Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Editorial : La chute de l’empire Etatsunien vire au cauchemar si on reste dans l’illusion d’un simple dysfonctionnement par danielle Bleitrach

Un poète , christopher Barnett a décrit récemment cette chute de l’empire comme le « vaudeville des vipères ». Effectivement si on en reste à l’état de sidération impuissante qui semble être celle des gens, des systèmes qui se sont construits en acceptant de fait la protection impérialiste des USA , la situation est en train de virer au cauchemar. Partout les gouvernants se conduisent de la même manière, ils feignent de rechercher une autonomie régionale mais continuent à mettre celle-ci à la remorque de ce qui produit la chute de l’empire, ils acceptent comme Macron une simple division des rôles dans une logique de surarmement et de provocation bellicistes.

Le cas le plus visible est celui de la décomposition du système d’hégémonie construit dans le golfe à partir de la crise d’Ormuz et de la manière inusitée dont l’Iran a ciblé non pas Israël mais les bases américaines et à travers elles tout le système de protection qui s’était créé dans les monarchies du Golfe et le signal que cet ébranlement a envoyé partout, dans le monde musulman, dans les nations émergentes d’Asie comme en Europe, en Afrique à savoir que le modèle unipolaire de l’exercice de la puissance solitaire des USA n’était plus viable. On peut noter que ce qu’avaient anticipé la Russie postsoviétique avec la doctrine Primakov de Poutine et le socialisme à la chinoise assumé par XI est au rendez-vous de l’histoire. Le monde unipolaire celui de l’impérialisme est incapable de gérer la planète comme limiter les dégâts d’une telle chute qui a à peine commencé mais qui paraît être un mouvement irresistible, le Zugzwang dont chaque coup rend la situation plus difficile.

Les frappes stratégiques iraniennes ont fait voler en éclats le mythe selon lequel la présence militaire américaine pouvait protéger les économies vulnérables du Golfe. Le dirigeant Israëlien, lui-même dans une fuite en avant dans la reproduction au Liban de ce qui s’est passé à Gaza, semble forcer l’erratique dirigeant de la maison blanche à une conception parodique de l’exercice solitaire de la puissance dans cette région. Trump ajoute désormais une nouvelle condition impossible à la signature de la paix à Ormuz, à savoir la signature par les monarchies du Golfe du pacte d’Abraham avec Israël. une clause qui s’avère impossible à accepter par les monarchies du Golfe sauf à se suicider elles-mêmes. Trump en est même à inventer qu’il est en mesure d’imposer la signature à l’Iran.

Ce qui accélère ici comme dans d’autres régions de la planète, sur tous les continents ce que l’on peut considérer comme des dysfonctionnements de ce qui a été jusque là l’acceptation historique des règles du jeu de l’impérialisme, le processus du capitalisme à son stade ultime. Ce n’est pas seulement l’état actuel de cette domination, ni même celui de la domination des USA héritée des guerres mondiales impérialistes de la supposée victoire sur l’URSS, non c’est toute l’architecture héritée de la domination britannique, européenne qui est remise en cause aussi bien que l’avenir envisagé dans le prolongement. Il s’agit non seulement de la manière dont la manne pétrolière, le pétrodollar, mais aussi du droit du commerce international par voie maritime, le contrôle historique des voies maritimes par le capitalisme, il s’agit tout autant des projets et des réalisations dans un avenir post pétrolier qui sont mis en cause et menacent de s’écrouler.

Et ce qui se passe à Ormuz a son équivalent dans le reste de la planète, sur tout les continents. Le génocide envisagé à Cuba, l’aspect caricatural du prétexte évoqué la menace que ferait peser l’ile sur les Etats-Unis, la parodie grotesque et tragique de renouveler l’enlèvement de maduro , tout cela est analysé non sans raison comme la volonté imbécile et effrayante de prendre sa revanche sur l’échec subi au Moyen Orient face à la stratégie de l’Iran d’utilise Ormuz et de faire voler en éclat toute l’illusion d’une protection des Etats-Unis .

Le paradoxe de la situation c’est que ce dévoilement de l’écroulement du monde unipolaire, ce qu’il a réellement à offrir comme de la crainte qu’il peut inspirer semble plonger le monde dans un état de sidération. Ce qui se découvre c’est le caractère monstrueux de l’impérialisme, du capitalisme au stade des monopoles financiarisés son caractère autodestructeur à commencer pour les Etats-Unis eux-mêmes qui sont conduit à la guerre civile et à un mode cauchemardesque de développement des forces productives que le pape dans sa première encyclique a désigné comme le péril que doit affronter l’humanité pour survivre dans l’élémentaire dignité de la condition humaine.

On n’a pas vu les manifestations habituelles de la rue arabe face à l’attaque de l’Iran par Israël et tout de suite cela a été interprété comme le refus de soutenir l’Iran, une preuve d’isolement de ce dernier. Il n’en est rien, nous sommes convaincus au contraire que partout la sidération est signe de l’impossibilité de demeurer en l’état qui est celui d’une décomposition. la conscience plus ou moins claire que ce qui est proposé n’aura pas plus d’effet dans l’ampleur du séisme que dans sa propre vie.

Nous vivons cela en France, et l’agitation politicienne, donne le sentiment que rien de ce qui est secondaire ne parait étranger à ces nains, nos élites poltitico-médiatiques En tant que sociologue, si j’en reste à une conception de simple « dysfonctionnement » du système le diagnostic s’impose comme celui que faisait Durkheim: le ressenti qu’un groupe ou une société avançait sans boussole, comme si les repères collectifs disparaissaient subitement ? Cette impression correspond à ce que Émile Durkheim nomme l’anomie, un concept central pour comprendre le fonctionnement et les fragilités de nos sociétés. L’anomie n’est pas seulement une notion théorique : elle se manifeste aussi dans le quotidien, par exemple lorsqu’une crise économique bouleverse les règles sociales établies ou quand la perte d’emploi plonge une personne dans l’absence de normes.

D’où la tentation d’ailleurs si on en reste au simple dysfonctionnement de chercher la solution dans un retour aux traditions pour enrayer ce ressenti, la référence à l’Histoire républicaine, vue une période antérieure toujours plus momifiée.On passe aisément de la troisième république à l’apologie de la contrerévolution, le caractère nuisible même de toute référence révolutionnaire et la multiplicaqtion de héros ou d’héroïnes victimes de fureurs populaires de Robespierre aux bolcheviques.

