Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Il s’agit d’hégémonie pas de l’électoralisme derrière un leader qui placerait les siens dans les appareils d’Etat…

TOPO EXPRESS

Il existe aujourd’hui un malentendu répandu qui révèle non seulement une pauvreté politique, mais aussi une surprenante ignorance théorique : la croyance que l’hégémonie culturelle consiste à s’emparer des appareils politiques, à remplacer les dirigeants et à nommer des intellectuels partageant les mêmes idées à des postes clés de production symbolique. C’est une grave erreur : l’hégémonie n’est pas le résultat mécanique du pouvoir politique, mais sa condition préalable. On ne gouverne pas pour établir l’hégémonie ; au contraire, le gouvernement est légitimé – au sens historico-politique, et non simplement électoral – dans la mesure où l’hégémonie  est déjà  acquise.

Société , 5 juin 2026

LES ILLÉGÉTARIENS DE L’HÉGÉMONIE CULTURELLE

Par Francesco Coniglione

Il existe aujourd’hui un malentendu répandu qui révèle non seulement une pauvreté politique, mais aussi une surprenante ignorance théorique : la croyance que l’hégémonie culturelle consiste à s’emparer des appareils politiques, à remplacer les dirigeants et à nommer des intellectuels partageant les mêmes idées à des postes clés de production symbolique. C’est une grave erreur : l’hégémonie n’est pas le résultat mécanique du pouvoir politique, mais sa condition préalable. On ne gouverne pas pour établir l’hégémonie ; au contraire, le gouvernement est légitimé – au sens historico-politique, et non simplement électoral – dans la mesure où l’hégémonie  est déjà  acquise.

Ce point est crucial. Une force politique peut remporter des élections, contrôler des ministères, nommer des présidents de fondations, des dirigeants de chaînes de télévision, des membres de conseils d’administration et des directeurs de musées ou d’institutions culturelles. Mais tout cela ne suffit pas à instaurer l’hégémonie : au mieux, elle peut transformer une force politique en une classe dirigeante, et non en une véritable classe dominante. Elle peut disposer d’une majorité parlementaire, peut-être favorisée par des mécanismes électoraux biaisés, mais elle manquera toujours du leadership moral et intellectuel qui est la seule chose qui établisse une véritable hégémonie. Il nous faut ici revenir à Gramsci, non pas pour le citer de manière obsessionnelle, mais pour comprendre la profondeur de sa pensée, au-delà des imitations opportunistes. Chez Gramsci, l’hégémonie n’est pas synonyme de domination. Une classe est  dominante  lorsqu’elle exerce la force, la coercition et le contrôle de l’appareil d’État ; elle est  dominante  lorsqu’elle parvient à guider, convaincre, attirer et construire un consensus.

Dans ses  Cahiers de prison,  Gramsci écrit qu’« une classe peut être “dirigeante” (et doit l’être) avant même d’accéder au pouvoir : une fois au pouvoir, elle devient dominante, mais elle le reste ». Autrement dit, le pouvoir ne remplace pas l’hégémonie : il la présuppose et doit continuer à la nourrir. La classe dirigeante exerce son rôle par l’hégémonie, tandis que la classe dominante s’impose par la coercition et la force, qui peuvent aussi être le simple produit d’un mécanisme électoral perverti (comme cela pourrait se produire avec une réforme accordant un bonus majoritaire significatif au parti qui dépasse un certain seuil). Par conséquent, Gramsci poursuit : « Une “hégémonie politique” peut et doit exister avant même l’accès au pouvoir, et il ne faut pas se fier uniquement au pouvoir et à la force matérielle que confère le pouvoir pour exercer le leadership politique ou l’hégémonie » (Q1, § 44). Ainsi, l’hégémonie précède  le pouvoir  , elle ne le suit pas, et cela est légitime si cette hégémonie est maintenue, l’empêchant de devenir la simple expression d’une force politique dominante. Une force qui accède au pouvoir peut engendrer des emplois, du clientélisme, de l’intimidation, des rééquilibrages redistributifs et une compensation symbolique pour les exclus. Mais l’hégémonie est tout autre chose : c’est la capacité d’exercer un leadership moral et intellectuel, l’aptitude à faire partager spontanément son langage, à faire passer une vision du monde particulière pour naturelle et à mobiliser des énergies au-delà de la sphère politique immédiate.

