Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Franck Marsal : Que voyait-on après 48h de guerre entre les USA et l’Iran et qui exigeait une position sans ambiguïté ?

Je peux bien sûr me tromper, mais voici comment je vois les choses après ces deux premiers jours de guerre au Moyen-Orient, les tendances au soir du dimanche 1er mars, dit Franck Marsal. Voici l’article de Franck Marsal (que je croyais inachevé faute d’avoir mis une illustration) qui s’avère prémonitoire mais écrit dimanche soir, il ignorait la dernière foucade de Macron notre participation à cette guerre sous couvert « d’autonomie stratégique » dans le cadre d’une vassalisation de fait avec les Etats-Unis mais qui comme celle des monarchies arabes risque d’être rapidement intenable. Il faut bien mesurer que l’hypothèse que nous défendons dans histoire et société est que tous ces bellicismes et ces escalades sont d’autant plus parodiques et grotesques que chacun cherche une porte de sortie et se retrouve plus impliqué : le Zugzwang. Il faut insister par ailleurs sur cette dimension de parodie qui reste très dangereuse, comme d’ailleurs sur la durée de la « guerre » dans de telles conditions. L’équipe de direction de notre blog est bien d’accord sur une « ligne » qui est celle de la nécessité de faire monter l’exigence de paix et de bien désigner les responsables d’une telle aventure et ses conséquences dramatiques annoncées ici depuis pas mal de temps et qui était totalement prévisible (note de Danielle Bleitrach pour histoireetsociete).


1) Sur l’aspect militaire des choses :

Comme toujours, la guerre a repris au point où elle s’était arrêtée : bombardements états-unio-isréaliens, avec assassinats terroristes de dirigeants politiques de premier plan, y compris le guide suprême Ali Khamenei, qui n’était visiblement pas dans un bunker, mais dans sa résidence habituelle et ripostes par missiles et drones de l’Iran non seulement en direction d’Israël, mais également en direction des installations militaires états-uniennes dans le Golfe Persique. Comme lors de la guerre de 12 jours en juin, les deux camps parviennent à traverser les défenses anti-missiles, qui sont rapidement saturées et atteignent des cibles importantes.

Mais très vite, des tendances nouvelles se sont dégagées : l’ampleur des échanges de missiles s’est bien sûr développée. La riposte iranienne, qui avait été tardive lors de la guerre de juin s’est produite immédiatement. L’armée iranienne et notamment sa composante la plus développée, le Corps des Gardiens de la Révolution Islamique était visiblement très bien préparée à ce qui allait se dérouler. Les installations états-uniennes, qui n’avaient subi qu’une frappe symbolique à la toute fin de la guerre de 12 jours, ont été frappées massivement. Et ces frappes ont également touché des installations importantes des pays d’accueil des troupes états-uniennes, notamment les aéroports, des infrastructures, ainsi qu’une plateforme pétrolière off-shore. Dimanche 1er mars, l’Iran a frappé 15 pays différents (en incluant les pays disposant de bases, comme la France au Émirats Arabes Unis) jusqu’aux bases britanniques de l’île de Chypre.

Il semble peu probable que la guerre devienne terrestre. Pour les USA, engager une action terrestre, même limité, semble difficile. Cela nécessiterait des moyens très importants et, sans être impossible, cela serait extrêmement risqué. Une action terrestre de l’Iran parait également peu probable, car l’objectif devrait logiquement se situer en Israël, qui n’est pas un pays frontalier de l’Iran.

Ce à quoi nous assistons ressemble donc aux frappes de missiles et de drones que s’échangent la Russie et l’Ukraine chaque jour. Cela peut donc là aussi durer longtemps. En Ukraine, ces frappes par missiles et drones sont quotidiennes, depuis plusieurs années, sans que ces actions aient conduit à la fin du conflit d’une manière ou d’une autre. Il me semble peu probable que, dans le cas de l’Iran et du bloc USA-Israël, le résultat soit différent. Ce qui s’engage est une guerre qui peut durer. Trump a annoncé dimanche 1er mars que la guerre risque de durer au moins plusieurs semaines et qu’il y aurait des nouveaux morts dans l’armée des USA. C’est déjà un aveu que la situation est compliquée.

Si la guerre se prolonge sur de telles bases, un des facteurs déterminants sera la logistique, la capacité des deux camps à produire les armes nécessaires et à maintenir l’environnement opérationnel (radars, bases de lancement, navires …). L’objectif états-unio-israëlien sera logiquement d’affaiblir le potentiel iranien le plus rapidement possible par des bombardements massifs et décisifs. Inversement, l’objectif iranien sera de prolonger le conflit afin d’user la logistique états-unienne, les populations et les pays alliés des USA et d’Israël.

La décision de n’épargner aucun pays arabe abritant des bases militaires occidentales, et de s’attaquer même à des infrastructures essentielles, comme les aéroports me semble entrer dans cette logique. En attaquant ainsi massivement ses voisins, l’Iran vise probablement à montrer à ces pays et à leur population que l’armée des USA ne les protège pas, qu’elle est essentiellement préoccupée par la protection d’Israël, que les pays arabes sont laissés sans défense et que les USA ne sont pas invincibles. Dans un premier temps, ces attaques suscitent une réaction négative des états concernés, mais si la guerre se prolonge, une position pro-USA sera difficile à tenir dans de telles conditions.

