Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Boumediene entre rejet et regret alors que l’Algérie est en deuil de Mohamed Harbi

Il y a un facteur que nous saisissons mal, et qui nous a collectivement induit en erreur dans les analyses de tous les pays qui ont mené des révolutions au 20ème siècle, c’est le temps, le temps long du développement historique, de la construction. Nous avons toujours tendance à juger trop vite, alors que la construction d’un pays nouveau comme l’Algérie, la construction du socialisme sont des processus historiques qui se déroulent sur plusieurs générations. Même après 1945, la construction du socialisme en URSS ne faisait que commencer. Plusieurs étapes de modernisation étaient encore nécessaires. Staline l’avait compris et c’est pourquoi, selon lui, il ne fallait pas encore confier les tracteurs et machines aux kolkhozes, mais les conserver dans la propriété d’état. Khrouchtchev a fait le contraire et Brejnev n’est pas revenu à l’organisation économique précédente. Non seulement le processus est long, mais sur le long terme, les phases d’erreurs sont quasiment inévitables et le plus important est de parvenir à les corriger avant qu’elles ne mettent l’ensemble du processus en danger. L’Algérie n’est pas socialiste, mais c’est un pays qui se construit avec et autour de cette question de l’articulation du socialisme et du capitalisme, question caractéristique d’une époque générale de transition. Quoi qu’on en dise, dans ce qui peut paraître un retard, l’Algérie est ici en avance sur la France (note de Franck Marsal pour Histoire&Société).

C’est compliqué de parler de l’Algérie pour une française, alors même que l’Algérie est une des origines de son engagement. Il me semble pourtant que je comprends en quoi le sort de nos deux pays sont inextricablement mêlés autour de ce qui demeure une aspiration à la liberté. Comment retrouver l’unité en acceptant la diversité, l’égalité non comme un carcan mais comme la condition de cette unité. La clé est à la fois très ancienne, celle de cette méditerranée si « politique » avec ses clans, et relève de la modernité, celle née de la révolution d’octobre et du mouvement des non alignés. Il vient de mourir un très grand historien, Mohamed Harbi, qui a voulu représenter la « gauche » du FLN, un intellectuel marxiste qui fouillait dans l’histoire de l’Algérie pour rétablir la vérité et selon lui contrecarrer l’image qu’en donnaient les dirigeants qui captent les revenus de la richesse du pays, le pétrole et au delà, récupèrent l’histoire de la lutte de libération nationale, la relation à l’Etat telle qu’a prétendu l’incarner pour le meilleur et pour le pire Boumediene, tel qu’il est décrit ici. Je me sens trop proche et trop respectueuse de toute cette histoire pour trancher entre l’Etat qu’a construit Boumediene et une tendance autogestionnaire proche de la Yougoslavie qui fut réprimée et même torturée par lui dans l’effervescence révolutionnaire que j’ai vécue au temps de l’indépendance et de Ben Bella. Parlons donc de Houari Boumediene et favorisons le dialogue pour comprendre sans donner de leçon parce que l’histoire d’amour et de haine entre la France et l’Algérie mérite mieux que ça, c’est ce que j’ai tenté d’esquisser dans mon petit livre sur les temps nouveaux du monde multipolaire à paraitre en févier 2026 … (note de Danielle Bleitrach pour histoireetsociete)

·

L’Algérie a bien changé, depuis qu’il est mort. Il avait voulu servir tout le monde en construisant un pays qui serait, tout autant socialiste, peut importe la nature du socialisme prôné, qu’ouvert à l’initiative privée nationale. Hostile aux Accords d’Evian, il a certainement servi à réorienter le cours de l’Algérie indépendante en imprimant ce que le libéral Ferhat Abbas a qualifié de « soviétisation ». Lui c’est Houari Boumediene, tyran pour les uns, « dictateur éclairé » ou « père de la nation » pour les autres, qui aura sous sa magistrature impulsé une grande part de la dynamique actuelle. C’est lui qui a permis qu’éclose l’embryon d’une bourgeoisie nationale et qui a voulu que le fils du fellah devienne universitaire. Pour la bourgeoisie il l’a couvée et protégée des dragons du marché international, pour le fils du fellah il a poussé à la démocratisation de l’enseignement et mis en place un système de bourses, y compris à l’étranger. Pour la bourgeoisie c’est le secteur d’Etat qui lui fournissait l’essentiel des débouchés, souvent les capitaux selon divers mécanismes alambiqués, parfois douteux. Pour le fils du fellah c’est le trésor public qui offrait les infrastructures et la gratuité de l’enseignement. Chez les deux bénéficiaires on lui trouve aujourd’hui de féroces adversaires. La critique la plus inattendue vient de ces « spécialistes », extirpés d’un analphabétisme rien moins qu’assuré (minoritaires mais quand même), qui hurlent à la mort du secteur d’Etat et à la privatisation des universités, les mêmes lieux de savoir qui en ont faits des « spécialistes », quand ils étaient voués à ignorer jusqu’à la notion d’université. Après que ces propres collaborateurs et beaucoup de ceux qu’il a promus aux plus hautes fonctions se soient attelés, après sa mort, à démanteler pans par pans, systématiquement, l’édifice qui a été érigé sous son égide, au nom d’un hypothétique ajustement structurel, ensuite sous les directives des maîtres du marché mondial. L’Algérie avait cessé d’élaborer sa politique économique, elle n’en a plus, elle suit désormais le mouvement, sans perspectives, au gré de centres de décision qui échappent jusqu’à son entendement. N’empêche que Boumediene soit encensé et porté au rang de légende au plus haut niveau de l’Etat converti au libéralisme. Peut-être pour sa fonction idéologique, parce qu’il représente dans l’imaginaire populaire l’âge d’or du pays, fait de sécurité, d’espérances et, par-dessus tout, de fierté, de défi et de grandeur parmi les pairs. Ainsi Boumediene aura plus contribué à produire les ingrédients des remises en cause passées et en cours, qu’à ouvrir réellement le champ aux capacités créatrices muselées par l’obsession de « l’unité nationale », concrétisée par l’unicité de la pensée, de la langue, de la culture et de toute forme d’expression. Car ce sont ceux qui ont fleuri et prospéré, qui ont pris de l’épaisseur économique, du grade ou de la hauteur politique, sous sa houlette, qui sont les plus farouches ennemis de son œuvre. Le peuple, lui, n’a plus que les invocations et les réminiscences du passé pour se réfugier ou pour entretenir l’espoir de l’irruption salvatrice d’un nouveau Boumediene.

Ahmed Halfaoui

Views: 121

Suite de l'article

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

La modération des commentaires est activée. Votre commentaire peut prendre un certain temps avant d’apparaître.