D’accord avec COMAGUER et ça a été notre interprétation non seulement de l’intervention de ce « financier » relayé par une vente de obligations et la chute d’actions du marché, comme d’ailleurs de la venu de Stamer dont nous avons souligné qu’il représentait la City. Ce n’est pas la ridicule prestation de l’UE, en particulier de notre grotesque Macron qui a entraîné le volte face de Trump mais bien ce rappel à l’ordre du capital se tournant vers la Chine. ce qui n’exclut pas au contraire à Moscou comme à Pekin, d’activer la cinquième colonne toujours prête à collaborer par la corruption. (note de danielle Bleitrach pour histoireetsociete)
Qui est Mark Carney, l’orateur ovationné au forum de Davos ?
Après la longue agonie du gouvernement Trudeau, Mark Carney a pris la place de premier ministre à Ottawa. Ce citoyen canadien né en 1965 est passé par Harvard et Oxford où il a obtenu un doctorat d’économie en 1995. Après 8 ans chez Goldman Sachs dans diverses capitales mondiales il devient vice-gouverneur de la Banque du Canada puis gouverneur de février2008 à fin 2012.
Cette carrière déjà brillante le conduit presqu’aussitôt à la tête de la Banque d’Angleterre en 2013 . Ne jamais oublier que le souverain (reine ou roi) britannique est aussi le souverain du Canada mais il est le premier non britannique à occuper ce poste et donc à être le défenseur de la monnaie impériale : la livre sterling que le dollar n’a pas éliminée . Londres reste le siège de plusieurs organes de régulation du commerce international : assurance et transport maritimes, bourse des métaux non ferreux. Il y arrive au moment de la crise du Brexit. Il transforme la gestion en introduisant dans l’institution les consultants libéraux bien connus : Mac Kinsey et Deloitte.
A la fin de ce mandat il occupe divers postes dans le privé et aussi à la Banque mondiale et à l’ONU où il conseille le secrétaire général sur les implications financières du changement climatique . Retour aux affaires canadiennes en 2024 où il préside la commission économique du parti libéral au pouvoir . A la suite de la démission de Trudeau il va être le candidat du parti libéral et devenir premier ministre le 14 Mars 2025 sans avoir jamais participé à une élection politique.
Il n’est pas le seul de ce genre dans les pays capitalistes occidentaux : Mario Draghi et maintenant Merz , qui passent directement de la finance internationale au pouvoir politique sont autant de démonstrations de la domination du capital financier sur les pays occidentaux
Tel est le personnage qui a prononcé à Davos un discours (transcription jointe) qui par son sérieux et sa mesure a fait tache au milieu des saynètes des bateleurs de l’estrade du Forum économique mondial : Trump, Macron, Milei, et autres Zelenski …
Son discours, critique argumentée de la politique internationale de Trump et de la loi du plus fort qu’il veut imposer, a marqué.
Plusieurs raisons
Raison 1 : Le gouvernement du Canada ne peut accepter que son pays soit annexé par les Etats-Unis pour en devenir comme Trump l’a annoncé le 51° Etat.
Raison 2 : Bien que fidèle allié des Etats-Unis (OTAN, G7) le Canada sait défendre ses intérêts nationaux face aux appétits du voisin . Pour le partage contesté des eaux territoriales il n’a pas hésité à saisir le Cour internationale de Justice qui lui a donné raison. Cette distance politique entretenue a une longue histoire. Les colons britanniques installés sur le territoire canadien ont refusé de suivre leurs homologues du sud dans leur lutte pour l’indépendance.
Cette indépendance acquise avec l’appui de la couronne française , le nouvel Etat va tenter d’arracher le Canada à la couronne britannique. Ce face à face tendu va déboucher sur une guerre entre les deux voisins. Elle est déclarée par le président Madison le 18 Juin 1812. Les forces s’équilibrent pendant deux ans mais les britanniques portent un coup décisif avec la bataille de Washington. Les troupes britanniques arrivées par la mer débarquent remontent la vallée du Chesapeake et attaquent Washington par le Sud. La Capitale est bombardée , les canons britanniques mettent le feu à la Maison Blanche le 24 Aout 1814. Madison capitule et le traité de paix de Ghent (Gand) signé en décembre 1814 vient confirmer les frontières entre les deux pays. La frontière sud du Canada avec les Etats-Unis est la plus longue du monde.
