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Aux origines de la querelle sino-soviétique
Franck Marsal à la suite de l'article que j'ai publié hier autour de la préface d'un livre blanc sur les événements de Budapest m'a suggéré cet article. Il correspond, pour une part importante, à ce que j'avais perçu à partir des sources russes. Le fait que la crise face au leadership soviétique prend toute son ampleur avec Khrouchtchev, alors que jusqu'ici les tensions quand elles surgissaient étaient gérées non pas avec autoritarisme mais par une autorité qui savait entendre et dialoguer sur le fond. Le paradoxe du rapport Khrouchtchev dénonçant "les crimes de Staline" au XXe Congrès, est qu'il va coïncider avec l'impossibilité de gérer ces tensions par le dialogue. A ce titre, il me semble intéressant de "travailler" sur la "globalité" de la crise qui a abouti à la chute de l'URSS, prendre les FAITS concernant chaque "conflit" et les mettre en regard les uns et les autres. . Sur les relations entre Staline et la Chine, on attend la publication de la correspondance entre Staline et Mao. Ce qu'on en sait déjà c'est le respect profond dans lequel sont posées les différences d'estimation. Staline, à l'inverse de Khrouchtchev qui est un lourdaud maladroit pour le moins et raciste de surcroit maitrise ce dialogue. Et ce que dit Khrouchtchev de l'estimation négative de Staline sur Mao, cité ici, se retrouve seulement dans ses souvenirs, n'est corroboré par aucune archives. Il faudrait d'ailleurs que soient publiées ces archives pour que l'on mesure le haut niveau doublé du franc parler qui est celui des dirigeants communistes, rien à voir avec le pseudo concept de "culte de la personnalité". En revanche on peut suivre les décisions prises à la suite de débats et les apprécier positivement ou négativement, une démarche critique indispensable et qui a été interdite aux communistes. Que nous reproduisons dans le livre sur les événements de Budapest. Certes les relations personnelles entre Mao et Khrouchtcvhev et d'autres ont pesé, mais on ne saurait se contenter de voir des affrontements de personnalités. il faut renouer avec ce débat politique de haut niveau, ce que nous tentons de faire dans histoire et societe. Par exemple l'auteur de l'article céline Margaté me paraît avoir raison de souligner qu'il ne s'agit pas d'un leadership sur le tiers monde du moins dans un premier temps. Mais au stade de mes investigations, il me parait que, même si Celine Margaté en parle, elle n'accorde pas assez d'importance à ce qui a opposé Mao et Khrouchtchev, qui est le fait que le soviétique refuse la bombe atomique. Certes la non prolifération est un choix de l'Etat socialiste, antérieur à Khrouchtchev, mais ce dernier l'accompagne d'un véritable chantage en retirant tout un personnel de haut niveau . Il sous estime totalement le fait que Mao cherche les voies d'un développement accéléré vu l'urgence mais aussi est sous la menace permanente de l'impérialisme et de ses guerriers par procuration que sont le Japon et la Corée du sud. La guerre de Corée n'est pas loin et Mao y a perdu son fils (qui avait été un héros dans la guerre de l'armée soviétique contre les nazis).
Publié par Danielle Bleitrach
le
Source : shs.cairn.info
Une réinterprétation des origines de la dispute sino-soviétique d'après des témoignages de diplomates russes
Par Céline Marangé
Pages 17 à 32
Les premiers malentendus (1949-1950)
Une coopération active (1950-1955)
Tensions croissantes sur fond de querelles de personnes (1956-1958)
Le déclenchement des hostilités (1959-1960)
On a longtemps pensé que l’attitude à adopter vis-à-vis du Tiers Monde avait été l’un des principaux points d’achoppement entre l’Union soviétique et la Chine maoïste. C’est ce que laissaient supposer les déclarations, souvent fracassantes, des deux partis au moment où la querelle sino-soviétique fut portée au grand jour en 1960. La question de l’exportation de la révolution dans le Tiers Monde et du soutien aux mouvements de libération nationale fit l’objet d’intenses controverses dans les années 1960. Ces polémiques s’inscrivaient dans un débat plus général sur l’avenir de la révolution mondiale et l’usage de la violence révolutionnaire. En prônant, à la suite de Kautsky et de Lénine, une interprétation radicale du marxisme, les dirigeants chinois se présentaient en authentiques marxistes, opposés à tout « révisionnisme » réformiste [1]. Quelle était, de part et d’autre, la consistance de ces querelles idéologiques et dans quelle mesure ces désaccords sur le Tiers Monde précipitèrent-ils la rupture sino-soviétique ? À la lumière de sources nouvelles, des documents d’archives et des mémoires d’une dizaine de diplomates soviétiques, ayant pour plusieurs d’entre eux servi d’interprètes lors de négociations au plus haut niveau, cet article vise à mieux comprendre la place que la question du Tiers Monde a réellement occupée dans la dispute sino-soviétique et plus particulièrement dans son déclenchement. Il apporte des éclaircissements sur certains points des relations sino-soviétiques, de la victoire des communistes chinois en 1949 aux premiers signes manifestes de discorde en 1960. L’origine de la dispute est à situer, non à la fin des années 1950, mais plutôt dans les années 1949-1950. À ces premiers malentendus succéda une phase de coopération active en Asie avec les opérations de Corée et d’Indochine. Au lendemain du XXe congrès du pcus débuta une période de refroidissement des relations. Les premiers signes de désaccord apparurent dès mars 1956 et se multiplièrent en 1957. Les relations entre les deux pays se détériorèrent rapidement en 1958 et 1959, moins en raison de divergences de vues sur l’idéologie que d’un antagonisme croissant entre Mao et Khrouchtchev. La discorde ne se cristallisa autour de questions idéologiques et de l’avenir de la révolution dans le Tiers Monde qu’en 1960. À partir de cette date, Moscou et Pékin eurent pour principaux terrains d’affrontement le mouvement communiste mondial, le mouvement afro-asiatique et le Tiers Monde. En coulisse pourtant, d’autres questions, territoriales et stratégiques, continuèrent d’occuper une place primordiale.