Cette plongée dans l’histoire, en particulier de la nation qui est une nécessité pour construire la souveraineté face à la vague unipolaire, peut alors devenir chauvinisme, elle s’avérera totalement insuffisante voire nuisible pour affronter ce qui n’est pas un simple dysfonctionnement. L’interprétation peut même s’avérer contre productive quand l’histoire y compris du mouvement ouvrier n’est plus qu’un prétexte pour des enjeux à court terme. Par exemple ne pas voir la véritable dynamique antifasciste du Front populaire dans le mouvement de grève et d’occupation des usines et le limiter à une pseudo entente des partis de gauche au sommet pour justifier une stratégie destinée à sauver les meubles aux législatives en maintenant à l’assemblée des représentants des partis de gauche alors que va déferler une vague d’extrême-droite me parait une dangereuse illusion. Parce que cette réinterprétation de l’histoire risque d’être prise dans une représentation idéologique de la négation de l’intervention populaire, qui est le propre du négationnisme, un phénomène plus général. Une idéologie qui va jusqu’à utiliser des références comme l’extermination des juifs; a contrario de ce qu’a été la lutte antinazie. L’histoire devient matière à régression et obstacle à oser des solutions réellement transformatrices, la censure va avec et les peurs, le catastrophisme, le sentiment de mort pour mieux faire s’identifier chacun à la fin, l’apocalypse d’une classe devenue caste qui a fait son temps(1).

L’idéologie est la représentation de l’être, de l’histoire, des rapports sociaux et elle a toute chance d’être celle d’une classe dominante dans ces temps de sidération, de division et d’impuissance de la classe capitaliste elle-même. S’arracher à cette conception de la réalité historique, celle du basculement que nous sommes en train de vivre au crépuscule d’une classe capitaliste n’est pas un appel dérisoire à l’optimisme, il est la nécessité de reprendre pied dans la réalité pour la transformer.

C’est pour cela, pour rompre avec l’idée que ce que représente de puéril d’effrayant la gestion de l’hegemon unipolaire engendre un simple dysfonctionnement mais exige le passage à un monde multipolaire qui a besoin du processus socialiste est le premier combat à mener. Ce réveil est indispensable pour rompre avec ce sentiment morbide de notre indentification anomique à la fin d’une caste. Il faut absolument réaliser que ce monde unipolaire n’existe plus et que les dysfonctionnement régionaux de ce qui s’est construit sous cette illusoire protection témoignent de l’impossible retour en arrière, c’est là le véritable échec de toutes les expéditions militaires, de la militarisation du dollar, de l’information. A cause de cela il est impossible de continuer à projeter son être, les rapports sociaux, dans son passé, dans son présent, et dans son avenir dans le choix du bellicisme et du surarment qui demeure le sien. Il faut se dégager de ce sentiment mortifère en affrontant la réalité du monde tel qu’il est déjà là. La deuxième nécessité correspond à la première, nous sommes dans une guerre prolongée avec ce monde unipolaire et la première urgence est de réfléchir à ce qui stratégiquement nous met dans une position de défaite avant même d’entamer le combat .

Il y a dans la sidération actuelle le refus de prendre en compte les possibles historiques tels qu’ils s’offrent à nous en particulier à la jeune génération qui engendrent là aussi de fallacieuses incapacités au dialogue. Cette génération plus que tout autre risque de faire les frais de l’absurdité qui veut que l’on impose le surarmement à l’immense majorité qui n’en veut pas et que l’on peut l’imposer parce que nous sommes, parce qu’ ils ont été « désarmés ». Il est fou de prétendre mobiliser la jeunesse par le catastrophisme annoncé et de s’étonner de ce qu’ils se détournent de cet apocalypse, alors même qu’ils ont été entretenu dans l’ignorance de ce qu’il risquait d’advenir. C’est de tout cela dont il est question aujourd’hui.

Il est vrai que cette conviction qui m’anime tient au fait que j’ai bénéficié de l’enseignement par l’exemple du combat des Cubains. La manière dont tout un peuple s’est identifié au très lucide Fidel Castro. Celui-ci tout en reconnaissait que le socialisme avait besoin de réforme. Il prétendant même les initier en 1983 dans l’Île (la rectification) et au forum des non alignés où à la même époque il annonce la crise dont même l’URSS avec sa planification ne pourra pas se protéger et donc la nécessité pour les pays du sud de créer des rapports sud-sud. Mais il est résolument contre le bradage initié par Gorbatchev en 1986, ce qui le rapproche des Chinois. Le véritable problème de Cuba et de tout le monde des non alignés, c’est que la querelle sino-soviétique dont KHrouchtchev porte la majeure part de responsabilité, la contrerévolution imposée par l’empire a bloqué le développement et les réformes nécessaires dans une résistance épuisante. C’est tout un aspect de ce qui est complétement ignoré par la France, y compris par la gauche et par les communistes français pris dans l’eurocommunisme, la liquidation mais aussi le gauchisme groupusculaire tout ce dont nous ne sommes pas sortis. Cuba au contraire va être de plein pied non dans le regret du passé mais dans l’affrontement de ce qui est là et qui rend impossible la victoire de l’hégémonisme. Il y a cette conscience de ce qui est, le souffle de Cuba n’est pas un romantisme illusoire, il est la conscience de l’impossibilité pour le capitalisme de maintenir sa domination. C’est ce qui évite à Cuba la paranoïa et qui l’incite à refuser le terrorisme celui de l’empire, mais aussi celui du 11 septembre et de la destruction des tours newyorkaise. Ce terrorisme là outre le fait qu’il est manipulé par l’empire est le fruit du blocage du sous développement autant que l’exercice de la puissance fasciste des USA dans la négation de tout autre, le refus de toute coopération qui transforme chaque conflit régional et singulièrement celui d’Israël et la Palestine en grenade dégoupillée… On ne comprend rien aux solutions si l’on ne mesure pas la réalité de ce processus de la chute de l’impérialisme et d’adopter une stratégie de large rassemblement qui est déjà celui de la multipolarité et du processus socialiste.

danielle Bleitrach

(1) C’est ce que le très hégélien Ernst Bloch a parfaitement décrit dans le principe espérance.

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2 Commentaires

  • Ducassé Carlos
    Ducassé Carlos

    Que ton règne vienne : une dystopie religieuse entre philosophie et politique.
    27 mai 2026
    Extraits du livre de Martina Guerrini. Une réflexion, mais surtout, « une alarme incendie ».

