Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Escapade Lilloise et Franck Marsal sur l’impérialisme, quels enjeux, quelles réponses…

…Très bon débat hier soir sur l’impérialisme stade suprême du capitalisme face au monde multipolaire, organisé par les jeunesses communistes du Nord. Bravo et remerciements aux jeunes communistes de Lille qui ont organisé une rencontre fraternelle et très bien préparée, sous la forme d’une introduction au débat de grande qualité et d’une série de questions particulièrement pertinentes, qui ont rythmé la discussion. Comme cela a été rappelé dans l’introduction, l’histoire récente – 20ème siècle particulièrement – de l’Iran, par ailleurs une civilisation millénaire, fut d’abord marquée par la nécessité de mener l’industrialisation et la modernisation du pays dans le contexte d’appétit de pays impérialistes (Angleterre, Allemagne, USA) désireux de soumettre le pays à leur domination pour s’en approprier les ressources énergétiques.

Cette situation en un sens perdure, puisque le Moyen Orient dans son ensemble est toujours la cible des appétits impérialistes, et des compagnies occidentales qui règnent encore sur une partie importante des ressources pétrolières et gazières de la région. Pourtant, lorsqu’on examine la situation actuelle, on constate que les conditions de cette lutte ont radicalement changé. Le monde actuel n’est plus le même. D’abord, la forme colonialiste de l’impérialisme a été liquidée, par la lutte des peuples et avec l’appui décisif de l’Union Soviétique et de la République Populaire de Chine. Il a été remplacé par le néo-colonialisme et la mondialisation libérale. Puis, comme nous l’avons noté dans notre ouvrage « Quand la France s’éveillera à la Chine », une transformation profonde des forces productives mondiales, de leur organisation et des routes commerciales se sont accomplies. Cette transformation pose un cadre nouveau, celui d’une contradiction profonde entre le développement d’une nouvelle génération de forces productives (en particulier dans les anciens pays colonisés et semi-colonies), et les rapports internationaux, qui sont des rapports sociaux, et qui sont encore structuré autour de la domination idéologique, politique et financière de l’impérialisme hégémonique. Cette contradiction a atteint un stade critique, celui où l’impérialisme à la fois prend conscience de la faiblesse de sa position, se raidit pour maintenir à tout prix sa domination mais en même temps, ne dispose plus que d’options finalement perdantes, la situation de Zugzwang, décrite dans l’ouvrage éponyme de Danielle. C’est dans ce cadre bien compris, car plusieurs jeunes communistes sont des lecteurs assidus d’Histoire&Société que l’échange s’est déroulé durant près d’une heure et demi. Je ne peux fournir de transcription de mes propos, car la spontanéité et la simplicité de l’accueil m’a rapidement éloigné de mes notes préparatoires. Voici néanmoins ces notes qui permettent de compléter ce bref compte-rendu. (Note de Franck Marsal pour Histoire&Société)

La guerre au Moyen Orient est la poursuite de la politique impérialiste par d’autres moyens

Peut être une image de texte qui dit ’බපම jc JEUNES COMMUNISTES DU NORD ORCANISE T CO ERE EST’

I. Circonstances et conséquences de la guerre

Pourquoi les Etats-Unis et Israël ont-ils lancé cette guerre ? Est-ce que c’est bel et bien une opération de changement de régime ? Ou est-ce que c’est une attaque préventive contre le risque de l’arme nucléaire iranienne ?

Ce qui est nouveau n’est pas que les USA déclenchent des guerres pour réorganiser le monde en faveur de leurs intérêts. Cela s’est passé en Irak, en Syrie, en Libye, en Yougoslavie et dans bien d’autres pays. Deux choses sont véritablement nouvelles :

a) Les USA rencontrent une résistance bien au dessus de tout ce qu’ils ont connu depuis la guerre du Vietnam, la perception s’établit même que les USA ne pourront pas gagner cette guerre, et que le commandement suprême états-unien ne sait pas où il va (stratégie?), ce qui pousse à une logique d’escalade dans laquelle les USA vont devoir consommer une part significative de leur stock d’armements, un cran au dessus de l’opération « Ukraine », sans avoir pour l’instant la capacité de le reconstituer ;

b) La propagande visant à diaboliser le régime iranien dans l’opinion mondiale est globalement en échec. Non que la République Islamique et le pouvoir iranien dispose d’une grande sympathie, mais parce que le sentiment majoritaire est que les USA n’agissent pas en fonction de l’intérêt de l’humanité, qu’ils sèment le chaos plutôt que d’établir un ordre – fut-il injuste – et que le droit international doit d’abord consister dans le respect de la souveraineté de chaque état. L’idéologie portée par les USA perd son statut d’idéologie mondiale dominante.