Les premiers malentendus (1949-1950)
À la fin des années 1940, les communistes chinois estimaient que l’établissement de relations extérieures et la gestion de l’économie d’un pays comme la Chine exigeaient des compétences qu’ils ne possédaient pas. En mai 1948, alors que la guerre civile entrait dans une phase décisive, Mao demanda à Staline d’envoyer des conseillers soviétiques en Chine. Staline nomma le général Ivan Kovalev qui partit peu après, accompagné de 300 ingénieurs et spécialistes soviétiques. Kovalev était un chef militaire estimé et expérimenté, qui avait dirigé les transports ferroviaires pendant la Seconde Guerre mondiale. Kovalev devait remplir auprès de Mao le même type de fonctions que celles que Mikhaïl Borodine avait exercées vingt-cinq ans plus tôt auprès de Sun Yat-sen. Tout en espionnant pour le compte de Staline, il servait d’intermédiaire privilégié ; il noua des relations de confiance avec les dirigeants communistes chinois et prit une part active à l’organisation du nouvel État. D’après Kovalev, Staline accordait une « importance énorme » à la victoire des communistes chinois et pensait qu’elle garantissait la victoire du socialisme dans le monde. Il le dit ouvertement à Liu Shaoqi lors de sa visite à Moscou de l’été 1949. Lors d’une réception en l’honneur de la délégation chinoise, Staline affirma que le centre de la révolution s’était de nouveau déplacé, non plus de l’ouest vers l’est de l’Europe, mais en Chine et en Asie orientale. Il loua les réalisations des communistes chinois et leur attribua une mission en Asie :
Je dis que vous jouez déjà un rôle important et qu’il ne faudrait pas, bien sûr, que vous vous croyiez supérieurs. Mais, en même temps, j’affirme que la responsabilité qui vous incombe a encore grandi. Vous devez accomplir votre devoir par rapport à la révolution dans les pays d’Asie orientale. Il se peut que, dans les questions générales de théorie du marxisme, nous, les Soviétiques, nous soyons un peu plus forts que vous. Néanmoins, si on parle de la mise en pratique des principes marxistes, vous possédez une expérience tellement grande qu’il nous faut apprendre de vous. Dans le passé, nous avons déjà beaucoup appris de vous [2].
En février 1949, au cours d’une visite secrète d’Anastase Mikoyan à Xibaipo, en Chine, la question du rôle des communistes chinois en Asie avait déjà fait l’objet de discussions. À cette époque, le Parti communiste chinois (pcc) assumait, de manière informelle et peu organisée, un rôle de coordination en Asie : il était en contact avec les partis communistes du Siam, des Philippines, d’Indonésie, de Birmanie, d’Inde et de Malaisie, et entretenait des relations plus suivies avec les partis communistes indochinois et coréen. Mao avait toutefois estimé que la création d’un bureau des partis communistes asiatiques était prématurée ; il jugeait préférable de commencer par créer un bureau réunissant seulement les partis chinois, coréen, indochinois et philippin [3].