Aujourd’hui les autorités canadiennes s’abstiennent d’évoquer cet épisode mais l’attachement à la couronne britannique n’est pas l’objet d’un débat politique et le fait que le Canada soit placé sous les ordres d’un gouverneur nommé par la couronne britannique n’est guère contesté car cette relative dépendance constitue en même temps une protection contre l’envahissante république voisine dont la réalité démocratique ne fait plus rêver personne . Le poste est aujourd’hui occupé par une femme Mary Simon. Elle est née, ce qui est une première au Canada, d’une mère Inuit et donc cousine des Groenlandais.
Au total Carney est un personnage important de l‘oligarchie financière occidentale transnationale devenu le chef de gouvernement d’un pays de 41 millions d’habitants plus étendu que les Etats-Unis, un pays riche , à la dixième place mondiale pour le PIB, un pays bien doté en terres agricoles, en pétrole , en gaz naturel, en minerais métalliques et qui grâce à une production hydroélectrique assurant 50% des besoins en électricité est un exportateur d’énergie. Sans oublier que le dollar canadien et la livre sterling sont acceptés comme monnaie de réserve par la plupart des banques centrales dans le monde.
Bref de quoi expliquer son calme lorsqu’il a pris pendant 13 minutes la parole à Davos le 21 Janvier devant un parterre où ses pairs de la grande finance internationale étaient nombreux.
Carney n’est pas socialiste sa brève référence à Vaclav Havel le confirme mais il a alerté le monde capitaliste occidental sur les dangers qu’il courait en se soumettant à la politique de Trump qu’il n’a bien sûr pas nommé.
Son discours a, dès le lendemain sur les médias officiels comme sur les médias alternatifs et dans la blogosphère, suscité d’abondantes réactions. Nous nous proposons de nous livrer le crayon à la main à un exercice très classique : le commentaire de texte
Mais une première observation s’impose
Au forum de Davos la langue commune est l’anglais, parlé soit par des anglophones soit par des globisophones à l’instar de Macron. Mais nous sommes en Suisse où le français est une des 4 langues officielles et Carney est le premier ministre d’un pays où existent deux langues officielles , l’anglais et le français. Bien qu’anglophone Carney va commencer son discours par une brève introduction en français marquant ainsi sa différence avec son grand voisin du Sud .Il va poursuivre en anglais , un anglais souple et nuancé, pimenté d’humour très « british ». Comparativement le pauvre anglais de Trump est celui d’un charretier mal dégrossi.
Première remarque générale aucun nom propre ne figure dans le texte : ni pays ni dirigeant ni expression médiatique genre « Sud Global », « multipolarité » seuls apparaissent une fois au passage l’OMC et l’ONU .
Seconde remarque générale :- il profite dans sa démarche de l’ambiguïté de la langue anglaise qui est bien connue des juristes francophones, quand il écrit en anglais « Great power » le français ajoute un article avant le mot puissance . Evoque-t-il LES grandes puissances donc toutes mais la lise ne suit pas voire point 1 , ou DES grandes puissance c’est-à-dire certaines d’entre elles mais là encore lesquelles ? Le doute subsiste. Test imaginaire : Macron est en train d’écouter Carney utiliser cette expression pensez-vous qu’il se range d’emblée sans hésitation parmi les « grandes puissances » évoquées ou bien qu’il lui faut agir comme s’il avait la conviction d’en être.
