Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Franck Marsal : à propos de l’Iran

La crise iranienne et la crise vénézuélienne se télescopent et ce n’est probablement pas un hasard. Sur la situation du Venezuela, la tendance qui se dégage maintenant clairement est que la réussite militaire de l’opération tactique ne change pas fondamentalement la situation stratégique. Le pouvoir constitutionnel vénézuélien est en place, et ne s’est pas fissuré. Le pays fonctionne. Nicolas Maduro et Cilia Flores préparent leur défense face à un dossier juridique qui semble se décomposer sur place. Trump lui-même a été obligé de balayer l’opposition d’extrême-droite, cheval de bataille habituel de l’impérialisme en reconnaissant qu’ils « ne représentent rien au Venezuela ». Il a également été contraint de réunir les entreprises US pour les convaincre de préparer un plan d’investissement massif, et s’est entendu répondre par certaines que « ce sont vos sanctions qui nous ont obligées à quitter le Venezuela ». Les négociations (qui étaient déjà en cours avec Maduro) pour le retour des investissements US au Venezuela se poursuivent et rien de vraiment concret n’indique que l’enlèvement du président vénézuélien en exercice a fondamentalement amélioré la marge de manœuvre des USA. Si cette tendance se confirme, l’opération pourrait même rapidement affaiblir la position du bloc impérialiste US hier hégémonique, aujourd’hui divisé et en situation de liquidation progressive.

La crise en Iran accentue également ces divisions et sont en train de devenir un point majeur de contradiction, avec des similitudes frappantes. En apparence, Trump avait affiché sa force en bombardant les sites nucléaires iraniens de manière massive le 22 juin dernier. En réalité, la guerre par bombardements de 12 jours entre l’Iran et Israël avait montré que les faiblesses de la défense anti-missile iranienne étaient largement compensées par sa capacité à percer celle d’Israël. Le problème est qu’Israël ne fait que 20 000 km². L’Iran est 80 fois plus grand. Il faudrait beaucoup plus de missiles à Israël pour pouvoir infliger durablement des dégâts décisifs à l’Iran sans subir lui-même une situation catastrophique. Or, si Israël dispose de capacités propres, ses approvisionnement reposent néanmoins largement sur le complexe militaro-industriel occidental, dont les limites et les difficultés ont été mises en évidence par la guerre contre la Russie. On peut d’ailleurs penser que c’est précisément là que se situe la principale motivation de Trump à trouver un accord de paix avec la Russie. Cette guerre, pour lui non essentielle (et même problématique, puisqu’elle a rapproché la Russie de la Chine d’un côté et de l’Iran de l’autre) consomme probablement dangereusement les capacités militaires des USA. La saturation des systèmes de défense anti-missiles par les drones a produit une pénurie des coûteux missiles Patriot. De plus, les capacités et limites de ces systèmes ont été mise au jour et ils ne peuvent plus être des protections « magiques ». Ils ont de facto perdu en efficacité et en crédibilité.

C’est pourquoi Trump a répété au moins 20 fois depuis juin que « le complexe nucléaire iranien a été oblitéré ». Il vient encore de le redire. Sous-entendu : « inutile d’y revenir », alors que la plupart des analystes ont affiché leur scepticisme. C’est peut-être même la raison profonde de l’action militaire US rapide contre l’Iran en juin : permettre l’arrêt de la guerre sans faire perdre la face à Israël et aux USA. Pourtant, cette situation ne pouvait satisfaire durablement le gouvernement de Netanyahou, car désormais, le temps ne joue pas en sa faveur. L’Iran détient des technologies avancées, une grosse base industrielle et de solides alliés. La Russie a acheminé plusieurs avions cargo militaires, dont un des avions de chasse modernisés. La Chine a également livré du matériel et l’Iran a signé un accord avec le Pakistan. Difficile dans ces conditions d’espérer inverser le rapport de force.