En juillet 1949, à Moscou, Liu Shaoqi semblait s’en tenir à cette ligne. Il demanda à Staline si le pcc pouvait devenir membre du Kominform. Staline refusa au motif que la situation révolutionnaire en Chine était trop différente de celle des pays de l’Est. Mais il l’incita à organiser une « union des partis communistes des pays d’Asie orientale » qui, disait-il, avaient beaucoup en commun avec la Chine. Une telle union lui semblait « plus indispensable et plus opportune » qu’une entrée du pcc dans le Kominform. Toutefois, comme s’il se ravisait immédiatement, Staline ajouta :
Il est possible qu’il soit aujourd’hui un peu prématuré d’organiser une union des partis communistes d’Asie orientale dans la mesure où l’urss est un pays qui s’étend et en Europe et en Asie et où elle prendra part à l’Union des partis communistes d’Asie orientale [4].
Ainsi, il y eut bien un partage des tâches au milieu de l’année 1949, mais les modalités de cette coopération étaient floues. Staline ne confia pas explicitement la direction des partis communistes asiatiques aux Chinois. D’après Kovalev, les déclarations de Staline « donnèrent des ailes » aux communistes chinois. Mao et Liu Shaoqi se mirent à élaborer une stratégie valable pour tous les mouvements révolutionnaires asiatiques. En novembre 1949, à l’occasion de la conférence des syndicats des pays d’Asie à Pékin, Liu Shaoqi proclama que l’expérience chinoise de lutte armée était valable pour tous les pays asiatiques. Informé à l’avance du contenu du discours, Staline ne répondit rien. Lorsqu’il apprit, après la conférence, que le représentant des syndicats soviétiques s’était cru obligé de critiquer les déclarations chinoises, il écrivit à Mao pour fustiger l’attitude du délégué soviétique. Cependant, d’après Kovalev, Staline n’approuvait pas l’initiative chinoise, il tenait seulement à ménager Mao à la veille de l’ouverture de négociations importantes.
À cette époque, les communistes chinois déclaraient vouloir se placer sous la tutelle du parti russe. À maintes reprises avant et après la proclamation de la République populaire de Chine (rpc), le 1er octobre 1949, ils firent acte d’allégeance à Staline. Incrédule, Mikoyan notait à ce sujet dès le mois de février : « Il s’agit, je pense, d’une manière orientale de faire preuve de modestie, mais cela ne correspond pas à ce qu’en réalité Mao représente et pense de lui [5]. » Dans le rapport qu’il remit, le 4 juillet 1949, à Staline, Liu Shaoqi subordonnait son parti au pcus. Staline désapprouva.
Le pcus est le principal état-major du mouvement communiste mondial, tandis que le pcc représente seulement l’état-major d’un courant. Les intérêts de la partie doivent être soumis aux intérêts de l’internationale et c’est pourquoi le pcc se soumet aux décisions du pcus, bien que le Komintern n’existe pas et que le pcc ne fasse pas partie des effectifs du Bureau d’information des partis communistes européens. (Note de Staline en marge : Non !) Si des désaccords sur certaines questions surviennent entre le pcc et le pcus, le pcc, après avoir exposé son point de vue, se soumettra et exécutera résolument les décisions du pcus (Non !) [6].
Tant que Staline fut en vie, les Chinois demeurèrent fidèles à la tradition du Komintern, cherchant en permanence l’assentiment, les conseils, voire les instructions des Soviétiques, plus particulièrement de Staline. Le contraste entre cette déférence, ces marques répétées d’allégeance, et le ton désinvolte, volontiers moqueur et acrimonieux, adopté par Mao vis-à-vis de Khrouchtchev quelques années plus tard, est tout à fait saisissant.
À la fin des années 1940, la méfiance n’était pourtant pas absente. À en croire Khrouchtchev, Staline s’était toujours montré critique à l’égard de Mao, qu’il surnommait « le marxiste de margarine » [7]. Les négociations entre Staline et Mao, puis le déclenchement des hostilités en Corée en juin 1950 et l’envoi des « volontaires » chinois en Corée en octobre, suscitèrent quelques malentendus. À cela s’ajoutaient des questions sensibles, comme l’influence soviétique en Mandchourie, la restitution des ports chinois occupés par les Soviétiques et les relations ambiguës des communistes chinois avec les Américains pendant la guerre civile. Il y avait aussi le projet chinois d’annexion de la Mongolie et la question des frontières résultant des traités inégaux du xixe siècle. Ces deux questions se posèrent dès 1949, lors de la venue de Mikoyan à Xibaipo et de la visite de Liu Shaoqi à Moscou. Enfin, Mao essuya plusieurs fois des rebuffades. Lorsqu’il arriva à Moscou en train le 16 décembre 1949 au matin, Staline ne vint pas l’accueillir. Présents à la gare, Boulganine et Molotov, soucieux de respecter le protocole, refusèrent de s’attabler dans son wagon et de goûter aux mets que Mao lui-même avait disposés avec soin. Staline le reçut brièvement le soir de son arrivée, mais ne le revit plus avant le 21 décembre, jour de son 70e anniversaire, fêté en grande pompe au Bolchoï. Dans le souvenir de l’interprète de Mao, Staline y trônait dans la loge autrefois réservée au tsar.