Cette guerre s’inscrit dans une continuité d’affaiblissement régulier des USA qui dure depuis la crise financière de 2007 – 2008, qui n’a pas été résolue par les interventions militaires précédentes, et qui voit leur position hégémonique de plus en plus menacée. Cette guerre résulte de la transformation du monde, de la transition du monde unipolaire, de l’hégémonie du capitalisme états-unien, vers le monde multipolaire. Depuis la crise de 2007 – 2008, les bases matérielles de l’impérialisme n’ont cessé de se fragiliser. Les bases matérielles des forces productives sont entrées en contradictions avec les rapports impérialistes. De nouvelles relations, de nouvelles routes commerciales, de nouvelles institutions internationales (BRICS, OCS, Nouvelles Routes de la Soie), de nouveaux équilibres diplomatiques et politiques émergent. Cette guerre, comme les autres, réside dans le raidissement de l’impérialisme qui refuse de céder ses positions dominantes et tente de s’opposer par la force à l’émergence de ces nouveaux rapports, ceux du monde multipolaire.

Cette guerre s’inscrit dans la transition Trump – Biden, après une série d’échecs qui se répondent comme des moments d’aggravation de la crise de perspective du bloc impérialiste hégémonique :

a) Echec de Biden face à la Russie.

La politique de Biden visait à obtenir l’isolement de la Russie, sur les plans politiques, économiques, déplomatiques et même sportif et culturels. Cet isolement devait conduire à l’effondrement de la Russie, à sa capitulation et permettre la prise de contrôle des ressources énergétiques et des routes clés, notamment celle menant au champs pétroliers du Caucase, de la Caspienne et d’Asie centrale. Cette stratégie a complètement échoué. Il faut réexpliquer pourquoi, du point de vue de Trump, c’est à dire du point de vue d’une partie du capital monopoliste des USA, la guerre contre la Russie est une erreur stratégique, point de vue que Trump va développer non pas au début de l’opération militaire russe en Ukraine, mais progressivement à partir de 2023, dans la préparation de la campagne électorale de novembre 2024, au moment où l’offensive ukrainienne s’enlise, au moment où se prépare et où la Hamas va lancer l’attaque terroriste inouïe du 7 octobre. La raison principale est le constat que cette politique d’isolement de la Russie ne fonctionne pas, qu’elle conduit la Russie à renforcer ses relations avec la Chine, et que cela fournit à la Chine une énergie abondante à très bon marché. C’est effectivement ce qui s’est passé. La Russie n’a pas été isolée. Son économie est sous tension, mais pas du tout en crise (comparativement notamment à notre situation). Les partenariats Chine – Russie – Iran – Corée du Nord se sont renforcés et consolidés. Même l’Inde, malgré les pressions, a continué à acheter du pétrole russe et peu à peu, le « Sud global » a pris position pour la Russie et rejeté les leçons de morale du bloc occidental.

b) mais auparavant, il y avait l’échec des politiques précédentes de « containment » de l’Iran :

C’est Trump lui-même qui lors de son premier mandat a mis fin (8 mai 2018) à l’accord sur le nucléaire iranien qui limitait l’activité d’enrichissement de l’uranium en Iran. Cette politique visait à mettre l’Iran à genoux, en brisant son économie et, déjà, elle visait au fond un changement de régime. Biden n’a pas eu le courage de revenir sur cette politique, qui aurait contraint à affronter les pressions israëliennes. Or, cette politique avait subi un double échec :

• L’économie de l’Iran ne s’est pas effondré, elle a souffert, beaucoup, mais elle a tenu et l’Iran a même réussi à circonvenir une partie des sanctions,

• L’Iran a développé une flotte dite « fantôme » qui lui a permis de rétablir un haut niveau d’exportation de pétrole, revenant à presque 3 millions de baril par jour après la crise du COVID,