C’est précisément ce que les aspirants hégémons d’aujourd’hui ne parviennent pas à saisir. Ils conçoivent la prise de pouvoir comme le moyen d’établir une nouvelle hégémonie et, par conséquent, de conquérir la culture ; ils confondent nomination et prestige, présence médiatique et autorité, et occupation de l’espace et production de la pensée. Or, une culture ne devient pas hégémonique parce qu’un ministre le proclame, ni parce qu’une majorité parlementaire décide de la promouvoir. Elle le devient lorsqu’elle parvient à générer des catégories interprétatives, des mots, des images, des symboles, des sensibilités, des modes de vie et des formes de reconnaissance collective. L’hégémonie n’est pas ce qui est imposé : c’est ce qui, en fin de compte, est vécu.

Un exemple frappant dans l’histoire italienne est la très décriée « hégémonie culturelle de la gauche », avec son orientation communiste marquée. Sa force s’est consolidée précisément lorsque le Parti communiste italien (PCI) était dans l’opposition, et non grâce à un contrôle direct de l’État. Elle n’a pas acquis un rôle culturel en contrôlant l’État ; au contraire, bien qu’exclue de façon permanente du pouvoir national, elle a bâti, après la guerre, un réseau de maisons d’édition, de revues, d’écoles du parti, de sections, de coopératives, d’administrations locales, de cercles culturels, de syndicats, d’universités populaires, de ciné-clubs, de festivals, de journaux, d’intellectuels organisés et d’intellectuels indépendants. Elle n’était pas une simple machine de propagande : elle constituait un univers, un récit efficace et captivant, capable d’interpréter l’histoire, la littérature, le monde du travail, la justice sociale, l’antifascisme et les rapports entre culture savante et culture populaire. Sa force ne résidait pas dans un contrôle administratif de l’appareil d’État. Elle découlait de la capacité à faire sentir à une part importante du pays qu’elle participait à un récit historique transcendant : la Résistance, la Constitution, l’émancipation de la classe ouvrière, la centralité du travail, l’éducation comme rédemption, la culture comme élévation collective. Même nombre de ceux qui n’étaient pas communistes baignaient dans cette atmosphère. De nombreux intellectuels non affiliés au Parti communiste italien (PCI) s’engagèrent dans ce milieu car ils y reconnaissaient une force historique, morale et interprétative. Croce exerça son hégémonie non pas parce qu’il avait besoin d’occuper des postes ministériels, mais parce que, pendant des décennies en Italie, il était impossible de penser philosophie, histoire ou critique littéraire sans tenir compte de son influence. L’Église catholique exerça son hégémonie non seulement lorsqu’elle exerçait le pouvoir temporel, mais aussi lorsqu’elle façonnait le sens commun, le calendrier, la morale familiale, le langage des rituels et la perception de la culpabilité et du salut. Le libéralisme du XXe siècle devint hégémonique lorsque ses catégories – individu, marché, droits, liberté négative, concurrence – s’imposèrent comme une évidence bien au-delà des partis libéraux. C’est précisément ce cadre global, ce monde complexe et complet, qui fait défaut aujourd’hui aux forces de gauche, et elles croient ne pouvoir le remplacer que par une forme de leadership superficiel.

La droite italienne actuelle, par exemple, semble percevoir l’hégémonie comme une simple vengeance. Son raisonnement semble être le suivant : puisque la gauche a dominé la culture pendant des décennies, c’est à notre tour de conquérir ces mêmes espaces. Ainsi, la prétendue « hégémonie culturelle de la gauche » se réduit à une simple « hégémonie du pouvoir », témoignant d’une incompréhension de sa véritable nature. Elle finit par croire que la simple prise de pouvoir suffit à instaurer une hégémonie d’un tout autre ordre : la culture conçue comme un territoire à libérer par l’occupation, et non comme un terrain à fertiliser d’idées nouvelles.