    [Le texte peut être téléchargé dans son intégralité ici :

    https://martinaguerrini.wordpress.com/saggi/venga-il-tuo-regno/ ]

    « Le théologico-politique est une imposture. Il n’apporte rien à la réflexion sur les questions politiques. Il ne nous permet pas de mieux analyser cet ennui mêlé de colère qui caractérise nombre de démocraties contemporaines » (note 1) ; c’est une notion « fondée sur l’affirmation qu’à la racine des questions politiques se trouve toujours quelque chose de religieux : quelque chose qui a trait à notre rapport au sacré » (note 2).

    Ce livre n’est pas un ouvrage de théologie. Il ne traite pas de l’histoire des religions et n’a pas pour but d’attirer l’attention sur la diversité des cultes qui se sont développés ou ont décliné ces dernières décennies. Ce n’est pas non plus un livre de philosophie, bien qu’il aborde en détail des thèmes philosophiques .

    C’est un peu comme une alarme incendie qui détecte la fumée générée lors de la réaction chimique hautement nocive d’éléments théologiques et politiques.

    La combustion peut être subtile, cachée et apparaître dans les endroits les plus inattendus, tout en étant beaucoup plus répandue qu’on ne le pense ; ou bien elle peut être un brasier incontrôlé — une fureur épique — prêt à engloutir tout obstacle sur son passage.

    Le feu que cette recherche s’attaque à est la pensée théologico-politique, un théorème qui appauvrit progressivement le champ philosophique européen, en particulier le champ critique et laïque, et qui commence peut-être même à étouffer ceux qui persistent – ​​et l’auteur de ces lignes en fait partie – à se déclarer athées. La pensée théologico-politique est un paradigme philosophique qui affirme sans l’ombre d’un doute que toute question politique et philosophique a une origine cachée : une cause première religieuse. Ce jeu amusant auquel ils voudraient se livrer est un jeu à somme nulle, car la pensée théologico-politique l’emporte toujours en nous vainquant : sa thèse est inattaquable, puisque sa prémisse est invisible, donc indémontrable. De cette manière, elle a apparemment réussi à balayer les réfutations et les critiques formulées pendant des années par des théories philosophiques athées et/ou anticléricales, ainsi que par des philosophies politiques laïques. Son ascension fulgurante va de pair avec la marchandisation de toute chose, une véritable domestication des sens, conséquence directe de l’affaiblissement de notre capacité de jugement et de critique, qui engendre un véritable désarmement sensible individuel.

    Prenons un exemple de ce mélange mortel de théologie, de politique et d’annihilation raisonnée, que je trouve paradigmatique dans sa nature dramatique : le bombardement des infrastructures pétrolières iraniennes, mené par des frappes américaines et israéliennes entre le 7 et le 8 mars, qui a provoqué une « pluie noire » huileuse sur la capitale Téhéran, l’enveloppant d’un voile de plomb, tandis que des fumées de carburant en combustion se répandaient dans les rues.

    Je tiens à préciser que l’opération militaire actuelle a été rebaptisée Epic Fury par les États-Unis.

    Le recours à un passé plus ou moins mythique (une épopée relatant des exploits héroïques ou des affrontements entre peuples, avec de fortes connotations religieuses) contribue à une vaste œuvre de falsification par une dissimulation systématique de la réalité. Et d’ailleurs, que pourraient bien célébrer ces gens dans le présent ?

    Il ne s’agit pas ici de dénoncer la présentation de la guerre comme un jeu vidéo, comme on l’a souvent écrit, car le détachement vis-à-vis des événements – induit et perçu, en effet – est à la fois la cause et la conséquence de l’engourdissement de nos sensibilités, un choc électrique mortel pour nos réseaux sensoriels individuels. La sensation épique d’une puissance grandiose, d’une force d’évocation et de destruction quasi surnaturelle, croît à mesure que la sensibilité s’amenuise, et, de fait, elle lui tend depuis des années des embuscades incessantes : songez à l’effet du gigantisme dans l’art, véritable offensive impériale pour une ère néo-impérialiste (note 3). Quelles conséquences cette explosion constante de sensations, cette quête incessante d’une grandeur « illimitée », auront-elles sur l’humanité, face à laquelle la seule certitude est la tentative permanente de nous désarmer et d’anéantir nos forces ? Il est difficile de ne pas trouver une similitude avec la fureur épique qui a transformé Téhéran, en ces terribles jours de mars, en une image apocalyptique, violemment déversée contre ceux qui nourrissent du ressentiment et de la haine envers la guerre et la pauvreté croissante.

    Il n’est donc pas surprenant que cette attaque massive ait visé précisément à susciter cette sensation apocalyptique : le théologico-politique possède lui aussi une spécificité messianique particulière, comme nous le verrons, qui juxtapose l’abolition des limites du développement technologique et la venue du Christ. Le génocide de la population palestinienne toujours en cours à Gaza – « paradoxalement » occulté par les médias dominants à l’ère de l’obligation de visibilité – constituait le point de départ de ce qui se tramait, tant dans la construction d’une imagerie de propagande de guerre que dans la production d’écocides, de biocides, de génocides, d’anéantissements du vivant en général . Naomi Klein a raison d’affirmer que « rien de tout cela ne doit être balayé d’un revers de main comme de la paranoïa », car « les forces auxquelles nous sommes confrontés ont fait la paix avec la mort de masse. Ce sont des traîtres à ce monde et à ses habitants, humains et non humains » (note 4).

    L’administration Trump compte parmi ses représentants éminents cette orthodoxie fervente, notamment plusieurs sionistes chrétiens qui voient dans le recours par Israël à une violence dévastatrice la preuve que la Terre sainte se rapproche des conditions propices au retour du Messie et à l’avènement du royaume céleste pour les fidèles. Bien entendu, Jésus reviendra armé d’un fusil automatique (note 5), à la tête de l’armée des nouveaux croisés.

    Ainsi, cette nouvelle idéologie capitaliste, qui naît sous notre nez et sous nos yeux, se manifeste de façon sensationnelle aux États-Unis, caractérisée par le mélange toxique de technologie et de messianisme apocalyptique : un système génocidaire dans son essence même.

    Si la pensée théologico-politique à l’ américaine est confiée à de nouveaux intellectuels comme Peter Thiel, qui remanie le transhumanisme, l’accélérationnisme de droite et les philosophies nazies à la manière de Carl Schmitt, la situation n’est guère meilleure sur le continent européen : ici, cette pensée progresse de manière occulte, comme pour offrir un refuge à une Europe aux prises avec la menace d’une race israélo-américaine prédatrice, futuriste et exterminatrice (note 6). Elle constitue une autre manifestation de ce que j’ai défini comme le capital obscène, ou capital occulte, où la peur du négatif et la marchandisation de toute chose engendrent un féodalisme irréfléchi (note 7).

