Il y a une erreur fondamentale de méthode dans la compréhension de la situation politique, économique, civilisationnelle. L’erreur, le contresens même a sa source dans l’incapacité à considérer la nouveauté du monde multipolaire: cet erreur sur la signification du présent et de l’avenir, a sa source paradoxale da,s les enseignements du passé. Soit ils sont totalement oubliés et ils sont interprétés a contrario de la réalité pour justifier ce qui devient alors une impasse stratégique et la peur de ce qui advient enferme dans la régression, alors mêmes que plus personne ne croit en l’architecture unipolaire. C’est pourquoi nous prétendons que percevoir la nouveauté de la multipolarité ne saurait se passer de l’histoire, une histoire renouvelée qui oblige à s’ ouvrir à d’autres civilisations. Un tel changement de focale aide à donner une assise aux coopérations politiques et le passé aide la capacité d’innovation. Mais au titre de l’explication de la force d’inertie, de l’incapacité à agir de ceux qui ont pourtant le plus intérêt au changement, il y a aussi cette incroyable impossibilité cognitive à percevoir le projet de la multipolarité tel qu’il se réalise ..
Les contresens se multiplient et nous partirons de ceux qui tentent de décrire le partenariat stratégique entre la Russie et la Chine.
Il y a l’incompréhension d’abord du diagnostic, tel que l’a conçu la Chine et tel qu’au moins à partir de 2023 il a été partagé avec la Russie dans cet étrange dialogue entre Poutine et XI : les planètes sont dans un ordre tel qu’il n’a plus existé depuis 100 ans et c’est nous qui avons la mission de conduire ce changement. Ce qui a été dit dans cet échange et qui semble se renouveler à chaque rencontre est une compréhension du basculement historique dans lequel s’inscrivent leur politique de chef d’Etat représentant les intérêts de leur propre nation. Cet échange portait sur la fin du monde unipolaire dans lequel certains états gèrent dans leur intérêts les affaires mondiales et ce dans l’esprit de ce qu’a été le colonialisme.
Il y a plus qu’une vision messianique dans ce constat, il y a la lucidité devant ce qui ne peut pas fonctionner par rapport à la mondialisation des économies, des civilisations, mondialisation sur laquelle il est impossible de revenir en arrière. Comme nous proposons de l’analyser aujourd’hui et dans la semaine, la direction du monde multipolaire est aussi pour la Chine une réflexion sur son « socialisme », sur son propre développement, sur le fait qu’il est spécifique à la Chine. Néanmoins le socialisme à la chinoise peut également inciter les autres pays dits du Tiers monde à ne pas se conformer à la voie tracée par le capitalisme, à s’économiser les aspects les plus nocifs de l’impérialisme. (1)

après la raclée prise en Iran, il évident que l’hégémonisme doit prendre sa revanche en allant immédiatement libérer Cuba du communisme. Comment une telle perversité de raisonnement a-t-elle pu être enseignée à notre jeunesse ? Et pourtant c’est ce vice du raisonnement qui est à l’oeuvre dans le consensus atlantiste et la censure qu’il impose y compris dans la presse communiste à tout ce qui contredit une telle affirmation fondamentalement même quand ils feignent de défendre Cuba.
Le monde unipolaire celui du colonialisme dominé par l’Angleterre et en rivalité permanente avec d’autres puissances coloniales comme la France, la Russie, puis dominé récemment par les USA, n’a jamais éteint les divergences d’intérêt entre nations, entre classes sociales, entre le nord et le sud, entre voisins, il les a rendu ingérables en interdisant leur expression par la soumission à un Etat, à une coalition d’Etat dans des alliances bellicistes.
.
Il est impossible de continuer à reproduire cet ordre là qui est en faillite. Vouloir le maintenir c’est aller vers les dangers qui apparaissent aujourd’hui et que l’on croit être lié à Trump. Trump est pour nous un syndic de faillite qui tente de maintenir l’unipolarité et celle ci apparaît comme le retour à la loi de la jungle. Le système qui se révèle dans toute son incohérence, son absurdité a été celui de confier la sécurité de la mondialisation à une superpuissance, à des confrontations de bloc, à des alliances militaires, dans lequel la superpuissance entretient par chantage des guerres hybrides et par procuration
Le monde multipolaire ne se présente pas comme une unification dans laquelle une ou quelques superpuissances iraient vers une unité qui agirait au mieux pour les intérêts de tous. S’il était tel, il serait la reproduction inévitable de l’échec, un retour vers l’unipolarité. Dans le monde multipolaire il est proposé de tenir compte des divergences telles qu’elles se manifestent et à partir de là tenter de recréer des coopérations, des espaces de négociation. Et c’est cette relation là qui se construit à plusieurs niveaux, essentiellement à travers la remise en cause de l’unipolarité et de ses guerres sans limites, hybrides.