Ciblée par Carney l’expression « ordre international fondé sur des règles » ressassée sans cesse par la diplomatie étasunienne ne s’appuie sur aucun document. Ni la Charte des Nations Unies, ni les statuts de l’OMC , ni ceux de l’OCDE ni ceux de la Banque Mondiale ni ceux du FMI ne font partie du référentiel explicite de cette expression, qui n’est qu’un simple élément de langage de la domination. On pense inévitablement à Alice au pays des Merveilles : les mots veulent ce que le maitre décide seul de ce qu’ils veulent dire. Nous avons , dit Carney , « rejoint ses institutions » c’est-à-dire reconnu la domination du capitalisme international dont ces institutions assuraient l’encadrement c’est-à-dire que nous acceptions une certaine liberté dans le respect de ses règles écrites.
« Nous savions que l’histoire de l’ordre international fondé sur des règles était partiellement fausse, que les plus forts s’exonéraient quand cela leur convenait, que les règles commerciales étaient appliquées de façon asymétrique, et nous savions que le droit international s’appliquait avec une rigueur variable, selon l’identité de l’accusé ou de la victime. »
Un aveu d’importance. Il s’agissait en fait d’une histoire mais pas de l’Histoire telle que l’écrivent les historiens sérieux plutôt d’une narration élaborée pour l’opinion publique très proche de l’expression qui vous vient en tête quand, après une discussion sérieuse que vous souhaitiez avoir avec un tiers sur un problème concret vous concernant, vous vous dites : « il m’a raconté des histoires » qui en argot va devenir « il m’a baladé ».
Cette fiction était utile, et l’hégémonie américaine en particulier contribua à fournir des biens publics, des voies maritimes ouvertes, un système financier stable, une sécurité collective et un soutien à des cadres pour résoudre les différends.
Ce paragraphe général et superficiel relève de la critique entre gentlemen impérialistes. La liberté des mers était acquise depuis 1945 et permettait la prolifération des bases militaires étasuniennes.
Les cas de piraterie limités au golfe d’Aden et au Golfe de Guinée et combattus internationalement la vraie rupture vient d’intervenir dans le Golfe du Mexique c’est la piraterie d’Etat pratiquée par Trump . Carney l’évoque sans le citer . Tout me monde a compris.
La stabilité du système financier ? Désindexation du dollar sur l’or 1971, création du pétrodollar, crise de la dette des pays en développement qui sont étranglés 1982, crise financière 1998, crise des subprimes 2008. L’ex capitaine des navires BANQUE d’Angleterre et Banque du canada n’a décidément pas le mal de mer et tant pis pour Lehman Brothers et tant pas pour les actionnaires volés et les contribuables rançonnés dans la grande remise en ordre qui a suivi impliquant les banques et les Etats qui « nationalisent » brièvement pour sauver la boutique Grand Capital. Pour les curieux qui veulent des détails la page Wikipédia est bien faite
Quant à la sécurité collective il ne s’agit que de celle organisée dans l’OTAN. Pas de sécurité collective pour l’Iran en 1953 ni pour l’Irak en 1999, ni pour la Yougoslavie en 1991-1998 ni pour la Libye en 2011.Carney ne s’adresse là encore qu’aux pays occidentaux riches. Il ne s’agit que de leur sécurité collective imposant de l’insécurité à tous les autres.
Et de conclure : cet assemblage ne fonctionne plus même pour nous. Il n’ agit plus de crises de secousses, d’accidents de parcours , il y a rupture .
Le camp occidental uni – lisons G 7- traversait ces crises. Il est aujourd’hui désuni et le leader s’est retourné contre les autres , contre l’Union européenne dont les 3 plus gros membres font partie du G7.
Le désordre s’installe au cours des « deux dernières décennies » caractérisées comme « une intégration mondiale poussée à l’extrême » . Il n’en dit pas plus pour ne pas mettre le doigt sur les plaies : entrée de la Chine dans l’OMC, création de l’OCS , création des BRICS , création de l’Union Economique eurasiatique, Nouvelles Routes de la Soie, création de banques de développement s’ajoutant à la Banque mondiale ou la concurrençant. La création du G20 comme simple élargissement du G7 n’a pas réussi à créer un nouveau pôle dominant, les 13 nouveaux étant simultanément rattachés à l’un ou l’autre des nouveaux pôles très actifs.