    Le feu s’est donc déclaré ici aussi, et la fumée s’élève déjà à Paris et en France, des lieux que l’on n’aurait jamais crus infectés au cœur même de la séparation entre l’Église et l’État.

    Une atmosphère étrange règne… dans les discours présidentiels français, on parle de plus en plus d’une opposition au « matérialisme » sans comprendre ni expliquer ce que cela signifie, si ce n’est un terme vide opposé au « spiritualisme » ; il est également fait référence à une certaine apathie et un certain engourdissement dont souffriraient les Français, notamment parce que « l’horizon du salut a certainement disparu de la vie ordinaire des sociétés contemporaines, mais c’est une erreur » (note 8).

    L’idée théologique du salut est le moteur du nouveau mouvement théologico-politique : elle constitue à la fois un retour (à Carl Schmitt) et un renouveau (au-delà de Schmitt). Dans l’ouvrage qui suit, des philosophes d’hier et d’aujourd’hui débattront tour à tour des réponses que la politique d’extermination nazie-fasciste du siècle dernier a léguées à la pensée : combattre ou absorber le mal ? Confrontée à ce qui semblait aussi être la responsabilité totalitaire de la raison, la philosophie d’après-guerre s’est trouvée désemparée et dépouillée, avec des corps asphyxiés entassés dans les camps de la mort, sous-produits des lois logiques et rationnelles du marché. Que manquait-il à ce recours désespéré au salut religieux face à un abîme insondable ? La réponse se trouve chez Adorno : la pensée utopique doit rester profondément tourmentée par le négatif, sans pour autant succomber à la domestication de la rédemption. Ici, les philosophies européennes et la nouvelle idéologie capitaliste qui émerge aux États-Unis témoignent toutes deux du nombre d’incendies qui peuvent se déclarer, de manière incontrôlée, face à une recherche frénétique du salut et à une pensée qui croit savoir, sans l’ombre d’un doute, où se trouve le bien et où commence le mal.

    S’opposer à cette tendance théologico-politique, caractérisée par sa linéarité, son uniformité et l’absence d’imperfections et de doutes, devient aujourd’hui un moyen de résister à la férocité totalitaire qu’elle dissimule. De plus, son produit le plus dramatique et le plus glaçant restera emblématique : le salut théologico-politique souhaité par les victimes de l’extermination comme moyen de pression pour perpétrer un génocide désormais déterritorialisé, de Gaza au Liban, et qui sait où encore.

    Typique du produit humain de cette époque — incapable de ressentir et donc de penser —, le théologico-politique a pour caractéristique de ne pas poser de questions, et surtout de rester indifférent et muet face aux objections critiques, passées et présentes, inaugurant finalement une pensée qui ne pense pas elle-même et qui est dépourvue de conscience de soi.

    On pourrait presque dire que l’ère des prédateurs – sexuels, financiers, entrepreneuriaux – correspond aussi à l’ère des déments : le fascisme est le suicide de l’intelligence.

    Cette recherche est donc motivée par un besoin de comprendre ce qui existe, et par conséquent, elle ne peut être qu’incomplète, en pleine conscience.

    Par exemple, il existe une abondante littérature sur le transhumanisme, question directement abordée par la présence et le contenu de ce texte. Cette littérature aurait dû être présentée avec la profondeur et la précision nécessaires, mais cela aurait détourné l’attention du cœur du problème ici soulevé, et c’est pourquoi elle est absente. Je suggérerais cependant qu’il pourrait exister un lien étroit, voire fondamental, entre la pensée théologico-politique et la pensée transhumaniste, représenté par le mépris du corps. La vulnérabilité humaine n’est-elle pas niée par l’image parfaite des nouveaux croisés dans la grâce du Christ ? De même que l’est-elle par les nouveaux corps transhumains, captivés par la nouvelle obsession de la perfection et de l’efficacité, confrontés à leurs déficits de performance inhérents ? L’accélérationnisme de gauche lui-même est ici fortement remis en question, dans sa prémisse de l’objectif utopique de libération par la technologie : après les progrès glorieux du début des années 2000, il apparaît aujourd’hui diminué, derrière la figure indisciplinée et d’une joie sombre du messianisme apocalyptique techno-théologique.

    L’athéisme est plus que jamais indispensable à ceux qui écrivent aujourd’hui.

    Bien que beaucoup affirment que ne pas croire en Dieu implique en fin de compte une foi religieuse, même négative, je suggérerais de considérer cela comme un argument théologico-politique de grande qualité, dont même le nazi Carl Schmitt se serait réjoui.

    Au contraire, l’athéisme a enseigné avant tout que l’être humain doit être compris dans sa totalité, et que pour cette raison, la guerre contre le corps – que nous voudrions aujourd’hui voir disparaître et anéantir – est nécessairement et toujours une guerre religieuse contre des êtres libres.

    La pensée naît du corps – une thèse incontestablement athée – tout comme le désir.

    Ainsi Georges Bataille : Je pense comme une fille se déshabille (note 9).

    C’est notre vulnérabilité corporelle qui engendre le désir, tout comme nous avons besoin d’un corps, et donc de la nature, pour penser. Par ailleurs, l’existence même nous oblige à nous interroger sur le sens de l’existence : soupçonner l’existence de transhumains est donc une question existentielle ; ne nous leurrons pas : ceux qui possèdent des corps augmentés ne ressentent pas les mêmes choses que nous, simples humains.

    Le corps et la pensée sont consubstantiels : nous sommes néant, quelle cause première devrions-nous encore chercher ? Le devenir exclut la création : pourquoi chercher une origine quand nous sommes à la fois origine et fin, passage infini et incarné du néant à l’être, puis à la poussière du temps ?

    Les machines ne rêvent pas. Cela devrait suffire à susciter la méfiance à leur égard.

    Je ne connais pas d’entreprise plus juste ou plus grandiose pour établir l’athéisme que de nous rappeler qu’il n’y a pas d’idée sans corps ni de corps sans idée, en d’autres termes, que la liberté n’est jamais une abstraction… c’est un changement de perspective définitif, par la réhabilitation la plus audacieuse des passions, pour y identifier le seul et unique fondement de la pensée (note 10).

    Dans cette épopée crépusculaire tragique, qui pousse un capitalisme encore plus vorace et prédateur – obscène – à la recherche de mythes du passé pour masquer les ruines du présent, vivre poétiquement, rêver et s’incarner, encore et encore, c’est lancer la première bombe nécessaire contre la dystopie.

    (…)

    L’APOCALYPSE AMÉRICAINE

    Dieu est mauvais.