Mao souhaitait ardemment être reconnu comme un grand théoricien marxiste ; Staline ne daigna pas aborder la moindre question théorique. Il se montra distant, voire hautain. Il resta sourd aux propositions répétées de Mao d’entamer des négociations. À ce sujet, Mao devait déclarer, en mars 1956, à l’ambassadeur soviétique Pavel Youdine : « Tout cela m’a vexé et j’ai décidé de ne plus rien entreprendre et de rester planqué à la datcha [8]. » Il demeura, en effet, confiné dans une datcha de la banlieue de Moscou jusqu’à l’arrivée de Chou En-Lai [9]. Des problèmes de traduction accentuèrent l’incompréhension culturelle. Mao parlait le dialecte de sa province natale du Hunan et usait volontiers des circonlocutions et des formules imagées du chinois. Sa façon de s’exprimer suscita plusieurs fois la suspicion de Staline [10]. Conduites par Mikoyan et Chou En-Lai, les négociations aboutirent, le 14 février, à la signature d’un traité d’amitié et d’assistance mutuelle incluant des clauses militaires. Contrevenant à son habitude, Staline répondit à l’invitation de Mao et assista à la réception donnée en dehors du Kremlin pour fêter l’événement. Ces négociations n’en laissèrent pas moins des traces durables.
Une coopération active (1950-1955)
Dans la première moitié des années 1950, les relations sino-soviétiques étaient sous le signe de la coopération. L’attestent non seulement les opérations militaires de Corée et d’Indochine et les très nombreux projets de développement économiques et industriels mis en œuvre en Chine avec l’aide des Soviétiques, mais aussi la préparation et le déroulement de la conférence de Genève sur la Corée et sur l’Indochine et les efforts déployés par les Soviétiques pour faire entrer la rpc à l’onu. Motivé par l’idéologie, l’engagement chinois en Asie était ferme et résolu. La priorité, du côté soviétique, était à l’Europe et à la sécurisation des frontières. En janvier 1950, Staline prit cependant plusieurs décisions importantes : il accepta de reconnaître la République démocratique du Vietnam et d’inviter Ho Chi Minh à venir incognito à Moscou ; il commença à envisager la question coréenne sous un jour nouveau et télégraphia à Kim Il Sung qu’il pouvait venir à Moscou. À partir de ce moment, l’Union soviétique fournit à la Corée une aide militaire importante. En mai, Kim se rendit à Moscou, puis à Pékin, où il annonça aux dirigeants chinois que Staline soutenait son intention de réunifier la Corée par la force. Après vérification auprès des Soviétiques, Mao soutint son plan militaire [11]. Il fit cependant savoir à Kim qu’il préférerait que la guerre éclatât en Corée après la « libération » de Taïwan. Mais la guerre coréenne commença le 25 juin, et les Chinois remirent à plus tard l’invasion de Taïwan [12].
Moscou et Pékin coopérèrent étroitement pour garantir le succès des communistes coréens et vietnamiens. Pendant l’été 1950, les Chinois jouèrent un rôle de premier plan dans les préparatifs militaires : ils firent rapatrier les volontaires coréens présents en Chine, tout en aidant le Viêt-minh à planifier une opération de grande ampleur. Le 16 septembre 1950, le Viêt-minh lança une vaste offensive le long de la frontière chinoise pour ouvrir des voies de communication avec la Chine. Il bénéficia des armements soviétiques parachutés à la fin du mois d’août et de l’aide logistique du général chinois Chen Geng [13]. En dépit de lourdes pertes humaines, il remporta, en octobre, une victoire importante qui marqua un tournant dans la guerre [14]. Au même moment, la guerre de Corée s’internationalisait avec le débarquement de troupes américaines, le 15 septembre. Devant l’avancée américaine, Kim Il-Sung envoya un appel au secours à Mao et Staline. Le 1er octobre, Staline écrivit à Mao que la situation en Corée était grave et que le régime communiste coréen ne résisterait pas longtemps sans une intervention extérieure. Le 8 octobre, Mao donna l’ordre d’organiser une armée de « volontaires » chinois et nomma à sa tête le général Peng Dehuai.