C’est cette relation là sur laquelle depuis au moins une décennie s’est établi le partenariat entre la Chine et la Russie avec le lien que constitue la Corée du nord. l’Iran vient de conquérir une place privilégiée et là il faudra comprendre deux choses, la première est la manière dont l’affrontement avec les USA de l’Iran a influencé les BRICS, les routes de la soie ou BRI routes de l’énergie, mais aussi la manière dont la multipolarité correspond à des transformations des dynamiques régionales.
La révélation d’Ormuz et l’élargissement du refus de l’unipolaire
Comme le dit dans un des articles que nous publions aujourd’hui, l’économiste Wang Jian, qui il y a plus de vingt ans, avant la crise financière de 2008 avait émis un diagnostic assez semblable à celui du russe Primakov ou du cubain Fidel Castro: l’économie américaine était fragile et insoutenable. Elle a besoin de relations avec d’autres régions du monde. Or, ces relations lui échappent et l’ensemble du système se dégrade rapidement. La Chine n’avait d’autre choix que d’échapper à ce délitement américain et de créer son propre système alternatif et cette nécessité fait d’elle le leader de ce système alternatif au niveau international comme dans le processus socialiste dans lequel elle s’est engagée (un autre des articles d’aujourd’hui).
Face à cet événement et la perturbation créée par le « détroit d’Ormuz »qui sert de révélateur, le plus difficile à faire comprendre à l’occident est justement que le monde multipolaire ne va pas remplacer l’unipolarité, qui a essuyé une défaite inattendue mais au contraire construire empiriquement une nouvelle gestion de la mondialisation sur laquelle on ne reviendra pas, ce qui exige une autre gestion des divergences qui ne peuvent manquer d’exister, l’essentiel est la souplesse.
Si la Russie a été capable de s’associer à ce projet c’est parce qu’à l’inverse des ex-pays de l’est, de l’Ukraine, de la Pologne, elle a conservé beaucoup de traits de l’URSS, une vision que personnellement j’attribue à la diplomatie de Primakov et à l’intelligence de Ziouganov le leader du KPRF, qui ont maintenu dans la Russie qui aurait pu être seulement celle des oligarques une conception de l’Etat et de la souveraineté héritée de l’URSS, en particulier une diplomatie en continuité avec la dite URSS.

Il y a eu en Russie une vision « civilisationnelle » qui a abouti à un diagnostic sur le fait que les Etats-Unis, l’alliance atlantique n’ont pas les dispositions politiques, économiques et même cognitive pour ce changement indispensable vers la multipolarité. Dans un précédent article j’ai fait état de l’influence de Primakov à partir des événements du 11 septembre et de la réaction des Etats-Unis vers le terrorisme qu’il prétendait combattre. Les USA n’ont pas su procéder à une autocritique de la manière dont il nourrissait le terrorisme, ils ont refusé de larges coalitions sous l’égide de l’ONU et ont nourri leur propension dictatoriale assortie de leur propre dérive vers un usage quasi terroriste de leur puissance, utilisant le dollar d’une manière militarisée. Le diagnostic de la Chine est que les Etats-Unis manquent de la sagesse des vieilles civilisations, analyse partagée par la Russie et l’Iran. Ce Thème de la profondeur historique des civilisations a été très vite celui des dirigeants iraniens qui ont dépassé leur base religieuse pour recréer les conditions de l’unité patriotique autour de la Perse y compris en remontant à l’empire Sassanide.
L’entente se fait d’abord sur le refus de l’hégémonisme c’est ce que déclare Xi mais c’est aussi qui a motivé l’intervention russe contre l’avancée inacceptable de l’OTAN, la poursuite de ce qui avait été le dépeçage de l’URSS orientée cette fois contre la fédération de Russie. Ce refus de l’hegemon explique que la Chine ne condamne pas cette intervention, et que celle-ci est toujours mieux comprise par les nations qui rentrent dans une résistance fut-elle des plus modérées. C’est ce que Xi a déclaré comme base de la multipolarité:
“L’hégémonie dans le monde est inacceptable et doit être proscrite. Aucun État ni groupe d’États ne doit contrôler les affaires internationales, déterminer le sort d’autres pays ou monopoliser les opportunités de développement”.