• L’Iran développe et diversifie ses technologies, dans bien des domaines industriels. L’Iran est à ce jour le dixieme producteur mondial d’acier, production qui sous-tend toute une série d’industrie transformatrices. Par exemple, en 2025, l’Iran a produit 1,36 millions de véhicules automobiles, environ l’équivalent de la production française. L’Iran progresse également dans la maîtrise des technologies spatiales. En septembre 2024, l’Iran a mis en orbite satellite de recherche Chamran-1 un engin spatial, pesant environ 60 kg avec le lanceur Ghaem-100, une fusée développée par les Gardiens de la Révolution. En février de la même année, la Russie avait lancé le satellite iranien d’imagerie et de télédétection Pars-I depuis la base russe de Vostotchny.

• Mais aussi, l’Iran, étant de toutes façons sous sanctions, n’était plus contraint de respecter sa part de l’accord et a relancé son enrichissement d’uranium. Il faut toutefois relativiser cette question : la bombe atomique est une arme de dissuasion, mais le coeur des guerres actuelles (espérons que ça ne changera pas) laisse ces armes dans leurs silos et les rapports de force se construisent avec la guerre non nucléaire. Le plus grand problème d’Israël et des USA, ce sont les progrès des armements non nucléaires de l’Iran : missiles, défense anti-aérienne, drones notamment.

Comment interpréter la décision des USA et d’Israël dans ce contexte :

1) L’Iran, allié de la Chine est l’obstacle principal à la domination des USA sur la zone stratégique du Moyen Orient. La montée des BRICS, la signature d’un partenariat stratégique très important entre la Chine et l’Iran en 2022 (La Chine et l’Iran ont signé en mars 2022 un accord de partenariat stratégique global de 25 ans, couvrant des domaines comme la politique, la culture, la sécurité et l’économie, malgré les sanctions américaines), le succès de la diplomatie chinoise qui met fin à la guerre au Yemen, le développement du corridor Nord-Sud, reliant la Russie à l’Océan Indien via l’Iran montrent que le temps joue contre la puissance états-unienne, et conduit progressivement à sa perte de contrôle de cette zone hautement stratégique, malgré sa présence militaire la plus massive dans la région.

2) Les USA sont dans une logique de survie, et leur survie est liée au maintien de leur hégémonie, au maintien de leur système financier, basé sur l’endettement de l’état financé par les partenaires commerciaux des USA. Les USA ont une dette publique (sans parler de la dette privée) de plus de 35 000 milliards de dollars. En 2026, ils doivent refinancer (c’est à dire réemprunter pour rembourser les emprunts arrivant à échéance) 9 000 dollars de cette dette, alors que le bilan de la Fed contient déjà une somme équivalente de bons du trésor états-unien que les marchés ne veulent plus (ou ne peuvent plus) absorber. Les pays du Moyen Orient sont parmi les premiers acheteurs de ces dettes. Maintenir ou remettre ces pays ( qui génèrent des flux financiers massifs grâce au commerce du pétrole et du gaz) dans l’orbite financière états-unienne est un enjeu existentiel pour les USA.

3) Le sort d’Israël est lié à l’aide et à l’appui états-unien mais Israël doit faire face à ses propres difficultés : ayant refusé une véritable paix avec Arafat alors qu’il était en position de force, Israël fait face depuis de nombreuses années au renforcement de ses ennemis et à l’érosion de ce rapport de force. Or, celle-ci est de plus en plus visible :

  • Le Hezbollah n’est pas à genoux. Les dernières semaines confirment la capacité du Hezbollah à résister à l’armée israëlienne et à frapper Israël en coordination avec l’Iran, avec des drones et des missiles modernisés.
  • Le Hamas n’est pas liquidé à Gaza.
  • La logistique iranienne fonctionne.
  • La Syrie et l’Irak sont très instables.
  • La position diplomatique d’Israël dans la communauté internationale s’affaiblit de jour en jour.

Il est clair qu’Israël pousse à impliquer les USA dans une guerre totale contre l’Iran, car il estime ne plus être en situation de vaincre par ses propres moyens. Il y a une symétrie flagrante entre les stratégies de Nétanhyaou pour Israël et celle de Zelenski pour l’Ukraine. Est-ce – pour prendre la métaphore du jeu d’échec – le roi qui manipule le pion ou le pion qui manipule le roi ? Telle est la question qu’on peut se poser.