Dans ses mémoires, Peng Dehuai justifie l’intervention chinoise en arguant de l’intérêt national et de l’engagement révolutionnaire. Selon lui, l’occupation américaine de la Corée menaçait la sécurité du Nord-Est de la Chine, tandis que le « contrôle américain de Taïwan constituait déjà un danger pour Shanghai et la Chine orientale » [15]. Il soulignait aussi l’importance d’arborer l’étendard de la révolution :
Il fallait envoyer des troupes en Corée pour encourager les peuples des pays coloniaux et semi-coloniaux à intervenir contre l’impérialisme, contre son ingérence dans les révolutions nationales-démocratiques. Il fallait envoyer des troupes en Corée pour renforcer la puissance du camp socialiste [16].
Mao et Staline partageaient son point de vue. Même si Staline refusa au dernier moment de fournir le système de défense antiaérienne qu’il avait plusieurs fois promis, la guerre de Corée renforça l’alliance sino-soviétique. Mao consultait Staline avant chaque décision importante. Les Soviétiques procédèrent à des livraisons d’armes très importantes. Les Chinois consacrèrent une large part de leur budget à ces deux guerres. Ils dépêchèrent, en Corée et en Indochine, des conseillers de haut rang qui participèrent directement à la conduite de la guerre et exportèrent les méthodes de guérilla maoïstes.
Les négociations de paix en Corée ne semblent pas non plus avoir porté atteinte aux relations sino-soviétiques. Le 20 août 1952, Chou En-Lai, en visite à Moscou, informa Staline des désaccords entre les communistes chinois et coréens au sujet des négociations entamées avec les États-Unis en vue d’un échange de prisonniers de guerre. Mao s’opposait à ce que plus de la moitié des « volontaires chinois » ne fissent pas partie de cet échange. Staline donna raison à Mao, tout en ajoutant qu’il fallait appeler les Nord-Coréens à la persévérance et à la patience et continuer à leur apporter un soutien résolu. Chou En-Lai l’informa ensuite que les Nord-Coréens suggéraient de commencer à bombarder la Corée du Sud et de lancer une nouvelle offensive. Staline refusa les deux idées au motif qu’« il ne convenait pas de mener des offensives, tactiques ou stratégiques, quand des pourparlers de paix étaient en cours » [17]. Au cours de cette même visite qui dura plusieurs semaines, Staline donna un blanc-seing aux Chinois en Asie en déclarant que « la Chine devait se transformer en arsenal de l’Asie et à cet effet fournir des spécialistes à d’autres pays » [18]. Le pcc servait alors d’intermédiaires entre Staline et les partis communistes asiatiques. En septembre, Chou En-Lai demanda à Staline d’en inviter plusieurs au XIXe congrès du pcus, prévu pour l’automne [19].
La mort de Staline, le 5 mars 1953, entraîna des changements immédiats dans la politique étrangère soviétique. La nouvelle direction soviétique se fixa pour objectif de mettre un terme à la guerre de Corée et de promouvoir une politique de « coexistence pacifique » avec l’Ouest. Elle en informa Chou En-Lai à Moscou, dès le 21 mars. Peu après, Pékin proposa officiellement de reprendre les négociations de paix [20]. Mao accepta le rapatriement des prisonniers de guerre. Les dirigeants chinois, qui souhaitaient se délester du fardeau coréen pour se consacrer au renforcement de la sécurité et de l’économie de leur pays, accueillirent favorablement l’initiative soviétique. Ils pouvaient, en outre, se prévaloir de la paternité du concept de « coexistence pacifique », puisque c’est Chou En-Lai qui, le premier, en décembre 1952, en avait défini les cinq principes à propos des relations sino-indiennes [21]. Les négociations sur la Corée progressèrent rapidement et aboutirent à l’armistice du 27 juillet 1953. Les Chinois tenaient compte des intérêts soviétiques et les relations étaient bonnes. Pour exemple, le 1er avril 1953, Chou En-Lai demanda à l’ambassadeur soviétique en Chine ce qu’il fallait faire des pilotes américains prisonniers de guerre qui avaient eu affaire à des militaires soviétiques lors de leurs interrogatoires [22].
Les Soviétiques cherchaient à obtenir un apaisement des tensions internationales et un règlement des affaires européennes à leur avantage. Ils ne négligeaient pas pour autant les intérêts des communistes en Asie. Pendant la conférence de Berlin, en janvier et février 1954, le ministre des Affaires étrangères soviétique Viatcheslav Molotov mit toute son énergie à obtenir la convocation d’une conférence internationale sur les questions asiatiques en présence de la Chine, ce à quoi Washington s’opposait farouchement. Une fois la conférence de Genève décidée, les communistes convinrent d’une stratégie commune. Pendant la conférence, Molotov et Chou En-Lai ne ménagèrent pas leur peine, en particulier après l’échec des négociations sur la Corée, le 16 juin 1954. Au milieu des années 1950, Moscou et Pékin avaient, concernant le Tiers Monde, des vues assez proches. Tandis que Moscou commençait à s’y intéresser, Pékin cherchait à étendre son influence au-delà de l’Asie. La direction chinoise ne prônait pas encore une politique agressive dans le Tiers Monde, jugeant, par exemple, que la reprise du combat pour la réunification du Vietnam était prématurée [23]. Khrouchtchev proposa aux pays du Tiers Monde de « partager l’expérience soviétique » en bénéficiant de programmes d’aide, souvent très avantageux [24]. Cette assistance technique et économique permit à Moscou de renforcer ses relations avec les régimes et les mouvements antioccidentaux. Néanmoins, jusqu’en 1964, la politique soviétique à l’égard des luttes de libération nationale se caractérisa par une grande prudence.