    Pierre Joseph Proudhon, Système des contradictions économiques .

    Aux États-Unis, les relations entre politique et religion présentent des caractéristiques particulières, avec des différences profondes par rapport à ce que nous avons examiné jusqu’à présent.

    Tout d’abord, cette relation est désormais de plus en plus médiatisée par la technologie : on pourrait la qualifier de techno-conservatrice, le « cn » marquant littéralement la transition entre la période théo-conservatrice de George W. Bush et la période techno-apocalyptique et politique de Trump.

    Dans cette phase, le rôle de médiateur joué par les grandes entreprises technologiques et biotechnologiques entre les institutions politiques et les courants néo- évangéliques, orthodoxes et sionistes chrétiens est de plus en plus manifeste , même si le rôle intellectuel direct des entrepreneurs eux-mêmes n’est pas évident. Ces entrepreneurs, à l’instar de Peter Thiel, sont issus d’une formation philosophique européenne et, au cours de leur ascension entrepreneuriale, ont développé une véritable pensée théologico-politique. Celle-ci me semble représenter, d’une part, la quintessence de l’originalité américaine, tout en se manifestant simultanément comme une idéologie étatique, entrepreneuriale, managériale et spirituelle. C’est précisément ce mélange complexe qui définit le plus succinctement la spécificité de la pensée théologico-politique telle qu’elle s’est développée aux États-Unis.

    Comme c’est souvent le cas lorsqu’on aborde les liens entre religion, politique et technologie, les biotechnologies offrent un point de vue pertinent, notamment lorsque la vie devient source de valorisation économique. Examinons donc comment les administrations Bush et Trump ont traité la question de la recherche sur les cellules souches embryonnaires et les financements fédéraux alloués : ce choix n’est pas fortuit, car la question de l’embryon, de son « statut », est fondamentale en matière de religion, de philosophie et de bioéthique, et représente une formidable opportunité pour le développement biotechnologique, et donc pour le profit économique.

    Melinda Cooper, professeure de sociologie à l’Université nationale australienne, soutient que l’expérimentation sur les cellules souches invoque « l’utopie d’une vie capable de régénération infinie » : elle a donc trait à l’idée d’immortalité, sans aucun doute un concept religieux, bien qu’appartenant à un segment « surnaturel », qui n’est plus en vogue en Europe aujourd’hui au profit d’une religion sans révélation.

    Comment le théologico-politique se développe-t-il dans ce contexte ?

    Les lignées de cellules souches brevetées semblent fonctionner comme un don infiniment renouvelable, une vie capable d’auto-régénération qui devient simultanément un capital capable d’auto-valorisation (note 12).

    Commençons par la période de George W. Bush – les deux mandats 2001-2009 – caractérisée par la soi-disant guerre contre le terrorisme : les évangélistes poussent de plus en plus leur ligne politique interventionniste et raciste, « considérant la victoire américaine au Moyen-Orient comme le prélude nécessaire à la fin des temps et à la seconde venue du Christ » (note 13), embrassant ainsi une tendance messianique-apocalyptique de plus en plus claire.

    George Gilder, philosophe futuriste de droite, disciple d’Henry Kissinger et partisan des politiques néolibérales américaines , éclaire plus clairement l’approche théologico-politique de cette nouvelle vague réactionnaire américaine, dont l’essor semble s’accélérer sous l’administration de George W. Bush. Dans ses écrits, il défend la nature fondamentalement religieuse des phénomènes économiques. Son ouvrage le plus connu, Richesse et Pauvreté (1981), peut être « considéré à la fois comme une réflexion sur la foi et comme l’apogée de l’impérialisme de la dette américain et de la croissance qui en découle » (note 14). Gilder explique que le nouveau capitalisme implique une théologie du don – « la source du don dans le capitalisme est l’autre face de la demande en économie » (note 15) – qui mise sur une promesse venant directement de l’avenir, même si ce dernier est inconnaissable. Il ne s’agit pas d’une théologie du salut – Gilder n’appartient donc pas au courant messianique-apocalyptique – puisque ce ne sera pas ce qui nous attend à la fin, mais plutôt « l’obligation de renouveler la promesse » (note 16), par le réinvestissement continu de la dette aux États-Unis.

    La confiance dans l’exécution de la compensation de la dette et son retour à l’intérieur des frontières nationales repose sur la conviction que cela se produira : « La production capitaliste implique la foi — en ses voisins, en sa société, en la logique compensatoire du cosmos. Cherchez et vous trouverez, donnez et il vous sera donné, l’offre crée sa propre demande » (note 17).

    L’objectif de Gilder semble donc être de tisser un cadre théologico-politique pour la doctrine économique néolibérale : la régénération du capital, la régénération des ressources (y compris la Terre), voilà l’une des voies d’où découle l’anti-environnementalisme des fondamentalistes américains.

    En effet, dans ce type de doctrine théologico-économique de la dette, il n’y a pas d’épuisement des ressources terrestres, pas de limite écologique à la croissance : cette foi même promet simultanément de « renouveler l’avenir incertain » et de « réanimer continuellement la matière d’un surplus de vie ». De toute évidence, une analogie peut être établie entre cela et la productivité unique des cellules souches, qui promettent technologiquement de régénérer leur propre potentiel, sans prescrire de forme ni de limites.

    La théorie théologico-politique de Gilder repose sur l’impérialisme de la dette américaine comme élément rédempteur.

    La question immédiate est de savoir comment garantir que ce don, versé en espèces sonnantes et trébuchantes par le département du Trésor des États-Unis, reste – que ce soit par doctrine théologique ou par la force – à l’intérieur des frontières nationales, et ne continue pas à circuler, à être rapatrié, à être investi ailleurs, ou pas du tout.

    Gilder craint donc que le pari sur l’avenir inconnu, c’est-à-dire la promesse d’une dette future, ne soit pas réinvesti dans les limites justes de la nation américaine, d’où – selon Cooper – la réintroduction de limites et la réaffirmation d’un pacte certes religieux, le sunt servanda .

    La perte de valeur d’une nation incapable d’exercer le pouvoir et les droits de propriété est le revers d’une famille où aucun pouvoir autoritaire ni aucune emprise foncière ne s’exercent sur ses membres, notamment sur l’ enfant à naître. Cette conception conservatrice de la famille présuppose donc une forme de dépendance des femmes, ce qui, selon Cooper, explique la croisade anti-avortement et la frénésie thanatologique visant à accorder à l’enfant à naître un statut particulier.