Il explicite alors la rupture :
« Vous ne pouvez pas vivre dans le mensonge des avantages mutuels de l’intégration quand l’intégration se met à devenir la source de votre subordination.
et il en tire la conséquence : non pas le repli du chacun pour soi , chacun seul face au dominateur (hégémon) mais chacun reprenant une certaine autonomie , restaurant sa souveraineté .La Canada dont l ’économie est très étroitement liée à celle de son voisin a fait un pas de côté pendant l’été 2025. Mark Carney a rendu visite au Président chinois et il a convenu de lui vendre du pétrole. En ne considérant pas comme Trump la Chine comme son adversaire stratégique, Il a ainsi reconquis une partie de sa souveraineté.
Carney précise alors que son discours aux puissances moyennes – sous-entendu du monde occidental – et il les invite à suivre son exemple.
Il reconnait que les puissances moyennes se sont reposées sur l’OMC, l’ONU, les COP successives mais que ces institutions sont menacées car elles ne sont plus respectées. En conséquence les pays qui ne peuvent pas se nourrir, sont dépendants énergétiquement , n’ont pas de défense indépendante, sont conduits à se protéger eux-mêmes .
Pourtant le repli sur soi n’est pas la solution.
« Mais soyons lucides sur la direction que cela mène. Un monde de forteresses sera plus pauvre, plus fragile et moins durable. »
A ce point Carney fait écho à la position constante de la Chine que le premier ministre chinois est venu rappeler à Davos et à laquelle il s’est lui-même rallié trés officiellement en 2025.
Et pour bien faire comprendre en quoi il est en désaccord avec Trump ,
« Nous visons à la fois à avoir des principes et à être pragmatiques. Fondés sur des principes dans notre engagement envers les valeurs fondamentales, la souveraineté, l’intégrité territoriale, l’interdiction de l’usage de la force sauf si cela est conforme à la Charte des Nations Unies et le respect des droits de l’homme. »
Mais ne rêvons pas il cite tout aussitôt des prises de position sur l’Ukraine ,les pays baltes les clubs d’acheteurs des membres du G7 pour les minéraux critiques. Il tente de sauver les règles du jeu occidental que Trump met en péril et il pose que ce sont les puissances moyennes occidentales sans les nommer qui doivent s’unir à la fois contre Trump mais surtout contre les autres grandes puissances.
Trump n’est pas assez sot pour ne pas avoir compris qu’il était critiqué . Deux réactions ont suivi : une immédiate et désormais classique : augmentation des droits de douane si la Canada continue à commercer avec la Chine, l’autre plus perverse qui commence à être visible et qui est une démarche de type « vénézuélien » consistant à favoriser la sortie de l’Etat d’Alberta où est extraite la plus grosse partie du pétrole exporté aux Etats-Unis l’Alberta devenant par défaut le 51° état des Etats-Unis. Trump confirme qu’il n’est pas un chef d’Etat mais un simple promoteur immobilier à visée mondiale qui manœuvre pour s’approprier les meilleurs terrains.
C’est ainsi qu’il faut comprendre la création du BOARD OF PEACE lancé le lendemain à Davos . Car les mots ont un sens. BOARD c’est la CONSEIL d’ADMINISTRATION d’une entreprise capitaliste à différencier du COUNSIL (Conseil) au sens du CONSEIL DE SECURITE DE L’ONU. TRUMP fondateur et PDG de cette nouvelle banque d’investissement a décidé que pour entrer au Conseil d’administration il faudrait acquérir en tant que membre fondateur une part d’un milliard de dollars. Mais si le propriétaire du terrain convoité ne veut pas vendre il faut le menacer et alors Trump déploie ses porte-flingues à commencer par le plus expérimenté NETANYAHOU , c’est la Naqba mondialisée. Sans oublier les égorgeurs d’Al Caïda.
