Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Editorial : Les Jeunes Pionniers chinois comptent au total 112 millions de membres et ils interviennent dans une politique très active en faveur de l’enfant devenu acteur de droit.

Par XinhuaPublié le 1er juin 2026 à 9h19

L’organisation nationale des Jeunes Pionniers Chinois (JPC), qui représente les enfants chinois, comptait environ 112 millions de membres à travers le pays fin 2025, a annoncé lundi son comité national.Selon ce comité, l’organisation dispose d’environ 172 000 comités de travail implantés dans les écoles primaires et secondaires, et de près de 3 millions de conseillers. Il tend à faire des enfants des participants actifs dans de multiples domaines et nous voudrions insister aujourd’hui sur une des priorités du gouvernement chinois, la lutte contre la pauvreté en particulier en milieu rural où s’est posé le problème des « enfants abandonnés ». Mais on pourrait multiplier les questions qui concernent l’enfance y compris leur protection sur le plan sexuel (les cas récent d’exécution la plupart du temps suspendues par un moratoire concerne ces abus) mais aussi la fin de la politique de l’enfant unique, les loisirs enrichissants, etc. (note de danielle Bleitrach pour histoireetsociete)

Fondée en 1949, la JPC constitue une force de réserve pour la cause du socialisme et du communisme et pour le renouveau national. Sous l’égide du Parti communiste chinois et l’égide de la Ligue de la jeunesse communiste de Chine, elle joue un rôle important dans le développement et l’épanouissement de générations d’enfants chinois.Les élèves chinois âgés de 6 à 14 ans peuvent adhérer à la JPC.Ces chiffres ont été publiés à l’occasion de la Journée internationale de l’enfance, célébrée lundi dernier.

A travers cette organisation de la jeunesse c’est toute une politique de l’enfance qu’il faut comprendre et analyser dans la formidable accélération qu’a connue la Chine et les déséquilibres que cela a engendré en particulier dans les zones rurales et comment pour Xi Xipping, et cela consiste à mobiliser toutes les insitutions mais aussi les enfants eux mêmes: la lutte contre la pauvreté a été la priorité du parti. Il s’agit du problème des enfants abandonnés qui a été illustré par les films de Wang bing en particulier les trois soeurs du Yunan

.

À partir de la traduction et de l’actualisation d’un article qu’elle a intialement publié en Chine [1], Mao Lin, sociologue du droit, se penche sur les enjeux d’une politique de protection d’enfants dits « abandonnés », suite à des migrations géographiques de leurs parents pour des raisons économiques. Flore Capelier, juriste, propose une mise en perspective de cette analyse en traitant des enjeux de la politique de protection de l’enfance en France, elle-même située dans son contexte international.

La Chine fait l’objet de représentations sociales propres aux pays occidentaux qui conduisent à lui reconnaître des spécificités politiques, idéologiques, culturelles et sociales inscrites dans une longue histoire et qui contraindraient toute entreprise comparatiste. Pourtant, une enquête menée en Chine sur la situation des enfants privés de leurs parents, après que ceux-ci ont migré vers les villes pour des raisons économiques, suggère des similitudes avec ce qu’a pu être, en Europe, le phénomène de la désorganisation familiale posé par la révolution industrielle de la fin du xixe au début du xxe siècle [2]. Plus encore, il apparaît que les analyses dont ce phénomène fait l’objet en Chine convergent avec des orientations de recherche tout à fait contemporaines en Occident [3], portant sur le rapport au droit des enfants et le souci grandissant d’investir ces derniers comme acteurs des politiques publiques suceptibles de les concerner [4].

Ce sont ces considérations quelque peu originales par rapport à la perception dominante des analyses portant sur la Chine qui nous incitent à rendre compte d’une recherche qui a été effectuée en 2017-2018 sur ce qu’on appelle en Chine le problème des enfants « abandonnés », en l’actualisant au regard du cadre français et européen. L’expression « enfants abandonnés » est couramment utilisée en Chine pour désigner ce phénomène depuis son surgissement dans les années 1990 [5]. Elle qualifie des situations, relativement courantes en Chine et particulièrement dans les zones rurales, dans lesquelles des enfants de moins de seize ans sont laissés dans leur ville natale par leurs parents pendant plus de trois mois consécutifs, ces derniers partant à la quête d’un emploi dans une autre région chinoise. Les enfants sont alors laissés sous la surveillance de leurs grands-parents, d’autres membres de la famille ou d’autres proches en dehors du cercle familial.