Quelle place occupe l’Iran par rapport aux autres acteurs de cette guerre comme le Hezbollah, le Hamas, le Yémen… Est-ce que les liens entre l’Iran et ces acteurs expliquent aussi le lancement de la guerre?

En fait, du point de vue de l’ensemble de ces acteurs, la guerre est permanente et ils se préparent depuis des décennies à ce qu’elle escalade vers une crise finale. C’est en partie ce qui est en train de se produire.

La première invasion du Liban par Israël remonte à 1982, à l’époque des massacres dans les camps de Sabra et Chatila. L’occupation de la Palestine dure depuis 1948, depuis qu’Israël a été déclaré et reconnu en violation de la résolution de l’ONU, avant qu’un état palestinien puisse être symétriquement créé.
L’affrontement entre l’Iran et le bloc Israël / USA est plus ancien encore. L’Iran est une civilisation millénaire, mais comme la plupart de ces vieilles civilisations, a subi l’impérialisme occidental sous différentes formes depuis le 19ème siècle. Depuis la découverte des premiers champs pétroliers en Iran en 1910, mais aussi du fait de la situation géographique particulière de l’Iran, carrefour entre un axe est-ouest et un axe nord – sud, l’Iran a fait l’objet de tentatives permanentes d’assujetissement impérialiste par différents pays : Angleterre, Allemagne, Empire tsariste Russe en particulier. Avec le renversement de Mossadegh en 1953, qui avait nationalisé le pétrole, les intérêts nationaux du peuple iranien sont entrés en conflit ouvert avec ceux de l’impérialisme.

Durant la période du Chah (1953 – janvier 1979), Israël est omniprésent aux côtés des britanniques et des USA au sein de l’armée iranienne et des services secrets. Cela explique en partie la capacité actuelle des services israëliens à infiltrer le régime islamique.

La question de la souveraineté de l’Iran face à l’impérialisme n’est pas une lubie du régime. C’est un fondement pour une très large partie de la population iranienne. Cette question se pose aussi pour l’ensemble des populations de la région, soumises soit aux dictatures pro-états-uniennes, soit au chaos provoqué par les interventions désastreuses de ce pays. Le lien fondamental qui unit les différents mouvements anti-israëliens a pour partie des fondements religieux, mais il est aussi et d’abord politique. Le Hamas, en particulier, n’est pas un mouvement chiite. Les Houthis du Yemen sont une branche spécifique de l’Islam. Tous ont en commun de se battre contre la domination des USA et de leurs alliés sur la région.

Est-ce que tu pourrais nous présenter les circonstances de la guerre : comment se déroule-t-elle réellement, comment risque-t-elle d’évoluer, et quelles sont les perspectives pour les pays impliqués ?

Cette guerre a pris une nouvelle tournure non pas aujourd’hui, mais dèjà durant ce qu’on appelle désormais la guerre de 12 jours en juin 2025. A ce moment là, l’Iran a montré qu’il était capable de franchir les défenses anti-missiles israëliennes et d’infliger des dégâts importants au coeur des grandes villes d’Israël.

L’intervention états-unienne à la fin de cette guerre, et l’insistance que Trump a mis à répéter au moins vingt fois que le « programme nucléaire iranien avait été oblitéré » visait à protéger Israël en gelant provisoirement le conflit. Il est rapidement apparu que l’Iran était capable de reconstituer ses capacités militaires plus rapidement qu’Israël. L’Iran a plusieurs grands partenaires : la Chine, la Russie, le Pakistan notamment. Il a de sérieuses capacités industrielles, même s’il ne maîtrise pas toutes les filières d’armement, notamment celle des avions de chasse et bombardier.

La guerre qui se déroule depuis les premiers bombardements états-uniens et l’assassinat du guide marque une accélération de ces tendances et a ouvert une situation radicalement nouvelle en franchissant plusieurs seuils :

  • L’Iran a attaqué massivement et avec succès toutes les installations militaires états-uniennes dans la région. C’est la première fois que les USA subissent des attaques de ce niveau depuis qu’ils se sont constitué en puissance hégémonique après le démantèlement de l’Union Soviétique et même depuis la guerre du Vietnam.
  • L’Iran a attaqué et détruit des pans entiers de l’industrie pétrolière et gazière (y compris au niveau du raffinage) des pays du golfe alliés des USA, causant une interruption de la production qui demandera plusieurs années de réparation à la fin du conflit.
  • Les alliés iraniens en Iraq engagent la présence états-unienne dans ce pays, et ont imposé des évacuations partielles mais significatives.
  • L’Iran a établi un contrôle strict des transits par le détroit d’Ormuz, assorti d’un péage qui limite les flux à ses propres bateaux et à ceux de ses alliés, à condition qu’ils ne desservent pas les ports ennemis.