Il faut une autre Gouvernance mondiale qui s’incarne dans les nouvelles institutions comme les BRICS, la BRI mais aussi qu’il a défini lors du sommet de l’OCS l’année dernière à Tianjin :
“En matière de gouvernance mondiale, qui est un outil essentiel pour rationaliser le système des relations internationales, il est nécessaire d’adhérer aux principes d’égalité souveraine, de primauté du droit international, de multilatéralisme, d’approche centrée sur l’humain et d’orientation vers les résultats”.
Il y a les nouvelles institutions appropriées à ce monde multipolaire et une autre conception des institutions existantes, avec un rôle priviligié accordé aux Nations unies : il est nécessaire de “renforcer le rôle du multilatéralisme en tant qu’outil principal pour relever les défis mondiaux complexes et multiformes, et d’empêcher l’affaiblissement des Nations unies”. Ce qui devrait déboucher sur “la réforme des Nations unies” dans le sens d’u rôle nouveau qui correspond à la charte des Nations Unies avec en première revendication le poids nouveaux du sud et le refus de l’extraterritorialité.
Les grands médias totalement impliqués dans la défense de l’hégemon unipolaire s’empressent de sonner le glas des BRICS à la moindre difficulté. Le dernier discours en date ? Les frictions internes liées au complexe conflit du Moyen-Orient vont déchirer le bloc. Mais il en serait ainsi si les BRICS et les autres institutions fonctionnaient comme l’OTAN ou d’autres institutions du bloc atlantiste mais la véritable multipolarité ne se résume pas à un consensus forcé et imposé, mais à la gestion de la complexité du monde réel. Voici pourquoi les récents incidents de Delhi ne témoignent pas du déclin du bloc même si lors de la récente réunion des ministres des affaires étrangères des BRICS, les émirats arabe unis ont attaqué l’Iran alors que les BRICS étaient gérées par le ventre mou de l’Inde de Modi : on peut même considérer que cela a été un facteur du retournement des émirats.
.
La loi de la jungle et le retour au néocolonialisme: Cuba ou chacun doit agir là où il est , ce sur quoi il peut tabler.
C’est exactement le contraire de ce que veulent les Etats-Unis et il faut endiguer leur propension à nuire. C’est un combat qui se joue à tous les niveaux y compris en n’acceptant pas que dans la négociation avec les USA soit admis leur ingérence dans ce qui relève de la souveraineté, le terrain est balisé et a ses lignes rouges, le cas de Taiwan en est l’illustration. Mais quand la Chine et la Russie disent leur opposition avec ce qui se prépare face à Cuba passe par le refus d’admettre la doctrine Monroe et des domaines réservés de la puissance.
Comme nous le décrivons dans les articles que nous publions aujourd’hui: Cuba sait depuis longtemps qu’il doit se défendre lui-même et a à ce titre développé une armée de tout le peuple dont nous décrivons la réalité. Mais dans le même temps il est très important qu’elle fasse reconnaitre ses droits au plan international et le rôle de la Chine et de la Russie est fondamental. Ce qui impliquerait que nous fassions prendre position à la France. Il est également fondamental pour Cuba comme pour d’autres « petites » nations » que se développe une dynamique de solidarité internationale et en particulier régionale. Il y a eu régression dans ce domaine de l’extraterritorialité et cela ne concerne pas que Cuba mais bien l’alternative socialiste, le rôle des communistes. Combattre dans le monde multipolaire suppose une vision globale autant qu’un point d’appui particulier national, local., une reconquête des espaces perdus..