    Gilder explique à nouveau ce passage difficile :

    C’est dans la famille nucléaire (…) que se réalisent les caractéristiques humaines les plus indispensables à la formation du capital : la psychologie du don, de la conservation et du sacrifice, au nom d’un avenir inconnu, incarné dans un enfant particulier – un vaste ensemble de possibilités qui produiront des effets sociaux bénéfiques, si possible même à plus long terme qu’un plan d’affaires à long terme (note 18).

    Dans ce scénario, la droite néo-évangélique américaine se retrouve confrontée à un activisme anti-avortement renouvelé qui se tourne de plus en plus vers des scénarios messianiques-apocalyptiques, allant jusqu’à identifier l’enfant à naître avec « le dernier homme et la dernière génération, donc avec la fin de la race humaine » (note 19).

    Cooper estime que la célèbre décision Roe v. Wade de 1973, dans laquelle la Cour suprême des États-Unis a voté pour annuler l’interdiction de l’avortement dans l’État, est devenue une cible non seulement symbolique pour la droite néo-évangélique : une décision considérée comme sapant le fondement religieux de la nation — le droit à la vie — et surtout perçue comme un coup fatal porté au processus de sécularisation.

    Melinda Cooper l’explique ainsi :

    Roe v. Wade avait dépouillé le don de la vie de tout fondement – ​​l’existence future de l’Amérique avait été effectivement attaquée (…) comme une promesse qui ne pourrait jamais être tenue » (note 20).

    Dans le même temps, les préoccupations liées à la religion et à la restauration nationale s’accompagnent de plus en plus de craintes concernant le niveau croissant d’endettement des États-Unis.

    Dans le même esprit inquiet que George Gilder, l’évangéliste Pat Robertson écrivait en 1991 : « toute nation qui abandonne le contrôle de la création et de la réglementation de sa propre monnaie à une autorité autre qu’elle-même abandonne effectivement le contrôle de son avenir à cette autorité » (note 21).

    De manière toujours plus insidieuse, la crainte s’insinue au sein de la droite néo-évangélique que ceux qui doivent perpétuer la nation soient incapables de garantir que les promesses futures de la dette américaine puissent être réinvesties à l’intérieur des frontières nationales.

    Pat Robertson estime que la nation se situe à mi-chemin entre reproduction sexuelle et économique, et que, par conséquent, sa force indispensable, tant extérieure qu’intérieure, doit être préservée par des politiques réactionnaires de restauration morale et religieuse. L’équilibre national est ainsi en équilibre précaire, au bord de la naissance de l’avenir et/ou du recouvrement d’une dette incertaine et qui, à ce stade, risque dangereusement de ne jamais être honorée.

    Quand la règle « donnez et il vous sera donné » ne fonctionne plus, l’heure des prédateurs a sonné.

    Le prédateur

    La cruauté est le principal attribut de Dieu.

    André Gide, Les Faussaires

    Et nous en arrivons à Donald Trump, qui entend rééquilibrer le grave problème de la dette américaine par la guerre commerciale (droits de douane) et, de plus en plus, par le pillage de la guerre (le cas du Venezuela, avec l’enlèvement de Maduro et le faux changement de régime, en est un exemple typique).

    Ce qui est clairement apparu depuis l’ère Bush, en tout cas, c’est que tous les obstacles entre la technologie de la vie et l’idée religieuse de la vie ont été progressivement levés.

    Voici un autre aspect fondamental de la pensée théologico-politique américaine : nous autres Européens nous attendrions à ce que des barricades d’hommes crucifiés s’opposent à la recherche sur les cellules souches embryonnaires et à la fécondation médicalement assistée – une croisade entreprise par le Vatican, ainsi que celle contre l’IA – et au lieu de cela, nous découvrons un financement croissant de Trump, qui, par exemple, s’est personnellement opposé à la décision de l’Alabama de février 2024 (note 22).

    Exactement un an plus tard, le président américain signait un décret ordonnant au Conseil de politique intérieure de formuler des recommandations visant à réduire drastiquement le coût d’accès à la fécondation in vitro. Il expliquait ce qui suit :

    Les Américains ont besoin d’un accès fiable à la FIV et d’options plus abordables, car le coût par cycle peut varier de 12 000 $ à 25 000 $. La politique de mon administration est de garantir un accès fiable aux traitements de FIV, notamment en allégeant les contraintes réglementaires et législatives inutiles afin de les rendre beaucoup plus accessibles . (note 23)

    Cela peut paraître bizarre et contradictoire (ce qui n’a rien de surprenant lorsqu’on parle de Trump), et cela a également provoqué une colère croissante parmi les groupes pro-vie et anti-avortement, mais si nous lisons cette histoire à la lumière des propos de Gilder, nous comprenons mieux : il s’agit simplement de protéger les taux de natalité — le don de l’avenir — à tout prix, en utilisant la technologie comme un outil visant à l’immortalité de la vie humaine.

    Mais de quels Américains parle-t-on ?

    Il s’agit d’une réponse raciste à un fait réel : selon un rapport de l’OMS de 2023 (note 24), aux États-Unis, un couple sur cinq a des problèmes de fertilité, un chiffre supérieur à la moyenne mondiale de 17,5 %, soit un sur six (note 25).

    Avec Trump, la voie menant à une synthèse complexe entre foi et profit technologique s’accélère encore, empruntant le même chemin qu’auparavant . On observe toutefois quelques changements, notamment en ce qui concerne la conquête croissante de l’espace public et politique par les néo-évangéliques et les chrétiens de diverses confessions, tous unis par une préoccupation théologico-apocalyptique obsessionnelle et grandissante, au sein de laquelle se développent des perspectives et des approches assez différentes.

    Il faudra en rendre compte, même brièvement.

    Commençons par les plus hautes sphères de l’administration et clarifions d’emblée les liens entre les néo-évangéliques et la Maison-Blanche. En 2001, George W. Bush a créé la White House Faith Initiative, un organisme gouvernemental dont l’objectif affiché était de créer un lien entre le gouvernement fédéral et diverses églises, organisations religieuses et associations locales, avec des visées purement sociales. Cette initiative s’inscrivait dans le cadre du prétendu « conservatisme compassionnel » prôné par Bush, mais, même à l’époque, son véritable objectif était d’acheminer des fonds fédéraux vers les églises soutenant le président, sous prétexte de s’appuyer sur l’ancrage local des organisations religieuses pour apporter une aide au peuple américain.

    Au fil des ans, il a évolué, malgré l’impulsion donnée par tous les présidents américains successifs (sous Obama, sous le nom de Bureau de la Maison Blanche pour les partenariats confessionnels et de proximité , ensuite élargi par Biden), jusqu’à Trump qui a considérablement redéfini ses buts et objectifs, abolissant la structure précédente et inaugurant une nouvelle appelée Bureau de la Maison Blanche pour la Foi.