Cela crée une situation radicalement nouvelle, qui place les USA devant un choix difficile : soit le retrait, et l’acceptation de la défaite, ce qui serait un désastre politique et diplomatique ; soit l’escalade militaire, sans perspective évidente de succès, mais au contraire le risque d’un enlisement et d’une issue encore plus catastrophique.

L’Union européenne et la France ont-elles joué un rôle dans cette guerre ? Comment est-ce qu’on peut faire pression sur nos gouvernements pour lutter contre l’escalade guerrière ?

D’abord, oui, nous devons faire pression et lutter contre l’escalade guerrière. Cette guerre est insensée. Elle réunit tous les ingrédients pour provoquer une crise humanitaire mondiale. Elle va toucher notre économie, déjà affaiblie, de plein fouet.

Historiquement, la France et l’UE ont une énorme responsabilité dans l’échec de l’accord sur le nucléaire iranien. Lorsque Trump a retiré les USA de l’accord et rétablir les mesures coercitives au niveau des USA, la France et l’UE avait la possibilité de maintenir le commerce avec l’Iran. Un mécanisme pour ce faire a même été créé. Mais ni la France ni l’UE n’ont eu la volonté politique de le rendre actif. On est resté au niveau des discours et pour l’Iran, cela a été le signe qu’un dialogue de confiance n’était pas possible.

Le rôle de la France et de l’Union Européenne est aujourd’hui limité, mais la France a envoyé son porte-avion et plusieurs navires, nous avons une base à Djibouti et nous disposons d’une base aux Emirats Arabes Unis qui a été mise hors d’état de recevoir des navires dès les premiers jours de guerre.

L’Union Européenne et la France ont aussi des liens très étroits et connus avec Israël, liens politiques (accord d’association UE – Israël), économiques, industriels ; militaires (échanges de produits d’armements).

Enfin, tout en prenant quelques distances sur le plan du discours, l’UE et la France gardent leurs liens de dépendance vis à vis des USA.

Est-ce que tu pourrais nous parler du revers de balai économique de la guerre, notamment l’interruption du trafic pétrolier pour la France et le reste de l’occident ? Quelles sont les potentielles issues de cette situation ?

Tous les experts disent que les conséquences économiques vont se faire sentir sur plusieurs années, même si le conflit venait à s’arrêter, ce qui n’est pas du tout certain.

1) l’arrêt sélectif des circulations dans le détroit d’Ormuz engendre déjà une inflation et même des pénuries de carburants, aujourd’hui principalement en Asie. L’utilisation, dès la 1ère semaine, d’une part importante des réserves stratégiques de l’AIE montre la fragilité de notre système énergétique. L’arrêt (à 95%) des circulations a aussi des impacts importants sur d’autres ressources : engrais (donc sur les récoltes de cette année et ultérieures), aluminium (aéronautique, automobile), hélium (semi-conducteurs, spatial). Notons que, c’est en ce début d’avril que les répercussions vont se faire sentir en Europe, puisque les tankers et bâteaux mettent environ un mois à venir depuis le golfe Persique. Nous vivons depuis un mois sur les trafics normaux et les pénuries vont arriver prochainement, sauf à prolonger le délai par l’utilisation des réserves stratégiques. Bien sûr, l’utilisation de ces réserves ne permet que de gagner du temps, environ 3 mois maximum au total (mais avec des écarts selon les types de carburants, le kérosène est déjà un sujet d’inquiétude majeur pour les compagnies aériennes.

2) De nombreuses installations ont été détruites, par exemple sur l’exploitation du gaz. La reconstruction prendra plusieurs années. Le remplissage des réserves de gaz européennes qui doit s’effectuer maintenant pour préparer la saison d’hiver est en question, avec tout le débat sur la réouverture des flux de gaz russe.