Dans un premier temps, nous dresserons un état de la littérature sur ce problème, telle qu’elle s’est développée principalement dans les sciences humaines et sociales chinoises. Dans un second temps, nous rendrons compte des résultats d’une enquête de terrain, comme illustration empirique du problème posé en Chine par ces séparations parents-enfants.

I. Les « enfants abandonnés » en Chine. Un état de la question

I. 1. Des enfants victimes des migrations économiques contraintes de leur(s) parent(s)

Le fort développement économique de la société chinoise a eu, dans les dernières décennies, des conséquences importantes sur l’organisation familiale. En 2020, la Chine comptait 298 millions d’enfants âgés de 0 à 17 ans, soit 21,1 % de la population totale du pays. Parmi cette population infantile, le nombre total d’« enfants abandonnés » en Chine est de 66,93 millions, soit 22,4 % de la population infantile totale de la Chine [6]. Cette séparation des enfants d’avec leurs parents a des causes multiples, parmi lesquelles : problèmes de logement, absence de structures pour assurer la garde des dans les villes de migration. Ces problèmes sont aggravés par des restrictions administratives en ce qui concerne l’accueil de ces enfants dans les établissements scolaires des agglomérations urbaines concernées [7]. Les statistiques publiées en août 2023 par le ministère de l’Éducation estiment à 15 milllions le nombre d’enfants (entre 0 et 17 ans) « laissés pour compte » dans les zones rurales suite au recensement effectué dans le cadre de l’enseignement obligatoire (enseignement élémentaire et secondaire) [8].

Tableau 1. Nombre d’« enfants abandonnés » en Chine selon l’origine géographique et l’âge en 2020

Niveau de scolarité et tranches d’âge« Enfants abandonnés »
en milieu rural (en millions)
« Enfants abandonnés »
en milieu urbain (en millions)
« Enfants migrants »
en Chine (en millions)
Enfants chinois (en millions)
Toute petite enfance (0-2 ans)7,134,548,0841,64
Maternelle (3-5 ans)7,804,9611,4752,79
Élémentaire (6-11 ans)15,909,3523,21108,74
Collège (12-14 ans)6,723,8510,4350,21
Lycée (15-17 ans)4,212,4617,9144,27
TOTAL41,7725,1671,09297,66

Légende : Par « enfants abandonnés en milieu rural », nous désignons les mineurs de moins de seize ans nés à la campagne et restés dans leur région d’origine, sans suivre leurs parents sur leur lieu de travail.

Par « enfants abandonnés en milieu urbain », nous désignons les mineurs de moins de seize ans nés en ville et restés dans leur région d’origine, sans suivre leurs parents sur leur lieu de travail.

Par « enfants migrants », nous désignons les mineurs de moins de seize ans qui quittent le lieu de résidence enregistré sur le livret de famille, pour partir vivre ou résider dans une autre région pendant plus de six mois avec leurs deux parents, l’un d’entre eux ou un autre tuteur.Source : Les données proviennent du programme « État du développement des enfants et des adolescents en Chine » en 2020, conduit dans le cadre du septième recensement national de la population. Ce programme a bénéficié du soutien technique et financier du Bureau national de la statistique, de l’Unicef et du Fonds des Nations unies pour la population.

Dans ce contexte d’exode rural des parents actifs, beaucoup d’enfants sont donc séparés de leurs parents. Dans ces conditions, la question de leur prise en charge se pose avec une particulière acuité. En effet, ils se retrouvent sans véritable protection et sont exposés à une absence d’encadrement éducatif et de soutien affectif. Leurs grands-parents, à qui ils sont le plus fréquemment confiés, n’assurent que partiellement leur éducation, du fait de leur vieillesse. Plus grave encore, cette situation s’accompagne pour certains de diverses formes de harcèlements et de violences physiques. Compte tenu de l’ampleur du phénomène, la conception d’une politique publique comportant des mesures spécifiques pour protéger ces enfants, et garantir leur développement dans un environnement familial et social protecteur, devient un enjeu majeur.

