris, The New York Public Library (2017).

Visite-fleuve du réseau de bibliothèques de New York. À force de voir des documentaires de Wiseman je finis par être un peu blasé, je trouve que celui-ci manque de tension (contrairement à ce qu’on voyait à l’université de Berkeley dans le film du même nom, ici tout se passe pour le mieux, les bibliothécaires font un travail formidable, dans un consensus qui ne semble jamais démenti). Et puis j’aurais aimé voir plus de scènes montrant la logistique des bibliothèques, comme celles, impressionnantes mais trop courtes, des tapis roulants de tri. C’est quand même très bien.

9. Monrovia, Indiana (2018).

Wiseman vs. Jarmusch. Monrovia (pop. 1400) vs. Centerville (pop. 738). Dans la fiction, ils ont la tête de Bill Murray (bedaine seyante) ou d’Adam Driver (petit ventre en formation). Dans la réalité, ils sont tous obèses. Ils ont les mêmes flingues, les mêmes bagnoles, les mêmes diners, les mêmes cimetières. Les vrais Américains s’assoupissent tels zombies à la vente aux enchères comme à la foire aux matelas. This is going to end badly. Terrible dernière scène du Wiseman, où la terre qui tombe sur le couvercle de la bière répond au grain se déversant du silo dans les remorques d’immenses camions.

10. Menus-plaisirs, Les Troisgros (2023).

Marmiton. Est-ce l’effet Premier de l’an, (petite) salle comble pour Wiseman hier au cinoche. Je dois vous avouer que je me suis tout d’abord demandé s‘il n’avait pas, avec l’âge, perdu de son mordant. S’il ne manquait pas, à ce monumental doc sur le célèbre trois étoiles de Roanne — ou presque, on apprend que le restaurant n’est plus en ville, mais a déménagé façon Régis Marcon à la campagne, à Ouches depuis 2017 —, de la distance critique vis-à-vis de son sujet. C’est que par moments, ça fait quand même un peu publi-reportage, tant le discours de Michel Troisgros, lorsqu’il se plie au traditionnel exercice qui consiste à venir saluer les clients attablés, tient de l’autocélébration. À ce discours fait écho celui, un peu du même genre, de ses fournisseurs-agriculteurs-super-quali. Contraste avec le travail silencieux des équipes en cuisine, qui est longuement montré, ce qui constitue peut-être ce qu’il y a de plus évidemment réussi dans le film.

Cependant, à y réfléchir, je me demande si le regard critique que j’attendais ne se trouve peut-être pas en réalité là, dans cette manière de faire entendre, pour ainsi dire à plat, la parole de l’étoilé, qui résume au fond ce qu’est un restaurant gastronomique très haut de gamme — un lieu où fusionnent le culte de l’art et celui de la bourgeoisie. Quoi qu’il en soit, Wiseman n’appuie jamais — on mentionne le prix des bouteilles, on voit arriver un client en hélicoptère —, soyons donc cohérents avec ce qui précède, et affirmons qu’il s’agit d’une qualité. Laissons au Maître aux oreilles pointues le dernier mot — interview glanée sur le site Débordements —, ’’Il y a des gens qui croient qu’un documentaire doit toujours dénoncer, avec l’espoir que ça va changer, et que ce n’est pas un vrai film de Frederick Wiseman si ça n’expose pas une violence, mais je crois que c’est aussi important de montrer les gens faisant un bon travail’’.

Views: 8

Suite de l'article

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

La modération des commentaires est activée. Votre commentaire peut prendre un certain temps avant d’apparaître.