Comme d’habitude et fort heureusement les premiers à avoir compris ce que j’appelle le Zugzwang sont mes co-auteurs parce qu’il s’agit d’un commentaire né de notre livre et de l’expérience vécue de censure… Merci Franck c’est exactement ce que l’on doit voir d’un système qui n’est pas échec et mat mais qui n’a pas d’issue autre que l’autodestruction et l’apocalypse et qui exige une stratégie et une compréhension renouvelée. Voici un texte qui dit bien ce qu’est la stratégie de Trump et celle de Macron et des vassaux, d’un système qui est incapable d’agir autrement qu’il ne le fait et de la nécessité de s’en abstraire que nous avons défendu à travers notre livre. (note de Danielle Bleitrach pour histoireetsociete)
Cette nomination (celle de Kewin Warsh luttant contre l’inflation) et les mouvements boursiers qu’elle a déclenchée sont pleins de paradoxes. La baisse des cours de l’or et de l’argent est historique quand on considère sa rapidité, l’or a perdu jeudi environ 10% de sa valeur en 30 minutes seulement. Mais cette valeur est à mesurer aussi à la lumière de la progression que l’or a connu depuis la crise financière de 2007–2008. La chute de la valeur de l’or représente en réalité seulement ce que le métal précieux avait gagné sur une semaine.
On retrouve ce paradoxe dans la décision de Donald Trump dont on dit qu’elle a été le déclencheur de ce vaste mouvement boursier : la nomination de Kevin Warsh à la tête de la Fed, la banque centrale des Etats-Unis d’Amérique, le centre de décision du capitalisme impérialiste. D’un côté, Kevin Warsh est un « faucon ». Un adepte des politiques monétaristes néo-classiques. Après la crise de 2008, il avait critiqué les politiques dite « d’assouplissement quantitatif ». Ces politiques avaient permis à la Fed de stabiliser les marchés financiers et l’économie US en déversant des milliers de milliards de dollars de monnaie dans les comptes des banques. Elle est en partie responsable de la renaissance de l’inflation avec laquelle se débat difficilement l’économie états-unienne depuis plusieurs années. Pour lutter contre l’inflation, l’économie néo-classique recommande la hausse des taux. Et la hausse des taux pourrait ramener vers le dollar les capitaux nécessaires à la stabilisation financière des USA et au financement du complexe militaro-industriel. C’est en apparence ce qui a déclenché les ventes accélérées d’or et de métaux précieux sur les marchés financiers la semaine passée. L’anticipation d’une possible hausse des taux qui pourrait à nouveau rendre le dollar plus attractif que l’or.
Mais d’un autre côté, Kevin Warsh a, ces dernières années, quelque peu viré sa cuti et Donald Trump l’a en partie choisi avec l’objectif inverse de baisser les taux, de dévaloriser le dollar et d’imposer à la Banque Centrale états-unienne de financer elle-même le déficit fédéral et le budget militaire de Trump.
L’autre caractéristique de Warsh est d’être un banquier aguerri. Il avait joué en 2008 un rôle crucial dans le sauvetage des deux grandes banques d’affaires états-uniennes en difficultés : Goldman Sachs et Morgan Stanley. Il n’est pas un théoricien de l’économie mais un fin connaisseur des rouages qui relient la sphère politique et les grands établissements qui dirigent la finance US. Il est tout à fait prêt à jouer aveuglément la politique de Trump en contrepartie de sa nomination et son arrivée signe une étape supplémentaire de la centralisation des pouvoirs au sein du camp occidental entre les mains du président états-unien. Son image de faucon pourrait être l’habillage parfait d’une politique inverse. On parle d’une baisse des taux à 1%, qui mènerait à une dévaluation rapide du dollar et d’une révision du mandat de la banque centrale dont la priorité ne serait plus la lutte contre l’inflation (le graal monétariste depuis l’ère de Reagan et de son président de la Fed emblématique Paul Volcker) mais le financement du budget fédéral par l’émission monétaire.
La réalité est la situation de Zugzwang, dont Danielle a fait son dernier ouvrage, cette situation du jeu d’échec où tout mouvement réalisé par un des protagonistes ne fait que dégrader sa position. Il faut pourtant jouer quand même.
La hausse de l’or marque la défiance des marchés financiers vis-à-vis de la dette états-unienne, qui s’accroit de manière accélérée et dangereuse. Cette dette se double d’une crise sociale et politique, d’un affaiblissement même des indicateurs de santé de la population, d’une montée des tensions internes. Technologiquement, les USA sont en train d’être rattrapés par la Chine et industriellement, ils sont déjà dépassés. Internationalement, la politique de Biden était un échec complet. Plus aucune « sanction » ne fonctionne et celles contre la Russie ont laissé l’Europe exsangue et divisée sans affaiblir nullement le président Poutine. Mais celle de Trump se débat dans la sphère de la communication terroriste, sans engranger pour l’instant d’avancée notable. Certes Nicolàs Maduro et son épouse Cilya Florès sont retenus en otages à Washington, mais la position générale du Venezuela dans les négociations avec les USA, négociations déjà engagées par le président Maduro n’est guère affaiblie. La perspective de paix en Ukraine s’éloigne et la Russie poursuit l’atteinte de ses objectifs par la voie militaire. La confrontation avec l’Iran demeure difficile, conduisant les USA à beaucoup de gesticulations, mais à une hésitation profonde, les risques militaires tout comme politiques sont très importants. Mais ne rien faire serait accepter que le rapport de force militaire, diplomatique et technologique ne fasse que s’accroitre encore en faveur de l’Iran.
Sur le plan économique, la situation est également difficile. Rehausser les taux pour continuer le financement de la dette états-unienne en attirant les capitaux mondiaux fonctionne de moins en moins bien. De plus, la hausse des taux provoquerait une récession économique qui est la dernière chose que Trump souhaite. Mais la baisse des taux à 1% et le financement du déficit US par la Fed accélèrerait l’inflation, affaiblirait le dollar et ruinerait ce qu’il reste des classes moyennes états-uniennes. Quant à l’inaction et aux statu quo, ils mènent doucement à la stagflation, le mélange explosif de la stagnation économique et de l’inflation. Pour l’instant, la seule voie qui fonctionne (et qui est une voie de continuité entre Biden et Trump) est de faire payer les vassaux européens. La destruction des gazoducs Nord Stream et le chantage ukrainien ont fait de l’Europe le client obligé du coûteux gaz liquéfié états-unien et des armes. Trump a enfoncé plus profondément l’épée dans le dos européen consentant en menaçant d’abandonner l’Ukraine et en augmentant les tarifs douaniers. Mais l’Europe se divise inexorablement et ses moyens financiers sont eux-même en voie d’épuisement.
C’est ce qui explique la centralisation des pouvoirs entre les mains de Trump : le niveau de crise est tellement profond qu’il faut pouvoir agir très vite et de manière imprévisible au développement constant des situations et des dangers. Dans cette optique précisément, les mouvements boursiers ultra-rapides comme celui de l’effondrement de l’or depuis jeudi sont la dernière chose dont l’impérialisme US a besoin. Ils ne peuvent que provoquer de dangereuses réactions en chaîne, qui elles-mêmes peuvent être, à tout moment, le déclencheur de l’avalanche financière, qui n’a été que différée depuis 2008 par la « monnaie-hélicoptère » et les différents subterfuges qui l’ont accompagnée.
Views: 102