Tensions croissantes sur fond de querelles de personnes (1956-1958)
Au milieu des années 1950, la question du Tiers Monde était quasiment inexistante dans les relations sino-soviétiques. La querelle sino-soviétique résulta d’abord d’une dégradation des relations personnelles entre Khrouchtchev et Mao [25]. Le haut diplomate Aleksandrov-Agentov insiste ainsi sur les effets néfastes « des actions brusques et irréfléchies de l’impulsif Nikita Sergeevitch » Khrouchtchev et sur « l’ambition démesurée et les desseins de grande nation de Mao Tsé-toung » [26]. Sur ces rivalités de personnes vinrent peu à peu se greffer des désaccords idéologiques, puis des enjeux stratégiques et des disputes territoriales. Sans négliger ces autres sources de discorde, les diplomates soviétiques soulignent tous l’importance du facteur humain et des fausses perceptions. Ils sont plusieurs à noter le manque de sagacité de Khrouchtchev, son inexpérience dans les affaires internationales et son incapacité à percevoir l’importance géopolitique de la Chine, ainsi que les inquiétudes des Chinois concernant la sécurité de leur pays, leurs susceptibilités nées d’un siècle de domination étrangère et les jeux de pouvoir au sein du pcc [27].
Mao commença à marquer sa différence au lendemain du xxe congrès du pcus. Le premier point de contentieux porta sur le culte de Staline et l’appréciation de sa personne. Mao prit connaissance du rapport secret de Khrouchtchev au début du mois de mars. Le 31 mars 1956, il convoqua pour en parler l’ambassadeur soviétique, l’académicien Pavel Youdine, qui avait été le conseiller de Staline pour les questions idéologiques. Quand Mao avait demandé à Staline de mettre à sa disposition un théoricien marxiste pour l’aider à établir une sélection de ses œuvres à traduire en russe, c’est Youdine que Staline avait choisi. L’ironie voulut donc que Mao exposât ses griefs contre Staline à l’un des « piliers idéologiques du totalitarisme stalinien » [28]. Les critiques de Mao, longues et circonstanciées, concernaient pour l’essentiel la révolution chinoise et les outrages personnels qu’il avait subis. Mao fit d’amères remarques à propos du fait que Staline avait vu en lui un « Tito asiatique ». Il n’en vint à la discussion, succincte, des « principales erreurs » de Staline dans le domaine intérieur qu’après avoir affirmé que Staline demeurait « sans conteste un grand marxiste, un bon et honnête révolutionnaire » [29]. Pour résumer, Mao n’était pas en soi hostile à une critique de Staline, mais il n’acceptait ni la méthode employée par Khrouchtchev ni le caractère inconditionnel des condamnations. Dès décembre 1956, et de nouveau en janvier 1957, Chou En-Lai et Liu Shaoqi dirent à Khrouchtchev qu’ils étaient opposés à un « découronnement total de Staline » [30].
Selon plusieurs diplomates soviétiques en poste à Pékin dans les années 1950, la discipline de parti (partijnost’) et la conformité idéologique exigées des partis frères, ainsi que le sentiment de supériorité et le comportement altier de certains Soviétiques contribuèrent beaucoup à la détérioration des relations sino-soviétiques. Pour exemple de ce manque de tact et de discernement, peu après le XXe congrès, pendant un dîner officiel à Pékin, le chef-adjoint de la délégation soviétique intima à un diplomate soviétique de demander à Chou En-Lai, qui s’était levé pour faire le tour des tables et qui conversait avec l’ambassadeur tchécoslovaque, de regagner sa place. Le diplomate refusa de s’exécuter, mais l’incident ne passa pas inaperçu [31]. Cette remise en cause du rôle du parti soviétique apparut à l’automne 1956, au moment des crises polonaise et hongroise. Les Chinois se prononcèrent contre une intervention soviétique en Pologne et intercédèrent en faveur d’un compromis. Ils s’opposèrent, en revanche, au retrait soviétique de Hongrie, envisagé à la fin du mois d’octobre [32]. Ils retirèrent leur soutien au gouvernement d’Imre Nagy dès qu’il décida de rétablir la libre concurrence et de sortir du pacte de Varsovie [33]. Autrement dit, Pékin était favorable à un assouplissement des liens entre Moscou et les pays de l’Est, mais pas à n’importe quel prix. Le 2 novembre 1956, deux jours avant l’entrée des chars soviétiques dans Budapest, les Izvestia publièrent une déclaration du Gouvernement chinois critiquant implicitement l’attitude soviétique :
Étant donné l’unité idéologique entre les pays socialistes et leur objectif commun de lutte, il arrive fréquemment et facilement que certains travailleurs ignorent le principe d’égalité de droits entre les gouvernements dans leurs relations mutuelles. L’erreur du chauvinisme de grande nation porte sérieusement et inéluctablement atteinte à la solidarité et à l’œuvre commune des pays socialistes [34].