3) Il est possible que la guerre engendre des flux de réfugiés : si les usines de désalinisation de l’eau étaient détruites, un désastre humanitaire frapperait l’ensemble de la région.

4) l’ensemble des relations économiques internationales sera reconfiguré. L’Iran a exprimé son souhait qu’à terme le passage du détroit d’Ormuz soit soumis à paiement d’un droit de passage. C’est un changement considérable. Derrière tous les flux de matière s’opèrent des flux financiers qui alimentent l’équilibre du dollar et des comptes des USA et de leurs alliés. Ces flux de dollars « frais » qui provenaient des Emirats Arabes Unis, du Qatar, du Koweit, d’Arabie sont largement diminués voire réduits à néant. En même temps, les USA doivent faire face aux échéances de la dette et planifient une augmentation massive de leur budget militaire. Pour l’instant, personne n’est capable de dire comment tout cela sera financé. L’Union Européenne qui a accepté de se saigner pour satisfaire les appétits de Trump ne suffira pas à combler l’écart.

II. Contexte iranien

Les dirigeants américains et israéliens présentent souvent l’intervention en Iran comme étant une opération de restauration de la démocratie? Par rapport aux manifestations de cet hiver, est-ce que tu pourrais expliquer les origines et la portée du mouvement?

Il faudra avoir plus de recul pour analyser en détail ce qui s’est passé. Il semble que les choses se sont déroulées en deux temps. Dans un premier temps, il y a eu des manifestations pacifiques, à l’appel notamment des commerçants du baazar, suite à une poussée de l’inflation et la crise économique. Il faut savoir que l’Iran est un pays dôté d’un système légal, d’un gouvernement élu, d’une constitution, d’un système juridique. Le cadre légal est très étroit et très surveillé. Mais il existe. Il y a un droit à manifestation, mais il est interdit de proférer des slogans anti-régime, cela peut conduire presque immédiatement à des heurts avec la police et des arrestations.

Il semble que dans un premier temps, les manifestations étaient pacifiques et plutôt tolérées. Puis il y a eu des mouvements violents, des attaques contre la police, contre des bâtiments publics, avec une volonté délibérée de provoquer une réaction du régime et un bain de sang, ce qui a eu lieu.

Je ne vois pas sur quelle base on pourrait dire que l’opération militaire a pour but de rétablir la démocratie. On ne peut pas dire cela après avoir vu ce qui s’est passé en Irak, en Libye, en Syrie, par exemple. L’objectif de l’opération militaire c’est de briser la souveraineté de l’Iran, de diviser les BRICS, de reprendre le contrôle des routes commerciales principales, celles du pétrole et du gaz. On ne peut pas ne pas faire le parallèle avec la destruction des gazoducs NordStream et les obstacles mis à la vente du pétrole et du gaz russe, qui ont permis aux USA de prendre une position monopoliste sur la fourniture du gaz à l’Europe de l’Ouest.

Est-ce que le bloc de l’OTAN a joué un rôle dans la crise économique à l’origine de ces rassemblements ? (comparaison avec l’embargo de Cuba, du Vénézuela…) Est-ce qu’on peut parler d’une ‘révolution’ ?

Plutôt les USA. C’est en tout cas ce qu’a déclaré le secrétaire d’état au Trésor des USA, qui s’est vanté d’avoir créé une crise monétaire en Iran qui fut le déclencheur des révoltes. Trump lui-même a jeté de l’huile sur le feu, en poussant les iraniens à affronter les forces de sécurité et en promettant l’aide militaire états-unienne. A part des morts supplémentaires, il est difficile d’identifier ce que cela a produit.

Quelles sont ses dynamiques de la société civile iranienne: pendant la guerre des 12 jours de l’été dernier, on avait vu le peuple iranien se ranger derrière le régime contre les bombardements israéliens, est-ce que le même phénomène a lieu aujourd’hui?

Encore une fois, c’est difficile à dire, mais il y a des signes de cela. En tous cas, les médias iraniens ont diffusé un nombre considérable d’images de manifestations, des manifestations nombreuses et sur de nombreuses journées. Il y a des signes tangibles d’un sentiment assez fort de rejet des bombardements états-uniens et israëliens. Les partisans de l’intervention militaire, comme le fils de l’ancien Chah, semblent assez isolés, y compris au sein de l’opposition iranienne.

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