Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Editorial : La chute de l’empire Etatsunien vire au cauchemar si on reste dans l’illusion d’un simple dysfonctionnement par danielle Bleitrach

Un poète , christopher Barnett a décrit récemment cette chute de l’empire comme le « vaudeville des vipères ». Effectivement si on en reste à l’état de sidération impuissante qui semble être celle des gens, des systèmes qui se sont construits en acceptant de fait la protection impérialiste des USA , la situation est en train de virer au cauchemar. Partout les gouvernants se conduisent de la même manière, ils feignent de rechercher une autonomie régionale mais continuent à mettre celle-ci à la remorque de ce qui produit la chute de l’empire, ils acceptent comme Macron une simple division des rôles dans une logique de surarmement et de provocation bellicistes.

Le cas le plus visible est celui de la décomposition du système d’hégémonie construit dans le golfe à partir de la crise d’Ormuz et de la manière inusitée dont l’Iran a ciblé non pas Israël mais les bases américaines et à travers elles tout le système de protection qui s’était créé dans les monarchies du Golfe et le signal que cet ébranlement a envoyé partout, dans le monde musulman, dans les nations émergentes d’Asie comme en Europe, en Afrique à savoir que le modèle unipolaire de l’exercice de la puissance solitaire des USA n’était plus viable. On peut noter que ce qu’avaient anticipé la Russie postsoviétique avec la doctrine Primakov de Poutine et le socialisme à la chinoise assumé par XI est au rendez-vous de l’histoire. Le monde unipolaire celui de l’impérialisme est incapable de gérer la planète comme limiter les dégâts d’une telle chute qui a à peine commencé mais qui paraît être un mouvement irresistible, le Zugzwang dont chaque coup rend la situation plus difficile.

Les frappes stratégiques iraniennes ont fait voler en éclats le mythe selon lequel la présence militaire américaine pouvait protéger les économies vulnérables du Golfe. Le dirigeant Israëlien, lui-même dans une fuite en avant dans la reproduction au Liban de ce qui s’est passé à Gaza, semble forcer l’erratique dirigeant de la maison blanche à une conception parodique de l’exercice solitaire de la puissance dans cette région. Trump ajoute désormais une nouvelle condition impossible à la signature de la paix à Ormuz, à savoir la signature par les monarchies du Golfe du pacte d’Abraham avec Israël. une clause qui s’avère impossible à accepter par les monarchies du Golfe sauf à se suicider elles-mêmes. Trump en est même à inventer qu’il est en mesure d’imposer la signature à l’Iran.

Ce qui accélère ici comme dans d’autres régions de la planète, sur tous les continents ce que l’on peut considérer comme des dysfonctionnements de ce qui a été jusque là l’acceptation historique des règles du jeu de l’impérialisme, le processus du capitalisme à son stade ultime. Ce n’est pas seulement l’état actuel de cette domination, ni même celui de la domination des USA héritée des guerres mondiales impérialistes de la supposée victoire sur l’URSS, non c’est toute l’architecture héritée de la domination britannique, européenne qui est remise en cause aussi bien que l’avenir envisagé dans le prolongement. Il s’agit non seulement de la manière dont la manne pétrolière, le pétrodollar, mais aussi du droit du commerce international par voie maritime, le contrôle historique des voies maritimes par le capitalisme, il s’agit tout autant des projets et des réalisations dans un avenir post pétrolier qui sont mis en cause et menacent de s’écrouler.

Et ce qui se passe à Ormuz a son équivalent dans le reste de la planète, sur tout les continents. Le génocide envisagé à Cuba, l’aspect caricatural du prétexte évoqué la menace que ferait peser l’ile sur les Etats-Unis, la parodie grotesque et tragique de renouveler l’enlèvement de maduro , tout cela est analysé non sans raison comme la volonté imbécile et effrayante de prendre sa revanche sur l’échec subi au Moyen Orient face à la stratégie de l’Iran d’utilise Ormuz et de faire voler en éclat toute l’illusion d’une protection des Etats-Unis .