Face à cette réalité qu’il côtoie de très près, CARNEY tente de promouvoir une sorte de Fronde de la grande noblesse face au nouveau monarque qui dans la mise en place de la monarchie absolue ne la respecte plus. Mais nous ne sommes plus simplement en France au XVII ° siècle moment où s’établit fermement la domination blanche européenne sur le monde, le règne de Louis XIV commence en 1643 la dynastie des Ming s’effondre en 1644 et l’éclipse chinoise va durer jusqu’en 1949. Cette noblesse n’est que celle du capital financier globaliste et feint de ne pas voir émerger le tiers-état planétaire des peuples de couleur ou si elle le voit elle pense qu’il est encore temps de le diviser pour se rallier les éléments les moins progressistes. Un premier tri sera fait par l’entrée au BOARD OF PEACE.
En face nous avons une communauté humaine multicolore soucieuse de l’avenir commun sur cette unique planète dont les sols, les eaux et les ressources ne peuvent plus longtemps être partagés à coup de canon. Le temps des voyous s’achève .
***
Transcription complète des parties anglaises des propos de Carney.
Il semble que chaque jour nous nous rappelions que nous vivons à une époque de rivalité entre grandes puissances — que l’ordre fondé sur les règles s’effrite, que les forts peuvent faire ce qu’ils peuvent, et que les faibles doivent souffrir ce qu’ils doivent.
Et cet aphorisme de Thucydide est présenté comme inévitable, comme la logique naturelle des relations internationales qui se réaffirme. Et face à cette logique, il existe une forte tendance chez les pays à suivre, à s’entendre, à s’accommoder, à éviter les ennuis, à espérer que la conformité apportera la sécurité.
Eh bien, ça ne le sera pas. Alors, quelles sont nos options ?
En 1978, le dissident tchèque Václav Havel, futur président, écrivit un essai intitulé « Le pouvoir des impuissants », dans lequel il posait une question simple : comment le système communiste se maintenait-il ?
Et sa réponse commença par un marchand de légumes.
Chaque matin, le commerçant place une enseigne dans sa vitrine : « Ouvriers du monde, unissez-vous. » Il n’y croit pas. Personne ne le fait. Mais il place quand même le panneau pour éviter les ennuis, pour signaler la cohérence, pour s’entendre. Et parce que chaque commerçant dans chaque rue fait de même, le système persiste — non pas uniquement par la violence, mais par la participation de gens ordinaires à des rituels qu’ils savent en privé être faux.
Havel a qualifié cela de mensonge. Le pouvoir du système ne vient pas de sa vérité, mais de la volonté de chacun de jouer comme si c’était vrai. Et sa fragilité provient de la même source. Quand même une seule personne cesse de se produire, quand le marchand de légumes enlève son panneau, l’illusion commence à se fissurer.
Amis, il est temps que les entreprises et les pays retirent leurs pancartes.
Pendant des décennies, des pays comme le Canada ont prospéré sous ce que nous appelions l’ordre international fondé sur des règles. Nous avons rejoint ses institutions, loué ses principes, profité de sa prévisibilité. Et à cause de cela, nous pourrions mener des politiques étrangères fondées sur des valeurs sous sa protection.
Nous savions que l’histoire de l’ordre international fondé sur des règles était partiellement fausse, que les plus forts s’exonéraient quand cela leur convenait, que les règles commerciales étaient appliquées de façon asymétrique, et nous savions que le droit international s’appliquait avec une rigueur variable, selon l’identité de l’accusé ou de la victime.
Cette fiction était utile, et l’hégémonie américaine en particulier contribua à fournir des biens publics, des voies maritimes ouvertes, un système financier stable, une sécurité collective et un soutien à des cadres pour résoudre les différends.
Nous avons donc placé le panneau à la fenêtre. Nous avons participé aux rituels, et nous avons largement évité de dénoncer les écarts entre rhétorique et réalité.