    Cette dernière version, plus politique et moins sociale, opère au sein de la Maison-Blanche et non plus comme un simple bureau « technique » aux objectifs sociaux définis – aussi hypocritement soit-il – par l’administration Bush. Parallèlement, la Commission sur la liberté religieuse a été créée pour conseiller le gouvernement sur les questions religieuses et politiques : cet organe consultatif fédéral, institué par Trump le 1er mai 2025 (note 26), est également chargé de conseiller le Bureau des affaires religieuses de la Maison-Blanche et le Conseil de politique intérieure sur les politiques américaines relatives à la liberté religieuse.

    Tant que je serai à la Maison-Blanche, nous protégerons les chrétiens dans nos écoles, dans nos forces armées, au sein de notre gouvernement, sur nos lieux de travail, dans nos hôpitaux et sur nos places publiques, et nous réunirons nos pays en une seule nation sous l’égide de Dieu, avec la liberté et la justice pour tous . (note 27)

    Le Bureau des affaires religieuses n’a certes pas de pouvoir législatif, mais il exerce une influence considérable sur les décisions politiques, grâce à son accès direct au président et à son rôle consultatif en matière d’immigration, d’éducation et de protection sociale. Il est également capable de mobiliser des millions d’électeurs issus des communautés religieuses lors des élections.

    Pour donner un exemple simple, le 31 octobre 2019, la Maison Blanche a confirmé la nomination de Paula White-Cain, pasteure et télévangéliste millionnaire qui a qualifié le mouvement Black Lives Matter d’« Antéchrist », au sein du Bureau des affaires religieuses de la Maison Blanche. White-Cain avait soutenu Trump lors de sa campagne présidentielle de 2016. Depuis 1937, la cérémonie d’investiture du président des États-Unis comprend une ou plusieurs prières prononcées par des membres du clergé. Paula White elle-même a prononcé la prière lors de la première cérémonie d’investiture, le 20 janvier 2017, devenant ainsi la première femme de l’histoire à accomplir cet acte. Aujourd’hui, elle dirige le Bureau des affaires religieuses.

    Robert Jeffress, pasteur baptiste du Sud, auteur, animateur radio et télévangéliste, est un autre membre influent. Sa méga-église, First Baptist Dallas, au Texas, compte quatorze mille fidèles. Farouchement opposé au mariage homosexuel et aux droits des personnes LGBT, il a pris pour cible l’homosexualité à maintes reprises dans ses sermons, affirmant que les homosexuels se livrent à des pratiques « impures » et « dégradantes » et sont « bien plus sujets aux maladies » (note 28). Il a également prétendu que le catholicisme romain est influencé par Satan (note 29).

    Jeffress est un conseiller spirituel de Trump et est connu pour ses liens étroits avec Israël. Il a fièrement affirmé que Trump était le seul président à avoir transféré l’ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem, une décision significative car elle « découle de la reconnaissance par l’Amérique du fait qu’Israël est propriétaire de ce territoire » (note 30).

    Dans un célèbre discours télévisé, Jeffress a déclaré que même si nous travaillions pour la paix, la fin du monde arrive et que ce que les hommes font ou disent n’a aucune importance, car Jésus aura le dernier mot : la prophétie – poursuit-il – commence et se termine avec Israël, et rien ne peut l’arrêter (note 31).

    Pour approfondir ce lien particulier avec Israël, il est essentiel de se souvenir également du rôle de John Hagee, néo-évangélique, fondateur et président de l’ organisation sioniste chrétienne Chrétiens unis pour Israël (CUFI), la plus grande organisation sioniste d’Amérique (note 32), fondée en 2006 par lui avec environ 400 dirigeants des communautés chrétienne et juive.

    Hagee était le principal bailleur de fonds du groupe sioniste israélien Im Tirtzu, jusqu’à ce qu’il rompe ses liens avec l’organisation en 2013 (Note 33). Il s’oppose également à l’avortement et a cessé de financer le centre médical Hadassah en Israël lorsque celui-ci a commencé à pratiquer cette intervention (Note 34).

    Lui et Jeffress ont assisté à l’inauguration de l’ambassade américaine à Jérusalem le 14 mai 2018, en présence du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu. En mai 2021, il a semblé se féliciter publiquement de l’escalade du conflit israélo-palestinien, y voyant un nouveau signe prophétique.

    Quand je vous dis que l’enlèvement de l’Église est imminent, « imminent » signifie qu’il peut se produire à tout moment… Ce n’est pas une exagération, c’est un euphémisme. Si vous n’êtes pas prêts, préparez-vous, car nous allons quitter ce monde ! (note 35)

    Le recrutement de néo-évangéliques sionistes est brutal et féroce. C’est parmi les troupes américaines que CUFI, de concert avec d’autres églises néo-évangéliques de même obédience, exerce son prosélytisme : une véritable attaque discriminatoire et violente contre les autres confessions religieuses, voire contre les chrétiens qui ne se conforment pas à leurs « préceptes ». Cette pratique est si profondément enracinée et si répandue qu’elle a incité d’anciens militaires à fonder la Military Religious Freedom Foundation, créée en 2005 par Michael L. Weinstein, avocat américain et ancien officier de l’armée de l’air, dont les objectifs incluent « la restauration du mur, aujourd’hui détruit, qui séparait l’Église et l’État au sein de l’organisation la plus technologiquement meurtrière jamais créée par l’humanité : les forces armées des États-Unis » (note 36).

    Pour conclure partiellement cette liste de personnalités religieuses américaines influentes, il convient de mentionner le pasteur Ralph Drollinger, ancien champion de la NBA, qui a fondé en 1997 Capitol Ministries, une organisation proposant des études bibliques aux hauts responsables gouvernementaux. Son objectif est d’évangéliser les personnes en fonction, en promouvant une perspective biblique afin de former des disciples du Christ parmi les décideurs.

    Capitol Ministries s’engage à une interprétation fidèle des Écritures. Chaque semaine, nous organisons des études bibliques en ligne (via Zoom) destinées aux sénateurs, représentants, membres du Cabinet et gouverneurs américains. De plus, des études bibliques sur des sujets d’actualité sont diffusées chaque semaine à nos 535 élus. Capitol Ministries est convaincu que rien ne saurait remplacer cette discipline essentielle au ministère. La transformation et le cheminement spirituel découlent du « renouvellement de l’intelligence (Romains 12.1-2) » (note 37).