Le paradoxe de la situation c’est que ce dévoilement de l’écroulement du monde unipolaire, ce qu’il a réellement à offrir comme de la crainte qu’il peut inspirer semble plonger le monde dans un état de sidération. Ce qui se découvre c’est le caractère monstrueux de l’impérialisme, du capitalisme au stade des monopoles financiarisés son caractère autodestructeur à commencer pour les Etats-Unis eux-mêmes qui sont conduit à la guerre civile et à un mode cauchemardesque de développement des forces productives que le pape dans sa première encyclique a désigné comme le péril que doit affronter l’humanité pour survivre dans l’élémentaire dignité de la condition humaine.

On n’a pas vu les manifestations habituelles de la rue arabe face à l’attaque de l’Iran par Israël et tout de suite cela a été interprété comme le refus de soutenir l’Iran, une preuve d’isolement de ce dernier. Il n’en est rien, nous sommes convaincus au contraire que partout la sidération est signe de l’impossibilité de demeurer en l’état qui est celui d’une décomposition. la conscience plus ou moins claire que ce qui est proposé n’aura pas plus d’effet dans l’ampleur du séisme que dans sa propre vie.

Nous vivons cela en France, et l’agitation politicienne, donne le sentiment que rien de ce qui est secondaire ne parait étranger à ces nains, nos élites poltitico-médiatiques En tant que sociologue, si j’en reste à une conception de simple « dysfonctionnement » du système le diagnostic s’impose comme celui que faisait Durkheim: le ressenti qu’un groupe ou une société avançait sans boussole, comme si les repères collectifs disparaissaient subitement ? Cette impression correspond à ce que Émile Durkheim nomme l’anomie, un concept central pour comprendre le fonctionnement et les fragilités de nos sociétés. L’anomie n’est pas seulement une notion théorique : elle se manifeste aussi dans le quotidien, par exemple lorsqu’une crise économique bouleverse les règles sociales établies ou quand la perte d’emploi plonge une personne dans l’absence de normes.

D’où la tentation d’ailleurs si on en reste au simple dysfonctionnement de chercher la solution dans un retour aux traditions pour enrayer ce ressenti, la référence à l’Histoire républicaine, vue une période antérieure toujours plus momifiée.On passe aisément de la troisième république à l’apologie de la contrerévolution, le caractère nuisible même de toute référence révolutionnaire et la multiplicaqtion de héros ou d’héroïnes victimes de fureurs populaires de Robespierre aux bolcheviques.

Cette plongée dans l’histoire, en particulier de la nation qui est une nécessité pour construire la souveraineté face à la vague unipolaire, peut alors devenir chauvinisme, elle s’avérera totalement insuffisante voire nuisible pour affronter ce qui n’est pas un simple dysfonctionnement. L’interprétation peut même s’avérer contre productive quand l’histoire y compris du mouvement ouvrier n’est plus qu’un prétexte pour des enjeux à court terme. Par exemple ne pas voir la véritable dynamique antifasciste du Front populaire dans le mouvement de grève et d’occupation des usines et le limiter à une pseudo entente des partis de gauche au sommet pour justifier une stratégie destinée à sauver les meubles aux législatives en maintenant à l’assemblée des représentants des partis de gauche alors que va déferler une vague d’extrême-droite me parait une dangereuse illusion. Parce que cette réinterprétation de l’histoire risque d’être prise dans une représentation idéologique de la négation de l’intervention populaire, qui est le propre du négationnisme, un phénomène plus général. Une idéologie qui va jusqu’à utiliser des références comme l’extermination des juifs; a contrario de ce qu’a été la lutte antinazie. L’histoire devient matière à régression et obstacle à oser des solutions réellement transformatrices, la censure va avec et les peurs, le catastrophisme, le sentiment de mort pour mieux faire s’identifier chacun à la fin, l’apocalypse d’une classe devenue caste qui a fait son temps(1).

L’idéologie est la représentation de l’être, de l’histoire, des rapports sociaux et elle a toute chance d’être celle d’une classe dominante dans ces temps de sidération, de division et d’impuissance de la classe capitaliste elle-même. S’arracher à cette conception de la réalité historique, celle du basculement que nous sommes en train de vivre au crépuscule d’une classe capitaliste n’est pas un appel dérisoire à l’optimisme, il est la nécessité de reprendre pied dans la réalité pour la transformer.