Des travaux de recherche de sciences humaines et sociales apportent un éclairage sur les leviers possibles pour l’action publique, en mettant en évidence la nécessité d’une participation conjointe de l’État, du marché [9] et de la société civile. Cette mobilisation de différents acteurs dans et hors de la famille a trouvé sa genèse dans une prise de conscience des effets familiaux des changements démographiques en cours, avec une remise en cause, notamment, de la politique de l’enfant unique ou, plus spécifiquement, avec la reconnaissance de difficultés concernant la garde des enfants du fait des transformations socio-économiques que connaît le pays.

I. 2. Les spécificités des dispositifs de politique publique existants

La Chine, à l’instar des pays européens, dispose d’un système de protection de l’enfance : la loi du 1er juin 2021 sur la protection des mineurs [10] et la Loi sur la prévention de la délinquance juvénile de la République populaire de Chine [11]. La Chine a ratifié le 29 août 1990 la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE), adoptée un an plus tôt par l’assemblée générale des Nations unies [12]. Malgré ces avancées majeures, le système chinois de protection de l’enfance comporte encore des lacunes, notamment en ce qui concerne les « enfants abandonnés ». Par exemple, c’est du fait de l’absence de service public de prise en charge des enfants de moins de trois ans dans les grandes agglomérations que les parents sont contraints de laisser leurs enfants dans leur région rurale d’origine. Ce manque d’infrastructure a été considéré par le gouvernement chinois comme un problème public de premier plan [13].

I. 3. Le phénomène des « enfants abandonnés » dans les sciences sociales chinoises

Progressivement, ce phénomène des « enfants abandonnés » s’est ainsi imposé comme une question importante dans la société contemporaine chinoise, au point d’être investi par la psychologie, la psychologie sociale, les sciences de l’éducation, la sociologie et les sciences sociales du droit. Les analyses ont notamment mis l’accent sur la grande diversité des situations et sur l’inégale qualité des réponses apportées aux besoins de l’enfant.

Dans la littérature existante sur les formes que pourrait prendre une politique d’éducation et ses mises en œuvre par des institutions compétentes en Chine [14], ressort l’importance de la sensibilisation au droit des individus concernés (enfants et adultes) confrontés à la prise en charge de ces « enfants abandonnés » [15]. C’est ainsi qu’en psychologie, de nombreux travaux ont porté sur l’observation de groupes d’enfants de différentes catégories d’âge, et sur leur capacité à développer des modes d’autoprotection [16]. Plusieurs recherches en psychologie sociale ont également produit des observations permettant d’identifier les différents leviers de protection des droits de l’enfant dans le cadre de l’éducation familiale, de l’école ou, plus largement, de l’environnement social [17].

Ces travaux ont ainsi permis de mettre en évidence l’existence de discriminations multiples, en milieu scolaire et en-dehors, subies par un grand nombre d’enfants restés dans des zones rurales sans leurs parents. Ces discriminations se cumulent avec un déficit d’affection dans le milieu familial [18].

L’enfant, particulièrement à partir de l’âge de huit ans [19] peut être considéré, par voie de conséquence, comme un acteur de son processus éducatif et apparaître ainsi comme un sujet de droit en mesure de contribuer lui-même à la mise en œuvre légitime de droits susceptibles d’assurer sa protection et son éducation [20]. Cela a été mis en exergue par des travaux sur la protection de l’enfance [21]. Ces réflexions ont également été portées dans l’espace public pour devenir centrales dans les débats, dans le but de renforcer, voire de repenser, la politique publique de protection de l’enfance [22]. L’enjeu est ainsi apparu de plus en plus comme étant celui du bien-être tel que l’enfant le ressent et le conçoit lui-même [23]. L’idée qui s’est imposée progressivement est bien celle d’une interaction positive entre une intervention extérieure sur l’enfant et une protection telle que l’enfant lui-même la conçoit et y aspire, au point que cette aspiration à l’autoprotection pourrait justifier qu’elle prenne la forme, dans certains cas, d’un dépôt de plainte pour ce qui serait perçu comme un abandon des parents.

I. 4. Une mise en perspective internationale

Il importe de souligner et de préciser ce que nous annoncions précédemment : l’évolution de la conception de la politique de la protection de l’enfance en Chine s’inscrit dans une tendance internationale où l’autonomie de l’individu, y compris le plus démuni socialement, et/ou vulnérable en raison du sexe et de l’âge, est affirmée et son statut d’acteur social, donc d’acteur du droit, réel ou potentiel, est reconnu. Ce nouveau statut de l’enfant tel qu’il est débattu en Chine en référence au problème des « enfants abandonnés » fait, en effet, fortement écho à des courants internationaux d’analyse.