Ce marché ne fonctionne plus.
Permettez-moi d’être direct. Nous sommes en pleine rupture, pas en transition.
Au cours des deux dernières décennies, une série de crises en finance, santé, énergie et géopolitique ont mis en lumière les risques d’une intégration mondiale extrême. Mais plus récemment, les grandes puissances ont commencé à utiliser l’intégration économique comme armes, les tarifs comme levier, l’infrastructure financière comme coercition, les chaînes d’approvisionnement comme vulnérabilités à exploiter.
On ne peut pas vivre dans le mensonge du bénéfice mutuel par l’intégration lorsque l’intégration devient la source de votre subordination.
Les institutions multilatérales sur lesquelles les puissances moyennes se sont appuyées — l’OMC, l’ONU, la COP, l’architecture même de la résolution collective des problèmes — sont menacées. En conséquence, de nombreux pays en tirent les mêmes conclusions : ils doivent développer une plus grande autonomie stratégique dans l’énergie, l’alimentation, les minéraux critiques, la finance et les chaînes d’approvisionnement. Et cette impulsion est compréhensible.
Un pays qui ne peut pas se nourrir, se ravitailler ou se défendre a peu d’options. Quand les règles ne vous protègent plus, vous devez vous protéger vous-même.
Mais soyons lucides sur la direction que cela mène. Un monde de forteresses sera plus pauvre, plus fragile et moins durable.
Et il y a une autre vérité : si les grandes puissances abandonnent même la prétention des règles et des valeurs pour poursuivre sans entrave leur pouvoir et leurs intérêts, les gains du transactionnalisme deviendront plus difficiles à reproduire.
Les hégémons ne peuvent pas monétiser continuellement leurs relations. Les alliés se diversifieront pour se protéger de l’incertitude. Ils achèteront une assurance, augmenteront les options pour reconstruire leur souveraineté — une souveraineté autrefois fondée sur des règles mais qui sera de plus en plus ancrée dans la capacité à résister à la pression.
Cette salle sait que c’est un classique de la gestion des risques. La gestion des risques a un prix, mais ce coût d’autonomie stratégique, de souveraineté, peut aussi être partagé. Les investissements collectifs dans la résilience coûtent moins cher que chacun construisant sa propre forteresse. Les normes partagées réduisent les fragmentations. Les complémentarités sont à somme positive.
La question pour les puissances moyennes comme le Canada n’est pas de s’adapter à la nouvelle réalité — nous devons le faire.
La question est de savoir si nous nous adaptons simplement en construisant des murs plus hauts, ou si nous pouvons faire quelque chose de plus ambitieux.
Le Canada a été parmi les premiers à entendre l’électrochoc, ce qui nous a conduits à changer fondamentalement notre posture stratégique. Les Canadiens savent que nos anciennes hypothèses confortables selon lesquelles notre géographie et nos adhésions aux alliances conféraient automatiquement prospérité et sécurité, cette hypothèse n’est plus valable. Et notre nouvelle approche repose sur ce qu’Alexander Stubb, le président finlandais, a appelé le réalisme basé sur la valeur.
Ou, pour le dire autrement, nous visons à être à la fois de principes et pragmatiques. Fondés sur des principes dans notre engagement envers les valeurs fondamentales, la souveraineté, l’intégrité territoriale, l’interdiction de l’usage de la force sauf si cela est conforme à la Charte des Nations Unies et le respect des droits de l’homme.
Et pragmatique en reconnaissant que le progrès est souvent incrémental, que les intérêts divergent, que tous les partenaires ne partageront pas toutes nos valeurs.
Nous nous engageons donc de manière large, stratégique, les yeux ouverts. Nous affrontons activement le monde tel qu’il est, sans attendre un monde que nous souhaitons être.
Nous calibrons nos relations pour que leur profondeur reflète nos valeurs, et nous privilégions un engagement large pour maximiser notre influence, compte tenu de la fluidité actuelle du monde, des risques que cela représente et des enjeux pour la suite.