C’est pour cela, pour rompre avec l’idée que ce que représente de puéril d’effrayant la gestion de l’hegemon unipolaire engendre un simple dysfonctionnement mais exige le passage à un monde multipolaire qui a besoin du processus socialiste est le premier combat à mener. Ce réveil est indispensable pour rompre avec ce sentiment morbide de notre indentification anomique à la fin d’une caste. Il faut absolument réaliser que ce monde unipolaire n’existe plus et que les dysfonctionnement régionaux de ce qui s’est construit sous cette illusoire protection témoignent de l’impossible retour en arrière, c’est là le véritable échec de toutes les expéditions militaires, de la militarisation du dollar, de l’information. A cause de cela il est impossible de continuer à projeter son être, les rapports sociaux, dans son passé, dans son présent, et dans son avenir dans le choix du bellicisme et du surarment qui demeure le sien. Il faut se dégager de ce sentiment mortifère en affrontant la réalité du monde tel qu’il est déjà là. La deuxième nécessité correspond à la première, nous sommes dans une guerre prolongée avec ce monde unipolaire et la première urgence est de réfléchir à ce qui stratégiquement nous met dans une position de défaite avant même d’entamer le combat .

Il y a dans la sidération actuelle le refus de prendre en compte les possibles historiques tels qu’ils s’offrent à nous en particulier à la jeune génération qui engendrent là aussi de fallacieuses incapacités au dialogue. Cette génération plus que tout autre risque de faire les frais de l’absurdité qui veut que l’on impose le surarmement à l’immense majorité qui n’en veut pas et que l’on peut l’imposer parce que nous sommes, parce qu’ ils ont été « désarmés ». Il est fou de prétendre mobiliser la jeunesse par le catastrophisme annoncé et de s’étonner de ce qu’ils se détournent de cet apocalypse, alors même qu’ils ont été entretenu dans l’ignorance de ce qu’il risquait d’advenir. C’est de tout cela dont il est question aujourd’hui.

Il est vrai que cette conviction qui m’anime tient au fait que j’ai bénéficié de l’enseignement par l’exemple du combat des Cubains. La manière dont tout un peuple s’est identifié au très lucide Fidel Castro. Celui-ci tout en reconnaissait que le socialisme avait besoin de réforme. Il prétendant même les initier en 1983 dans l’Île (la rectification) et au forum des non alignés où à la même époque il annonce la crise dont même l’URSS avec sa planification ne pourra pas se protéger et donc la nécessité pour les pays du sud de créer des rapports sud-sud. Mais il est résolument contre le bradage initié par Gorbatchev en 1986, ce qui le rapproche des Chinois. Le véritable problème de Cuba et de tout le monde des non alignés, c’est que la querelle sino-soviétique dont KHrouchtchev porte la majeure part de responsabilité, la contrerévolution imposée par l’empire a bloqué le développement et les réformes nécessaires dans une résistance épuisante. C’est tout un aspect de ce qui est complétement ignoré par la France, y compris par la gauche et par les communistes français pris dans l’eurocommunisme, la liquidation mais aussi le gauchisme groupusculaire tout ce dont nous ne sommes pas sortis. Cuba au contraire va être de plein pied non dans le regret du passé mais dans l’affrontement de ce qui est là et qui rend impossible la victoire de l’hégémonisme. Il y a cette conscience de ce qui est, le souffle de Cuba n’est pas un romantisme illusoire, il est la conscience de l’impossibilité pour le capitalisme de maintenir sa domination. C’est ce qui évite à Cuba la paranoïa et qui l’incite à refuser le terrorisme celui de l’empire, mais aussi celui du 11 septembre et de la destruction des tours newyorkaise. Ce terrorisme là outre le fait qu’il est manipulé par l’empire est le fruit du blocage du sous développement autant que l’exercice de la puissance fasciste des USA dans la négation de tout autre, le refus de toute coopération qui transforme chaque conflit régional et singulièrement celui d’Israël et la Palestine en grenade dégoupillée… On ne comprend rien aux solutions si l’on ne mesure pas la réalité de ce processus de la chute de l’impérialisme et d’adopter une stratégie de large rassemblement qui est déjà celui de la multipolarité et du processus socialiste.

danielle Bleitrach

(1) C’est ce que le très hégélien Ernst Bloch a parfaitement décrit dans le principe espérance.

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