Ces derniers suggèrent l’usage d’instruments favorables à une émancipation des individus [24], afin de ne pas les considérer simplement comme des récepteurs passifs des déterminismes qu’ils subissent ou des injonctions dont ils font l’objet, mais comme des individus susceptibles de se saisir activement des ressources que leur offrent le droit ou certains dispositifs de politique publique. Les enfants sont de plus en plus représentés comme des sujets de droit, mais aussi comme des acteurs du droit et des politiques publiques, lesquelles sont conçues dès lors non plus comme des injonctions, mais comme des ressources [25].

À la suite de cette littérature, nous mobilisons ici les notions d’agency[26], d’« agentivité » (agentivity) [27], ou encore d’empowerment[28], toutes entendues comme une prise de conscience par un individu de sa capacité d’agir et d’utiliser ces ressources. Judith Butler définit la notion d’agentivité [29] comme « la capacité à faire quelque chose avec ce qu’on a fait de moi [30] ». Les travaux sur l’« agency rights[31] » alimentent également ces réflexions sur la capacité des individus à mobiliser le droit pour agir sur le monde, les choses, les êtres, à les transformer ou à les influencer. Le droit est alors investi d’une fonction centrale pour assurer la réalisation effective d’une émancipation. Dans le cas des « enfants abandonnés », il s’agirait de leur donner la possibilité de jouer un rôle actif dans la maîtrise de leur vie. De même, le concept de « capacité » (« capability ») tel qu’il est avancé par Amartya Sen [32] renvoie aux marges de manœuvre dont les individus sont susceptibles de disposer, notamment par la sollicitation du droit conçu alors comme une ressource. L’enjeu est ici que le traitement de ces droits ne se réduise pas à l’énoncé « descendant » de principes généraux, mais soit conçu à partir d’une immersion dans les contextes de vie des individus qui sont légitimes à aspirer à se les approprier.

I. 5. Les perspectives de renouvellement d’une politique publique

Le cas des « enfants abandonnés » est à traiter en s’inscrivant dans un courant plus général, en droit et en politique publique, consistant à porter un intérêt croissant à la subjectivité [33], aux mécanismes de subjectivation [34] que les individus établissent ou sont invités à établir pour n’être plus seulement sujets passifs du droit et des politiques publiques concernés, mais acteurs [35]. Il importe de prendre en considération les spécificités de la Chine, marquée par une transformation sociale depuis 1979, une migration massive conséquemment au développement économique de grande ampleur, lequel s’accompagne d’une très forte urbanisation. Dans ce contexte, le développement de l’État tient au renforcement des structures administratives et des organisations sociales.

Traiter le problème des « enfants abandonnés » implique de concevoir une politique de protection de l’enfance qui tienne compte de ces différents facteurs socio-économiques, tout en se plaçant du point de vue de ses destinataires, en tant qu’acteurs potentiels de l’action publique et des dispositifs juridiques qui leur sont consacrés.

À ces inflexions s’ajoute un autre paramètre : celui d’une contextualisation plus affirmée, au regard des coutumes, des spécificités de la culture locale et des formes de contrôle social qui s’y développent.

L’enjeu serait donc ici de concevoir une politique publique qui réponde aux grands principes d’une politique de protection de l’enfance, tout en attachant de l’importance à la double singularité évoquée : celle des individus concernés et celle des contextes locaux. C’est bien ce double niveau qui est préconisé par certains chercheurs en Chine. C’est ainsi le cas lorsque la focale est mise sur les façons dont les sociétés locales pourraient exercer une fonction positive dans la réalisation effective des droits des enfants, particulièrement les « enfants abandonnés » [36]. Par exemple, la société rurale n’était pas seulement une communauté de connaissances, mais aussi une communauté de parenté. Or, à l’inverse de la représentation sociale que se font encore souvent les parents migrants, ces réseaux de parenté élargie ont été largement dissous, et ne peuvent donc assurer le rôle éducatif qui leur est délégué. Comme nous allons le voir dans la partie suivante, les défaillances de ce réseau de parenté invitent à la recherche élargie de substituts, dont ceux qui conduisent certains parents à installer un système de surveillance électronique pour maintenir une forme de contrôle sur la vie de leurs enfants [37].