Et nous ne comptons plus seulement sur la force de nos valeurs, mais aussi sur la valeur de notre force.
Nous construisons cette force à la maison. Depuis l’arrivée de mon gouvernement au pouvoir, nous avons réduit les impôts sur les revenus, les plus-values et les investissements des entreprises. Nous avons levé toutes les barrières fédérales au commerce interprovincial. Nous accélérons des investissements d’un trillion de dollars dans l’énergie, l’IA, les minéraux critiques, les nouveaux corridors commerciaux et au-delà. Nous doublons nos dépenses de défense d’ici la fin de cette décennie, et cela de manière à renforcer nos industries nationales. Et nous nous diversifions rapidement à l’étranger.
Nous avons conclu un partenariat stratégique global avec l’UE, incluant l’adhésion à SAFE, les accords européens d’approvisionnement en matière de défense. Nous avons signé 12 autres accords commerciaux et de sécurité sur quatre continents en six mois.
Ces derniers jours, nous avons conclu de nouveaux partenariats stratégiques avec la Chine et le Qatar. Nous négocions des accords de libre-échange avec l’Inde, l’ASEAN, la Thaïlande, les Philippines et le Mercosur.
, nous visons à être à la fois de principes et pragmatiques. Fondés sur des principes dans notre engagement envers les valeurs fondamentales, la souveraineté, l’intégrité territoriale, l’interdiction de l’usage de la force sauf si cela est conforme à la Charte des Nations Unies et le respect des droits de l’homme.
En d’autres termes, différentes coalitions pour différentes questions basées sur des valeurs et des intérêts communs. Donc, sur l’Ukraine, nous sommes un membre central de la Coalition des Volontaires et l’un des plus grands contributeurs par habitant à sa défense et à sa sécurité.
Sur la souveraineté arctique, nous soutenons fermement le Groenland et le Danemark et soutenons pleinement leur droit unique de déterminer l’avenir du Groenland.
Notre engagement envers l’article 5 de l’OTAN est inébranlable, nous travaillons donc avec nos alliés de l’OTAN, y compris les Huit nordiques-baltes, pour renforcer la sécurité des flancs nord et ouest de l’alliance, notamment grâce aux investissements sans précédent du Canada dans les radars au-delà de l’horizon, les sous-marins, les avions et les bottes au sol — des bottes sur la glace.
Le Canada s’oppose fermement aux tarifs sur le Groenland et appelle à des pourparlers ciblés pour atteindre nos objectifs communs de sécurité et de prospérité dans l’Arctique.
Sur le commerce plurilatéral, nous défendons les efforts visant à construire un pont entre le Partenariat transpacifique et l’Union européenne, ce qui créerait un nouveau bloc commercial de 1,5 milliard de personnes.
Sur les minéraux critiques, nous formons des clubs d’acheteurs ancrés dans le G7 afin que le monde puisse se diversifier loin de l’offre concentrée. Et sur l’IA, nous coopérons avec des démocraties partageant les mêmes idées pour nous assurer que nous ne soyons finalement pas contraints de choisir entre hégémons et hyperscalers.
Ce n’est pas un multilatéralisme naïf, ni une dépendance à leurs institutions. Il s’agit de construire des coalitions qui travaillent problème par problème avec des partenaires qui partagent suffisamment de points communs pour agir ensemble. Dans certains cas, cela correspond à la grande majorité des nations. Ce qu’elle fait, c’est créer un réseau dense de connexions à travers le commerce, l’investissement et la culture, sur lequel nous pouvons nous appuyer pour les défis et opportunités futurs.
Notre point de vue est que les puissances moyennes doivent agir ensemble car si nous ne sommes pas à table, nous sommes au menu.
Mais je dirais aussi que les grandes puissances peuvent se permettre, pour l’instant, de faire les choses seules. Ils disposent de la taille du marché, de la capacité militaire et du levier pour dicter les conditions. Les puissances moyennes ne le font pas. Mais lorsque nous ne négocions que bilatéralement avec un hégémon, nous négocions à partir de la faiblesse. Nous acceptons ce qui est proposé. Nous nous disputons pour être les plus accommodants.