    Il est à noter que cette organisation politico-religieuse exerce son influence non seulement aux États-Unis, mais aussi dans toute l’Europe, y compris en Italie. Drollinger souligne que :

    Au cours des deux dernières années, Capitol Ministries a mis en place une infrastructure solide en Europe. Nous avons recruté des enseignants bibliques, dont beaucoup possèdent une expérience politique, à des postes clés afin de poursuivre la mission de Capitol Ministries : faire des disciples de Jésus-Christ dans les arènes politiques du monde entier . (Note 38)

    En Italie, CapMin est dirigée par Gaetano et Sondra Sottile, fondateurs d’Italy for Christ à peu près au même moment où Capitol Ministries a été fondée.

    Il convient de faire une petite digression finale sur les activités de M. Sottile, « reconnu comme l’un des leaders évangéliques les plus influents d’Italie », actuellement à la tête de CapMin pour les membres du Parlement italien (note 39).

    Une conférence semble s’être tenue à Rome durant l’été 2025, réunissant 25 hommes issus de huit provinces italiennes pour une formation visant à mettre en relation – par l’intermédiaire des dirigeants internationaux de CapMin – certains recruteurs, formés par Gaetano Sottile, « avec des responsables à différents niveaux » en Italie :

    Capitol Ministries vous demande de prier pour son président et fondateur, Ralph Drollinger, qui dirige une équipe ministérielle à Rome pour former des hommes qui iront à la rencontre des dirigeants des gouvernements fédéral, provinciaux et locaux à travers l’Italie afin de leur apporter le message du Christ.

    « Nous sommes honorés et privilégiés par les opportunités de croissance du ministère que nous avons récemment constatées en Europe. Rome représente à la fois le fondement historique du christianisme occidental et une porte d’entrée stratégique pour influencer l’Europe », a déclaré Drollinger (note 40).

    Gaetano Sottile, diplômé en théologie de l’Université internationale Columbia en 1979, a fondé Italie pour Christ quatre ans plus tard, dont il a été le président italien. Il a également été secrétaire général de l’ACCEI (Alliance des Églises chrétiennes évangéliques d’Italie), avec pour objectif d’obtenir un siège permanent au Parlement. Il a aussi présidé l’AEI (Alliance évangélique italienne) de 1997 à 2002.

    La nouvelle la plus intéressante concerne cependant le fait que Sottile est le promoteur du Banquet spirituel au Parlement (www.eurconvivium.com) qui culmine chaque année avec le Dies Memoriae, le seul événement parlementaire à des fins spirituelles, parrainé par le Comité pour la mémoire, le dialogue et la paix dont le Dr Sottile est cofondateur avec le Dr Alberto Piperno, qui représente le côté juif (note 41).

    Gaetano Sottile et Alberto Piperno (note 42) se sont également rencontrés en 2010 à la table de la présidence du Mouvement éthique pour la défense internationale du crucifix (Medic), en compagnie d’un groupe de personnalités peu recommandables, parmi lesquelles : Olimpia Tarzia (note 43), ancienne conseillère régionale du Latium et représentante du mouvement pro-vie ; Nuccio Fava, ancien directeur de Tg1 et ancien soutien de De Miti ; Silvia Paternò, duchesse d’Aoste, présidente d’honneur de Medic ; le père Walter Trovato, alors aumônier de la 1re unité mobile de la police d’État à Rome ; Monseigneur Antonio Silvestrelli, ancien sous-secrétaire de la Congrégation pour le clergé du Vatican ; et Roberto Mezzaroma, fondateur de Forza Italia et secrétaire général du mouvement, proche de l’Opus Dei. L’honorable Giulio Andreotti était excusé de ne pas y assister, mais a néanmoins adressé un message de félicitations (note 44).

    Comme si l’enthousiasme des membres de la loge P2, hommes d’affaires, politiciens, membres de la noblesse noire et de la hiérarchie ecclésiastique ne suffisait pas, voici la vérité : l’inspiration de ce mouvement éthique venait de l’ancien Grand Maître de la loge maçonnique P2, Licio Gelli. Il rédigea le code d’éthique et conçut le symbole du Medic (une sphère coupée par des cercles concentriques sur fond bleu, une croix noire entourée d’une poignée de main et quatre flèches sur les bords), créé ainsi car, comme il l’expliquait, « la couleur choisie pour le symbole fait référence à la mer, au ciel et au tablier de la Vierge ; le reste à saint François, et les flèches représentent les points cardinaux ». Il nomma également Paternò (la seconde épouse d’Amédée d’Aoste, résidant à Castiglion Fibocchi, où se trouvait également l’une des résidences de Gelli, celle où les listes de la loge P2 furent découvertes en 1981) présidente d’honneur (note 45).

    […]

    Répondre
  • Roger

    C’est avec une certaine ironie et un certain recul que je caractérise la situation actuelle comme la Grande Catastroika Capitaliste Yankee. Cela n’empêche pas qu’il faut se battre, lutter pour les idées communistes, combattre leur déformation et le dénigrement des acquis du 20e siècle. La bourgeoisie a utilisé tous les artifices, tous les mots de vocabulaire pour dénier le caractère communiste et socialiste à l’Union soviétique auprès des communistes, de la classe ouvrière, tout en utilisant ce mot pour effrayer ses disciples. Sa contribution minime et de façade à la société, elle la qualifie de taxe ou d’impôt communiste. Elle embrouille et c’est pour cela que la première démarche d’un communiste serait de rappeler de quoi on parle, de quels concepts et de leur nature de classe. Servent-ils la bourgeoisie, la classe ouvrière? Il faut redonner le goût de la philosophie, de la science dans tous les domaines, bref éduquer les masses tout en se battant pour des choses concrètes au niveau individuel, national et international. Ce site y contribue presque exclusivement, il faut le dire. C’est pour cela que je le lis tous les jours depuis quasiment sa création car je reconnais que je creuse l’internet depuis les années 97, y consacrant méthodiquement et systématiquement 1 à 2 heures quotidiennes. Avant je le faisais en lisant l’Humanité et la Marseillaise. J’ai arrêté de les lire car le contenu a complètement changé. Je me souviens avoir jeté en l’air ce numéro de La Marseillaise dans les années 2000 avec une page entière à la gloire de Dashnak. J’avais eu envie de le faire bien avant. Mon père qui l’a vendue ne la lisait plus et elle s’accumulait, comme l’humanité dans son emballage. J’ai préféré consacrer cette somme à remplir ma bibliothèque qui déborde et exaspère les déménageurs à chaque déménagement.

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