II. Une approche empirique de la question des « enfants abandonnés » en Chine

II. 1. Le dispositif de recherche

Approcher de manière empirique la question des « enfants abandonnés » en Chine permet à la fois de mieux comprendre leur situation, de mettre en évidence les effets de la politique nationale de protection de l’enfance et, enfin, de souligner le besoin de renforcer cette politique publique. Dans ce cadre, une enquête par questionnaires et par entretiens a été réalisée entre juillet et décembre 2017 auprès d’enfants de trois à douze ans dans des écoles primaires rurales, et auprès d’adultes dans des institutions de soins et des centres d’aide juridique dans les villes ou les villages du Sichuan et de Chongqing (au sud-ouest de la Chine). Neuf lieux ont été ainsi sélectionnés et les informations ou observations recueillies concernent à la fois les enfants et les adultes de leur entourage [38].

Les questionnaires reposent sur un outil psychométrique, l’échelle de Likert, dans laquelle les variables catégorielles des problèmes juridiques des enfants étaient ordonnées suivant une échelle à quatre points. L’âge de l’enfant, les parents, la durée du temps de travail en dehors du foyer et la fréquence de la communication parent(s)-enfant sont utilisées comme variables dominantes pour le traitement. Des variables telles que la forme de séparation parent(s)-enfant, la fréquence du retour des parents à la maison et le lieu de travail des parents sont traitées comme des variables secondaires.

Le genre de l’enfant a été également considéré comme une variable importante. Lorsque la répartition par genre a été prise en compte, elle a été rapportée à une analyse de fréquence pour déterminer les modalités de mises en œuvre de l’aide juridique apportée aux enfants, dans un modèle de régression linéaire multiple. C’est ainsi que la variable genre a été corrélée avec trois éléments : la relation parentale, la tutelle et la prise de conscience juridique. Dans les questionnaires destinés aux adultes, une analyse de fréquence a été effectuée sur la profession et l’accès à la protection juridique, ainsi que sur le rôle des institutions d’aide juridique concernées. Les questionnaires ont été classés par catégories et une analyse de corrélation a été effectuée. Les résultats sont présentés ici dans un format transversal.

II. 2.Une prise en charge défaillante des « enfants abandonnés »

Les fragilités des substituts parentaux

Lors de la séparation entre les enfants demeurés dans les zones rurales et leurs parents qui ont migré dans les grandes villes, l’enfant est placé sous tutelle. Les tuteurs sont désignés selon leur statut : soit pour leur lien de parenté, soit pour leur proximité géographique. En pratique, il s’agit majoritairement des grands-parents. Plus précisément, dans l’enquête menée auprès de 600 enfants, 78 % d’entre eux (n = 467) sont pris en charge par des membres de la famille, dont 53 % sont gardés par les grands-parents (n = 246), 26 % par le parent resté au domicile (n = 122), et moins de 2 % (n = 11) par d’autres membres de la famille, tels que des oncles et tantes. On observe ainsi un transfert de génération dans la population chargée de la prise en charge : la population composée d’adultes d’âge moyen laisse place à la génération des grands-parents, pour la plupart nés entre 1940 et 1960, pour assurer l’éducation des enfants concernés, leur socialisation et leur protection juridique. Dans la réalité, ces tuteurs, grands-parents âgés de plus de 70 ans, sont ainsi en charge de nourrir les enfants, de les habiller, de les soigner, de les conduire à l’école et de suivre leur scolarité – fonction pour laquelle beaucoup d’entre eux se considèrent démunis, y compris pour ce qui concerne les contacts avec les enseignants.

Or les enfants témoignent de problèmes liés à cette prise en charge, laquelle n’assure pas leur bien-être, leur éducation, leur socialisation et leur protection. Certains d’entre eux évoquent même des cas de violences. Ces violences intrafamiliales sont aussi régulièrement dénoncées par le personnel en charge de la mise en place et du suivi d’une aide juridique, souvent liée à l’existence de situations de harcèlement dont certains des enfants concernés sont également victimes à l’école [39].