L’affaire de l’Iran, qui avait été précédée d’une campagne contre ce pays sur le thème des droits de l’homme et de la condition féminine. Quoique l’on pense de la direction des mollahs par rapport à d’autres pays du Golfe en particulier les émirats, la nation perse est un lieu de développement y compris pour les femmes comme pour le droit des travailleurs. Et en ce qui concerne la dangerosité de posséder l’arme nucléaire, on peut noter que si Israël l’a, il y a peu d’arguments pour qu’il soit refusé à l’Iran. Malgré ce handicap initial, la riposte de l’Iran a été gérée de main de maitre ne serait-ce que parce que l’Iran au lieu de s’attaquer directement à Israël a pris pour cible les bases américaines dans les pays du Golfe. Ceux-ci croyaient être protégés par les USA et même le pacte plus ou moins signé avec Israël. Il y a eu à ce moment là un véritable ballet dans lequel chacun a joué son rôle et a démontré que personne ne pouvait plus faire confiance aux Etats-Unis, qu’il y avait la perte de la maitrise des mers sans laquelle personne ni en Asie, ni au Moyen Orient ne peut survivre. Les émirats qui ont cru pouvoir jouer cavalier seul ont été eux mêmes entrainés vers une autre logique, face à la pression d’Oman, du Qatar et même des Saoudiens, flanqué du Pakistan et une semonce venue de l’Irak. Quel a été le rôle d’auto-conviction des BRICS pourtant en proie à une certaine somnolence sous l’influence de l’Inde ? Le fait est que le conflit avec l’Iran donnera certainement lieu à de nombreuses analyses historiques, tant a été démontré en peu de temps l’incapacité de l’hégemon unipolaire à former des coalitions et même à défendre son guerrier par procuration qu’est Israël.
Il faut enfin mesurer que le partenariat sino-russe représente un projet qui va au-delà de la simple refonte de l’ordre diplomatique international et de l’instauration de rapports de forces endiguant l’unipolarité sous sa forme actuelle, il y a là un souffle qui part de la transformation des forces productives, un projet émancipateur dans lequel on retrouve le Marx visionnaire qui a voulu établir une dialectique de l’humanité comparable à ce que Darwin avait conçu pour les espèces. Un projet « hégélien » qui rejoint d’autres tentatives de transcendance et qui repose non sur l’uniformité du monde de la marchandise mais sur la diversité des civilisations et des valeurs à l’échelle mondiale :“Le système spirituel et moral d’une civilisation ne peut être qualifié d’exceptionnel ou de supérieur aux autres. Tous les pays devraient prôner une vision des civilisations fondée sur l’égalité, l’échange mutuel d’expériences et le dialogue, et renforcer le respect mutuel, la compréhension, la confiance et les échanges entre les différentes nationalités et civilisations, promouvoir la compréhension mutuelle et l’amitié entre les peuples de tous les pays, et protéger la diversité des cultures et des civilisations”.(2)

la paranoïa de l’unipolaire est tel que dès qu’il subit la moindre contestation il devient une forteresse assiégée par un monde sur lequel il se projette.
Il y a une grande difficulté idéologique à percevoir ce que la multipolarité représente, ce pragmatisme, cette exigence de développement concret, cette prise en compte de la multiplicité des défis et la caractère totalement nouveau de ce qui se crée et qui donne à chaque événement une signification qui reste à penser entre passé et avenir. il y a surtout et c’est ce qui favorise les divisions, l’absence d’unification des processus à l’oeuvre dans la manière dont le monde unipolaire tente de lutter contre sa perte d’hégémonie, le fait qu’il n’a pas de solutions et donc que le cadre multipolaire est justement celui où peuvent être mises en oeuvres des coopérations dans réponse aux multiples défis du présent et de l’avenir. le piège est dans le refus du politique parce qu’il paraît toujours plus loin de la réalité du vécu de chacun, sans réponse concrète, sans aspiration à donner un sens à sa vie également.
Le jour où ce que la France a elle-même de plus approprié à comprendre ce qu’est la multipolarité au lieu de simplement y voir les fables que la « suprématie » néo- coloniale tente d’imposer à son propre peuple, nous aurons fait un immense pas. Le Problème est que si ce que la France gaullienne, communiste thorézienne, assorti à la tendance à ce que Marx définissait comme le pays de la lutte des classes, se réveillait et surmontait la destruction de l’eurocommunisme et de son entente entre la droite et la gauche vers l’atlantisme baptisée démocratie… Nous pourrions peut-être sortir des ornières dans lesquelles le peuple français est durablement divisé avec l’incapacité dramatique à comprendre ce que peut être sa place dans la multipolarité… L’alternative étant l’accélération du déclin et de l’aventurisme belliciste.
danielle Bleitrach
(1) J’ai plusieurs fois raconté ce qu’a été pour moi la découverte d’un rapport de 1983 aux non alignés de Fidel Castro dans lequel il démontrait la nécessité de nouveaux rapports sud-sud.
(2) Il y a deux ou trois jours en lisant une biographie de Raoul Castro j’ai découvert que le premier livre de Marx qu’il avait lu avait été l’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat qui correspond à ce Marx intéressé par les civilisations et l’anthropologie, un lien avec l’influence de José Marti sur le socialisme cubain?
Views: 146