Restait l’effet des sanctions et des sabotages, ainsi que des propres faiblesses et insuffisances de l’organisation du pays, l’espionnage et les opérations secrètes, dans lesquelles Israël a prouvé ses capacités importantes en assassinant un grand nombre de dirigeants iraniens. Une des faiblesses de l’Iran est que le système électrique iranien ne se développe pas suffisamment vite pour répondre aux immenses besoins d’un pays de 90 millions d’habitants. En 2024, l’Iran a produit environ 395 TWh d’électricité, ce qui le place environ au 12ème rang mondial. Cela représente une hausse de la production nationale de 44% depuis 2014. Mais en 2025, une sécheresse record a été enregistrée, entraînant la baisse des barrages à un niveau catastrophique et obligeant à des coupures d’électricité de plusieurs heures par jour dans les grandes villes, dont la capitale Téhéran. Cela, ajouté aux destructions et aux sanctions internationales, a entraîné une profonde crise économique, qui s’est traduite par un mécontentement social, résultant non seulement de la crise, mais aussi des profondes inégalités, de la corruption, et de l’inadaptation du système politico-religieux à la vie réelle des habitants.

Les manifestations qui s’étaient développées pacifiquement fin 2025, ont pris en ce début d’année un tournant violent, qui a entraîné une répression sans limite. D’un côté, incendies, cocktails Molotov et armes à feu, de l’autre moyens militaires et tirs à balles réelles. L’affrontement sur le terrain s’est doublé d’une intense campagne de communication. Au niveau international, ce tournant violent a été soutenu par le courant revanchiste habituel, peut-être aussi impopulaire en Iran que l’extrême-droite pro-impérialiste au Venezuela : le fils du Chah et d’autres forces réactionnaires n’ont pas hésité à appeler les USA à bombarder leur propre pays. Ils ont immédiatement reçu le soutien du gouvernement Netanyahou, de la presse occidentale internationale, des va-t-en-guerre états-uniens et de leurs valets européens, trop heureux d’avoir un autre sujet que le Groënland ou la crise économique et industrielle européenne à se mettre sous la dent. Le gouvernement iranien et les forces qui le soutiennent ont également mobilisé leurs partisans. Elles ont communiqué sur les dégâts provoqués par les opposants (incendies, attaques contre la police, …) puis une grande quantité d’images de très impressionnantes manifestations pro-gouvernementales dans de nombreuses villes du pays.

A l’heure où j’écris ce commentaire, une intense pression est exercée pour inciter les USA à engager une campagne militaire contre l’Iran, option que Trump n’a pas écartée. Un certain nombre de forces qui ont manifesté ce samedi pour le respect du droit international s’y sont jointes sans percevoir nullement la contradiction, ni se soucier du risque de déstabilisation d’une région déjà très fragilisée ou de déclenchement d’une troisième guerre mondiale. Mais on ne sait pas encore ce que sera la décision finale.

C’est l’ensemble du fragile édifice tenté par Trump pour consolider les bases du colosse aux pieds d’argile que sont les USA qui pourrait être mis en danger par un tel choix. Les options militaires des USA (hors usage de la bombe atomique, qui pourrait engendrer rapidement une escalade dévastatrice vers une guerre nucléaire mondiale) sont limitées. L’opération du printemps avait nécessité une complexe, coûteuse et difficile à répéter opération de ravitaillement en vol pour acheminer des bombardiers directement depuis le territoire états-unien. Il avait fallu d’abord acheminer en Europe des avions ravitailleurs, afin que ceux-ci puissent en cours de route, ravitailler en vol les bombardiers US. L’Iran avait riposté en frappant la base des USA au Qatar et les USA avait fait le choix de considérer que l’affaire était close. Une offensive pour faire tomber le gouvernement iranien ne pourrait se limiter à un bombardement ponctuel (encore une fois, hors bombe atomique). Une campagne de moyenne à longue durée serait nécessaire. L’option de la frappe depuis le territoire US est donc peu crédible. L’utilisation en masse de moyens locaux (bases militaires US dans la région notamment), outre qu’elle nécessite une lourde logistique néanmoins, exposerait l’ensemble du dispositif US au moyen-orient à une lourde riposte et à l’embrasement de plusieurs pays. L’Arabie Saoudite a alerté – selon plusieurs commentateurs – sur un tel scénario. Il faudrait assurer une logistique lourde et complexe en terrain hostile. Même chose pour l’envoi de porte-avions, cibles faciles pour les missiles sophistiqués dont dispose l’Iran. Trump trouvera-t-il à nouveau un artifice pour paraître fort sans pour autant engager de conflit durable, dans lequel les USA pourraient s’épuiser rapidement ? L’avenir le dira. On ne peut que souhaiter que la voix de la paix et du dialogue reprenne le dessus, là comme ailleurs.

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