Le genre comme source d’inégalités au sein de la population des « enfants abandonnés »

L’impact de la séparation parent-enfant sur la protection des enfants « abandonnés » varie suivant le genre des enfants. De façon générale, il apparaît que les filles sont moins protégées que les garçons. La mobilisation des parents, qui se manifeste par un retour auprès de leurs enfants se révèle, de façon générale, plus fréquente quand il s’agit de garçons. Cela est particulièrement vrai pour les pères, leur retour étant associé au souci de ces derniers d’assumer leurs responsabilités éducatives, plus volontiers auprès des garçons que des filles.

Ces différences de comportement des parents et des enfants en fonction du genre se retrouvent également chez les tuteurs. C’est ainsi que ces derniers manifestent une tendance plus fréquente à intervenir quand il s’agit des garçons. De façon générale, les intérêts des garçons sont davantage pris en compte par les tuteurs que ceux des filles, ceci à la mesure de leurs attentes et de leurs exigences plus élevées à l’égard des garçons.

C’est sans doute cette attention plus grande envers les garçons, ceci conformément à la culture traditionnelle chinoise [40], qui explique le fait que les garçons sont plus exposés que les filles à la violence domestique. En Chine, c’est ainsi la norme d’être plus strict  avec les garçons et d’utiliser des méthodes plus violentes à leur égard. C’est la raison pour laquelle la question de la protection juridique des garçons en vue d’assurer leur sécurité personnelle est particulièrement posée comme un problème à résoudre. Une telle différence entre garçons et filles ne doit toutefois pas masquer le fait que les filles s’inquiètent davantage que les garçons d’être victimes d’intimidation, tandis que les garçons se sentent, paradoxalement, plus en sécurité. Face à ce traitement différentiel, il est intéressant d’observer également que les filles ont plus tendance que les garçons à rechercher la protection du côté de la famille élargie, tandis que les garçons sont plus enclins à trouver de l’aide auprès de dispositifs d’aide ou d’institutions administratives susceptibles de leur offrir une protection juridique [41].

L’importance de la variable genre se donne à voir également dans les différents moyens de communication utilisés. Il apparaît que les garçons ont tendance à contacter leurs parents principalement par QQ (application chinoise équivalente à WhatsApp), WeChat et d’autres applications de messagerie. Par compte, les filles ont tendance à contacter leurs parents par le téléphone et les courriers traditionnels.

II. 3. Les « enfants abandonnés » entre sujets de droit et acteurs du droit

Afin d’appréhender les réactions des enfants ayant subi des violences de la part de leur tuteur, la question suivante leur a été posée : « Que feriez-vous si la personne qui s’occupe de vous vous réprimandait ? ». 84 enfants ont choisi « Chercher de l’aide auprès d’autres personnes, comme des parents, des enseignants ou autres » (soit 16,6 % de l’échantillon total), quand 75 enfants ont choisi « J’ai peur et je ne sais pas quoi faire » (soit 14,8 %). 17 enfants (3,4 %) ont choisi « Je déteste la personne qui m’a réprimandé » ; 37 « Mes parents me manquent » (7,3 %) ; et, par ailleurs, 162 enfants (32 %) ont choisi « Je trouve cela injuste et je veux comprendre » ; 15 enfants (3 %) « Je ne comprends pas et je n’accepte pas d’être grondé, et je pense même à m’enfuir de la maison ». Seulement 38 enfants ont choisi de «  demander une protection juridique  », soit 7,5 % de l’échantillon total, ce qui signifie qu’en général, les « enfants abandonnés » ont une connaissance très insuffisante de la protection juridique dont ils seraient en droit de bénéficier. Les enfants sont en fait influencés par la culture traditionnelle de soumission à l’autorité familiale suivant laquelle «  c’est sous le bâton que naît l’enfant obéissant [42] ».

Si l’on interroge les enfants concernés sur la perception qu’ils ont de l’existence d’une protection juridique : presque deux tiers des enfants (64,7 %) ont une conscience plus ou moins vive de leurs droits et de l’existence de textes juridiques qui les protègent, tandis qu’une minorité d’entre eux (29,2 %) déclarent ne pas être très conscients de leurs droits. Il est à noter qu’il n’y a pas ici de différence entre les garçons et les filles en ce qui concerne la connaissance de leurs droits. Parmi les enfants interrogés, cette connaissance provient principalement des trois sources suivantes : un tiers d’entre eux indiquent leurs parents et membres de la famille (n = 160) ; presque 40 % évoquent les enseignants et les camarades de classe (n = 182) ; 30 % mentionnent la télévision, Internet ou d’autres médias (n = 146).