En janvier 1957, Chou En-Lai effectua un voyage en Hongrie et en Pologne dans le but de promouvoir l’unité et la pluralité au sein du camp socialiste. À partir de 1957, les journaux chinois se mirent à insister sur le principe d’égalité entre les partis et sur la nécessité de ne pas « copier l’expérience étrangère ». Les critiques contre l’Union soviétique devinrent plus directes et virulentes à la fin de la campagne des Cent Fleurs [35].
À l’évidence, Khrouchtchev sous-évalua l’antipathie que Mao nourrissait à son égard, ainsi que le tournant idéologique qui s’opérait en Chine. Mao accepta mal l’éviction de Molotov, Kaganovitch et Malenkov au cours de l’été 1957. Le pcc fut le seul parti à ne pas réagir officiellement à la nouvelle. Inquiet, Khrouchtchev envoya Mikoyan en visite secrète. Mikoyan dut se rendre à Hangzhou où les dirigeants chinois préparaient le Grand Bond en avant. D’après l’interprète soviétique, Mao accepta sans discussion d’envoyer un télégramme de soutien à Moscou [36], s’en tenant, dans les relations entre partis, à une position d’indépendance et de non-ingérence dans les affaires intérieures. Cela ne signifiait pas que la direction chinoise approuvait la mise à l’écart de la vieille garde stalinienne [37]. En 1957, Mao commença à critiquer Khrouchtchev et la politique soviétique devant les dirigeants du pcc, en disant qu’il n’avait jamais été considéré par Staline comme son héritier, qu’il s’était « emparé du pouvoir par la force » (sic), qu’il était inculte et qu’il ne lisait pas les journaux. De l’avis de plusieurs diplomates soviétiques, Mao méprisait Khrouchtchev [38].
Malgré ces différends, les relations entre les deux pays continuaient de se développer. Le 15 octobre 1957, à l’initiative de Khrouchtchev, Moscou et Pékin signèrent un accord de coopération sans précédent, prévoyant la construction d’un réacteur nucléaire expérimental en Chine, le développement d’une flotte commune de sous-marins nucléaires et une assistance technique soviétique pour la fabrication des bombes nucléaires chinoises [39]. Moins d’une semaine auparavant, le 9 octobre, Mao déclarait au plénum du pcc :
Avant tout, nous sommes en contradiction avec Khrouchtchev sur la question de Staline. Nous ne sommes pas d’accord avec le fait qu’il traîne Staline dans la boue. Il le salit jusqu’à l’abomination. Mais ça ne concerne pas seulement leur pays, mais tous les pays. […] Les mérites de Staline représentent 70 % et ses erreurs 30 % [40].
Le mois suivant, Mao était à Moscou pour la conférence des partis communistes et ouvriers organisée à l’occasion du quarantième anniversaire de la révolution russe. Tout en saluant la supériorité technologique des Soviétiques qui venaient de mettre en orbite un satellite, il fit des déclarations pour le moins inquiétantes sur la guerre nucléaire et réaffirma l’importance des forces humaines dans la guerre [41]. Il réussit à faire inscrire dans le document final des « appels à la lutte révolutionnaire, à l’internationalisme prolétarien, et de violentes dénonciations de l’impérialisme américain et du révisionnisme » [42].
Le véritable tournant dans les relations sino-soviétiques date du voyage officiel de Khrouchtchev à Pékin, du 31 juillet au 3 août 1958. Cette visite ratée, mal préparée du côté soviétique, tenue secrète jusqu’au dernier moment du côté chinois, marqua le début de tensions durables entre les deux hommes. Une semaine avant l’arrivée de Khrouchtchev, Mao s’était répandu en invectives contre l’ambassadeur Youdine, en lui demandant, à la fin de l’entretien, de rapporter mot pour mot, « sans polissage », ses déclarations [43]. Le ton était donné. Khrouchtchev reçut un accueil des plus froids. Lui qui savait à peine nager dut mener les pourparlers avec Mao dans une piscine, en slip de ville, une bouée autour du ventre [44]. Mao revint à la charge à propos de Staline, reprochant à Khrouchtchev d’avoir pris de façon unilatérale une décision portant atteinte à l’autorité et au prestige de tous les partis communistes. Il réprouva de nouveau le caractère inconditionnel des condamnations : pour lui, Staline demeurait un grand leader et un grand communiste. À cette question s’ajoutaient des divergences sur la conduite des affaires internationales et sur deux questions stratégiques.