Ce n’est pas de la souveraineté. C’est la performance de la souveraineté tout en acceptant la subordination.
Dans un monde de rivalité entre grandes puissances, les pays intermédiaires ont un choix : se disputer les faveurs, ou s’unir pour créer une troisième voie avec impact. Nous ne devrions pas laisser la montée du pouvoir dur nous aveugler sur le fait que le pouvoir de légitimité, d’intégrité et de règles restera fort si nous choisissons de l’exercer ensemble.
Ce qui me ramène à Havel. Que signifie pour les puissances moyennes de vivre la vérité ?
D’abord, cela signifie nommer la réalité. Cessez d’invoquer un ordre international fondé sur des règles comme s’il fonctionnait encore comme annoncé. Appelez cela par ce que c’est : un système d’intensification de la rivalité entre grandes puissances où les plus puissants poursuivent leurs intérêts en utilisant l’intégration économique comme coercition.
Cela signifie agir de manière cohérente, appliquer les mêmes normes aux alliés et rivaux. Lorsque les puissances moyennes critiquent l’intimidation économique d’un côté mais restent silencieuses lorsqu’elle vient d’une autre, nous gardons le panneau dans la fenêtre.
Cela signifie construire ce en quoi nous prétendons croire, plutôt que d’attendre que l’ancien ordre soit rétabli. Cela signifie créer des institutions et des accords qui fonctionnent comme décrit, et cela signifie réduire le levier qui permet la coercition.
Cela signifie construire une économie intérieure forte. Cela devrait être la priorité immédiate de tout gouvernement.
Et la diversification internationale n’est pas seulement une prudence économique ; C’est une base matérielle pour une politique étrangère honnête, car les pays gagnent le droit à des positions de principe en réduisant leur vulnérabilité aux représailles.
Donc, le Canada. Le Canada a ce que le monde veut. Nous sommes une superpuissance énergétique. Nous détenons d’immenses réserves de minéraux critiques. Nous avons la population la plus instruite au monde. Nos fonds de pension comptent parmi les plus grands et les plus sophistiqués investisseurs au monde. En d’autres termes, nous avons un talent exceptionnel. Nous avons également un gouvernement doté d’une immense capacité fiscale pour agir de manière décisive. Et nous avons les valeurs auxquelles beaucoup d’autres aspirent.
Le Canada est une société pluraliste qui fonctionne. Notre place publique est bruyante, diversifiée et libre. Les Canadiens restent engagés en faveur de la durabilité. Nous sommes un partenaire stable et fiable dans un monde qui n’est en rien le cas, un partenaire qui construit et valorise les relations à long terme.
Et nous avons autre chose : nous avons la reconnaissance de ce qui se passe et la détermination d’agir en conséquence. Nous comprenons que cette rupture nécessite plus qu’une simple adaptation. Cela exige de l’honnêteté sur le monde tel qu’il est.
Nous allons enlever un panneau par la fenêtre.
Nous savons que l’ancien ordre ne reviendra pas. Nous ne devrions pas le pleurer. La nostalgie n’est pas une stratégie, mais nous croyons qu’à partir de la fracture, nous pouvons construire quelque chose de plus grand, de meilleur, de plus fort, plus juste. C’est la tâche des puissances moyennes, les pays qui ont le plus à perdre d’un monde de forteresses et le plus à gagner d’une véritable coopération.
Les puissants ont leur pouvoir. Mais nous avons aussi quelque chose : la capacité d’arrêter de faire semblant, de nommer les réalités, de renforcer notre force chez nous et d’agir ensemble.
C’est la voie du Canada. Nous la choisissons ouvertement et avec confiance, et c’est une voie largement ouverte à tout pays prêt à l’emporter avec nous.
Merci beaucoup.
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