Il semble que l’état-major de l’armée US avait émis de sérieuses réserves avant le lancement de cette opération, et, avec les maigres informations dont nous disposons, je partage plutôt ce point de vue. Si les USA et Israël ne parviennent pas à faire plier ou à obtenir le renversement du gouvernement, la guerre va donc durer plusieurs semaines, voire plusieurs mois, peut-être davantage. Si l’on compare ce conflit au conflit ukrainien, il me semble que le potentiel industriel et militaire de l’Iran est supérieur à celui de l’Ukraine. C’est un pays de 80 millions d’habitants, alors que l’Ukraine est probablement tombée au dessous des 30 millions. Ils maîtrisent les technologies de missiles depuis plusieurs décennies, ont un potentiel scientifique et technologique important et ont montré par le passé que ce potentiel pouvait fonctionner dans des environnements très dégradés, comme le Yémen ou le Liban.


De l’autre côté, les USA, unis à Israël, disposent d’une capacité d’action nettement supérieure à celle de la Russie. Cependant, la partie états-unienne est loin de ses bases. Et l’alimentation d’une campagne de longue durée nécessitera une lourde logistique. Les avions et les navires exigent une maintenance complexe, les équipages doivent tourner. Il faut alimenter toute cela en armes, en nourriture et en pétrole.

Les USA et le bloc occidental dans son ensemble vont devoir soutenir deux conflits de grande ampleur simultanément (contre l’Iran et contre la Russie), avec la perspective d’un troisième (contre la Chine) qui ne peut être écartée. Logiquement, les USA devront garder une réserve importante pour y faire face à tout moment. Cela va mener à drainer toutes les ressources de l’empire afin de développer la production militaire, en particulier aux USA. Avec des impacts bien sûr très importants pour l’Europe, dont l’économie est déjà en difficulté.

L’autre axe déterminant de ce conflit sera l’axe économique, avec l’impact, que l’on pourra probablement commencer à mesurer dès demain, sur les marchés financiers et le prix du pétrole.

On a pu penser dans un premier temps que l’annonce par les Gardiens de la Révolution Islamique de la fermeture du détroit d’Ormuz ne serait qu’une communication, non mise en place sur le terrain. Mais dans l’après-midi, plusieurs pétroliers ont été attaqués. Dans ces conditions, les armateurs ont cessé leur trafic.

Sont menacés non seulement le détroit d’Ormuz lui-même (20 % des exportations mondiales de pétroles l’utilisent), mais l’ensemble des installations pétrolières du Moyen-Orient sont à portée de missile de l’Iran. Une plateforme pétrolière off-shore des Émirats Arabes Unis a déjà été touchée.

Les conséquences économiques d’un arrêt de ces exportations seraient dramatiques. Par exemple, 95 % des importations de pétrole du Japon transitent par le détroit d’Ormuz. Dans le cas d’une interruption totale durant plusieurs semaines, Cuba ne serait plus du tout le seul pays au monde à connaître des pénuries durables d’essence, de kérosène et d’électricité. Sans même en arriver jusque là, une hausse massive des prix du brut et du gaz semble inéluctable. Les impacts sur les différents pays seront très différents, selon leur rapport production/consommation.

Les USA sont globalement auto-suffisants en pétrole et exportateurs de gaz. En réalité, les USA ont développé un double commerce : ils sont à la fois importateurs et exportateurs. Ils vendent une partie du pétrole qu’ils produisent (notamment la France a augmenté depuis 2-3 ans ses importations de pétrole états-unien) et achètent une partie du pétrole qu’ils consomment.

Les pays les plus touchés seront les pays consommateurs et non producteurs, notamment l’Asie (Chine, Inde, Corée, Japon) et l’Europe, qui subiront une inflation massive et une récession. Les capacités de ces pays à réagir à ce choc sont diverses : la Chine a sécurisé des approvisionnements important avec la Russie en gaz et en pétrole (environ 50 % de ses besoins à ce que j’ai lu). Par ailleurs, elle dispose d’une position forte sur les marchés mondiaux, d’une balance commerciale très positive et de capacités de production qui n’ont pas toujours d’alternatives au niveau mondial. Elle peut atténuer une partie des effets de la hausse et reporter une autre partie vers les pays consommateurs de ces produits.

L’Europe est dans la situation exactement inverse : ses produits sont déjà chers et elle a déjà perdu beaucoup de parts de marché. Mon point de vue est que l’Europe demeure le maillon faible du marché mondial, d’autant que ses divisions et la main-mise politique des USA sur les dirigeants européens l’empêcheront de réagir fortement. Au sein même de l’Europe, les impacts seront différents d’un pays à un autre mais le premier point qui va se poser est la question de ré-ouvrir la possibilité d’acheter du pétrole et du gaz à la Russie. Pour l’instant, les dirigeants des grands pays, comme la France s’arc-boute sur la position de boycott des produits énergétiques russes. La France et la Belgique viennent encore de saisir un pétrolier de la prétendue « flotte fantôme ». Combien de temps une telle position serait-elle tenable et la Russie accepterait-elle de commercer avec les pays qui l’ont boycottée alors qu’une pénurie s’installe ?

Les pays en développement, comme l’Inde ou l’Afrique seront également fortement touchés, et dans une position très difficile. La Russie et d’autres pays producteurs pourraient être en situation de choisir leurs clients et de donner priorité à ceux qui n’ont pas appliqué de mesures de rétorsion à son égard. L’Inde et la Chine serait alors mieux protégées que l’Europe. Ce pourrait être un bouleversement radical des rapports mondiaux.

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