Ceci nous amène au vice le plus radical de la droite : confondre culture et reconnaissance sociale, présence télévisuelle, direction d’une organisation, polémique contre le « politiquement correct », résurgence identitaire de Dante, Tolkien, Pasolini, Prezzolini, Gentile ou Pound. Mais il ne suffit pas d’invoquer a posteriori les morts pour construire une tradition vivante ; il ne suffit pas de dire que Dante était « de droite » ou que Tolkien appartient à la droite pour produire de la culture : il s’agit simplement d’une appropriation symbolique abusive, d’un bricolage idéologique et d’une utilisation ornementale des auteurs. Une culture hégémonique ne se contente pas de brandir des étendards sur les classiques : elle les interprète avec une telle force qu’elle contraint les autres à les débattre.

On pourrait dire, par une référence apparemment lointaine mais éclairante, que l’hégémonie ressemble au principe taoïste du  wu wei , « agir sans agir ». Non pas au sens d’inaction, mais comme une force qui opère d’autant plus profondément qu’elle apparaît moins comme une imposition. L’hégémonie ne se proclame pas, elle advient ; elle ne se décrète pas, elle s’enracine ; elle ne s’impose pas aux institutions, mais imprègne le sens commun. Lorsqu’elle est authentique, elle n’a pas besoin de clamer son nom : elle devient le langage par lequel même les adversaires sont contraints de s’exprimer. C’est pourquoi la culture ne peut être produite comme un plan quinquennal de nominations. Bien sûr, les institutions sont importantes : écoles, universités, télévision publique, musées, cinéma, maisons d’édition, festivals. Mais elles ne peuvent qu’amplifier une force culturelle déjà existante. Si, derrière elles, il n’y a ni réflexion, ni discipline, ni étude, ni profondeur, ni capacité d’interpréter le présent, ces institutions deviennent de vaines vitrines. On peut pourvoir des postes sans générer d’idées ; on peut remplacer les dirigeants sans changer de vision ; on peut avoir du pouvoir sans avoir d’autorité.

L’hégémonie n’est donc pas le fruit d’une technique de conquête de l’appareil d’État, mais une forme supérieure d’autorité historique. Elle survient lorsqu’une vision du monde parvient à se présenter non comme un intérêt particulier, mais comme une réponse générale aux problèmes de la société. Le Parti communiste italien (PCI) d’après-guerre, malgré ses limites, a su le faire : il parlait de travail, d’alphabétisation, d’émancipation, de dignité populaire, d’antifascisme, de la Question méridionale et de modernisation. La droite actuelle, en revanche, semble surtout parler de sa propre exclusion passée, de son désir de revanche et de la nécessité de « rééquilibrer » les rapports de force. Mais la véritable hégémonie ne naît pas du ressentiment ; elle n’est pas la lamentation de ceux qui disent : « À notre tour ! » Elle est l’affirmation sereine de ceux qui ont déjà élaboré une vision du monde capable de capter l’attention. Une culture qui se sent constamment obligée de dénoncer les complots de ses ennemis pour justifier sa propre marginalisation avoue, précisément de cette manière, sa propre faiblesse : une culture fondée sur la compensation ne devient pas hégémonique. Elle peut certes remporter des élections, nommer des présidents, contrôler l’agenda politique et remplacer les classes dirigeantes. Cela ne signifie pas pour autant qu’elle deviendra une classe dirigeante au sens gramscien du terme. Pour ce faire, elle devrait élaborer une vision nouvelle pour le pays, une nouvelle pédagogie civique, un nouveau langage commun, une nouvelle synthèse entre le peuple et les institutions, entre mémoire et avenir, entre identité et complexité. Elle devrait attirer les talents non par la loyauté politique, mais par la force intellectuelle – autant de qualités qui font cruellement défaut au gouvernement de droite actuel.

Tant que cela ne se produira pas, les stratèges de la prétendue hégémonie culturelle continueront d’ignorer l’hégémonie elle-même : ils croiront pouvoir la conquérir en occupant ce qu’ils ne peuvent, au mieux, que gérer. Mais l’hégémonie ne réside pas là où une nomination est signée ; elle réside là où une société apprend, presque sans s’en rendre compte, à penser par les mots.

Source : Sinstrainrete

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