Sans que la différence soit très forte entre ces différentes sources d’information, il apparaît que la communication fournie par l’école et via l’influence du groupe de pairs est légèrement prédominante. Il reste qu’aux yeux des enfants concernés, l’école apparaît bien comme ayant une très grande importance, grâce notamment aux informations que cette institution a pour fonction de fournir sur les droits de protection de l’enfance : 95,3 % des enfants interrogés (n = 483) soulignent effectivement l’importance de l’école en la matière.

Les enfants manifestent notamment un intérêt à l’égard des dispositifs d’initiation à la culture juridique : 203 enfants ont choisi l’enseignement portant sur ce thème (40,3 %) ; 158 ont choisi d’être initiés à la culture juridique de façon plus concrète par des praticiens du droit comme les policiers et les avocats, lesquels interviennent fréquemment dans les écoles (31,2 %) ; 164 ont souligné l’utilité de la distribution par leur école de manuels d’éducation à la sécurité leur étant destinés (32,3 %). Par ailleurs, 90 enfants ont déclaré que des membres de l’institution scolaire avaient rencontré leurs parents pour les sensibiliser (17,8 %).

Les résultats de notre recherche confirment ainsi l’importance stratégique de l’institution scolaire dans la protection des « enfants abandonnés ». Cette représentation sociale de l’école est également entretenue grâce à des initiatives prises en la matière par l’institution scolaire. C’est ce dont témoigne entre autres l’intérêt porté aux visites à domicile effectuées par les enseignants, à l’organisation de réunions de parents, et au soutien psychologique apporté aux « enfants abandonnés » : 152 enfants (30 %) ont déclaré que leurs enseignants « faisaient des visites à domicile en permanence » ; 149 enfants (29,4 %) ont affirmé que leurs enseignants « faisaient des visites à domicile au moins une fois par semestre » ; 49 enfants (9,7 %) ont indiqué que « leur enseignant faisait des visites à domicile une fois par an ou une fois tous les deux ans ». A contrario, 139 autres enfants (27,4 %) ont déclaré que «  l’enseignant n’avait jamais fait de visite à domicile ». Au total, parmi les 507 enfants sondés, ce sont donc 70 % des élèves qui déclarent avoir bénéficié d’une visite à domicile de leur enseignant. Tous ces résultats confirment donc l’importance du rôle des enseignants dans la vie quotidienne des « enfants abandonnés » [43].

Les formes de mobilisation de l’institution scolaire face aux « enfants abandonnés » sont diverses. On notera également l’organisation de réunions tuteurs-enseignants : plus de 80 % des enfants interrogés (n = 442) ont déclaré qu’ils ont bénéficié « de réunions tuteur-enseignants organisées au moins une ou deux fois par semestre » ; 3,6 % (n = 18) ont déclaré « avoir suivi les conférences tuteur-enseignants une fois par an » ; seulement 5% (n=26) n’ont pas fait mention du tout des conférences parents-enseignants.

Parmi les autres dispositifs à l’œuvre, l’un d’entre eux a une importance particulière : la possibilité de recourir à un service d’aide psychologique. C’est ainsi que 92,5 % (n = 469) ont indiqué que leur école disposait d’une structure d’accueil spéciale et 74 % (n = 375) d’un ou d’une psychologue. Il convient néanmoins de noter que 15 % (n = 76) ont déclaré qu’ils n’étaient pas sûrs de pouvoir bénéficier de consultations, dans la mesure où le personnel concerné nécessaire n’était pas forcément disponible de façon constante. À l’ensemble de ces moyens, il convient d’ajouter la création dans certaines écoles d’un poste dédié à la direction d’un service juridique de l’école, à la disposition des enfants concernés. Comme le souligne le texte définissant la fonction de ce type de personnel : ce dernier joue un rôle important dans la protection des droits personnels de ces « enfants abandonnés » et peut également intervenir dans la prévention et la lutte contre la délinquance juvénile. Un tel dispositif est présenté comme l’expression du souci porté à la sécurité dans l’école, indissociable du principe de réalisation effective d’un droit de l’éducation : 314 élèves (61,9 %) considèrent ainsi que leur école est très sûre et qu’ils y sont en sécurité ; 154 enfants (30,4 %) estimant qu’elle est « relativement sûre ».

II. 4. La capacité d’action des « enfants abandonnés »

Nous avons évoqué dans la première partie de cet article des concepts parmi lesquels ceux d’agentivité ou d’agency. De façon générale, ces concepts mettent en valeur l’aptitude des individus à réagir face aux actes ou aux inégalités qu’ils subissent. De même, le concept d’empowerness, qui implique l’aptitude des individus à apprendre à réagir et à se donner les moyens de se libérer de ce qu’ils subissent, suggère la mise en œuvre de politiques spécifiques. L’enjeu pourrait être de savoir s’ils peuvent être d’autant plus des sujets de droit qu’ils manifestent eux-mêmes des prédispositions à être acteurs dans l’usage des droits qui sont formellement à leur disposition.

L’enquête montre effectivement que, si nécessaire, au-delà de leur prise en charge par leur tuteur, les enfants ont la capacité d’investir d’autres espaces sociaux en vue de la défense de leurs droits : soit pour s’opposer, dans certaines circonstances, à des excès de leurs tuteurs, soit pour se défendre face aux violences auxquelles ils seraient exposés dans leur environnement. Pour illustration, l’enquête révèle ainsi que 232 enfants concernés de notre échantillon (45,8 %) ont fait le choix d’appeler la police ; 169 enfants (33,3 %) ont décidé de demander de l’aide à leurs parents ou tuteurs [44] ; 40 enfants (7,9 %) ont choisi de demander de l’aide à leurs voisins ; 9 (1,8 %) de demander de l’aide à leurs enseignants ; une minorité (n = 38, soit 7,5 %) ont pris comme option de ne rien dire à personne.

En ce qui concerne les types de conflits entre groupes de pairs, dans le cadre scolaire, deux questions ont été posées à partir de l’hypothèse supposant que les « enfants abandonnés » étaient plus exposés à des violences, ou encore plus susceptibles d’être victimes d’agressions violentes. En fait, plus de la moitié des enfants restés seuls au pays ont de bonnes relations avec leur groupe de pairs, et seule une minorité d’entre eux ont de très mauvaises relations [45]. Ces résultats laissent supposer ce qu’on pourrait qualifier d’aptitude à une « bonne citoyenneté », et suggèrent ainsi un certain optimiste sur leur capacité à mobiliser des ressources à bon escient hors des dispositifs de protection de l’enfance. Ainsi, à la question de ce qu’ils pourraient faire en cas de conflits violents avec leurs camarades : 333 enfants (soit 65,1 %) ont déclaré qu’« ils s’excuseraient s’ils avaient tort », ce résultat valant ici à la fois pour les filles et les garçons.

Les observations faites sur la protection juridique des « enfants abandonnés », séparés de leurs parents suite à la migration économique de ceux-ci, posent avec acuité la question de ce que pourraient être des aménagements de la politique publique pour ces populations spécifiques. Ces aménagements ne seraient pas inspirés par un jugement négatif sur les milieux ruraux concernés, mais viseraient à leur permettre de s’approprier ce qui serait en la matière une politique porteuse de nouvelles finalités. Il s’agirait, en renforçant les garanties juridiques offertes aux enfants, de concevoir des mesures spécifiques visant à une prise de conscience par tous les acteurs concernés des enjeux en question, de telle sorte qu’ils y adhèrent et agissent en faveur des enfants. L’enquête présentée au sein du présent article tend à montrer que les conditions sont réunies pour que les enfants soient parties prenantes des mesures qui les concernent. Au-delà des enfants concernés, de telles perspectives pour une nouvelle politique publique de protection impliqueraient à la fois le milieu familial, le milieu social, les institutions et les professionnels responsables du suivi de ces enfants. L’originalité d’une telle politique publique, conformément à l’état des connaissances sur le sujet, résiderait dans le fait non seulement d’imposer, mais également d’obtenir l’adhésion de tous les acteurs concernés, y compris les « enfants abandonnés ».

Il est évident qu’une telle perspective est susceptible de valoir plus généralement, non seulement pour les enfants en milieu rural, mais également pour tous ceux qui sont exposés en milieu urbain, à un affaiblissement du lien familial ou du lien social, ou, plus généralement à des dangers, notamment en étant stigmatisés.

Views: 2

Suite de l'article

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

La modération des commentaires est activée. Votre commentaire peut prendre un certain temps avant d’apparaître.