Au printemps 1958, le ministre de la Défense Rodion Malinovski, juste nommé, avait demandé l’accès aux côtes chinoises pour construire une station de guidage électronique pour les sous-marins soviétiques en mission dans le Pacifique ; Mao avait refusé catégoriquement. Mao s’opposait également à la création d’une flotte sino-soviétique avec un commandement mixte. Selon Fedorenko, au cours de ces pourparlers, Mao accumula les rodomontades, demandant sans ambages la bombe atomique à Khrouchtchev et se targuant de pouvoir « se débrouiller avec le tigre de papier » [45]. Selon un autre interprète soviétique, Mao déclara avec grossièreté que les Chinois n’avaient pas peur et pouvaient, seuls, défaire « les impérialistes » :
Je ne pouvais pas, bien sûr, traduire les jurons de Mao Tsé-toung. Mais Khrouchtchev se trémoussait sur sa chaise. Il avait l’air très en colère et inquiet. Il a semblé sentir que Mao Tsé-toung disait des grossièretés. Il m’a demandé : « Mao Tsé-toung vient de me couvrir d’obscénités ? » Je n’ai pas osé dire la vérité et j’ai seulement dit : « Mao Tsé-toung a utilisé des termes de dépit, mais il n’a pas proféré d’insultes à votre encontre. » Il m’a regardé, ainsi que Mao, avec l’air de douter, il s’est penché vers moi et il a prononcé un juron en russe [46].
Mao coupa court à la conversation. Khrouchtchev abrégea sa visite de plusieurs jours. Moins de trois semaines plus tard, des bombardements chinois sur des îles du détroit de Taïwan provoquèrent un regain de tension entre la Chine et les États-Unis. Khrouchtchev qui n’avait pas été informé de ces manœuvres militaires cessa de parler de la réalisation du plan d’assistance militaire et stratégique à la Chine. Moscou renonça aussi à aider les Chinois à se doter des technologies nucléaires. L’accord de 1957 fut annulé en juin 1959, avant le voyage de Khrouchtchev aux États-Unis.
Le déclenchement des hostilités (1959-1960)
L’attitude des dirigeants chinois, leur indépendance d’esprit et la défiance de Mao heurtaient la direction soviétique. À la différence des autres pays frères, les Chinois ne sollicitaient plus, depuis 1956, l’avis des Soviétiques ni en matière de politique intérieure ni dans le domaine extérieur. Ils ne prenaient plus la peine de les informer à l’avance de leurs desseins. Moscou ne fut pas consulté avant le lancement de la politique des Cent Fleurs en 1956, du mouvement antidroitier en 1957 et du Grand Bond en avant en 1958. Vu l’étendue de la présence militaire américaine en Extrême-Orient, la politique de Moscou vis-à-vis de Washington suscitait de plus en plus d’inquiétude à Pékin. Cependant, les tensions sino-soviétiques furent loin de se résumer à des désaccords sur les relations avec l’Ouest ou l’avenir de la révolution dans le Tiers Monde. À la charnière des années 1960, ces tensions s’avivèrent surtout en raison des manœuvres politiques de Mao, de la personnalité de Khrouchtchev qui refusa d’aller au compromis et de la multiplication des atteintes à l’intégrité territoriale des pays voisins de la Chine.
En avril 1959, un mois après les émeutes de Lhassa et le soulèvement du Tibet, Mao vit ses pouvoirs limités ; il dut notamment céder son poste de président à Liu Shaoqi. Le Grand Bond en avant avait des conséquences désastreuses : des famines et des disettes sévissaient dans de nombreuses régions du pays. Au mois de juillet 1959, une crue du fleuve Jaune provoqua des inondations catastrophiques. Revenant d’un voyage dans les provinces sinistrées, le maréchal Peng Dehuai, qui, étant enfant, avait connu le plus grand dénuement, publia une lettre ouverte pour dénoncer les effets funestes du Grand Bond en avant dans les campagnes et qualifia ce type de politiques radicales de « fanatisme petit-bourgeois » [47]. En difficulté dans le parti, dont il gardait la direction, Mao opta pour une tactique de fuite en avant. Pour consolider son pouvoir et réaffirmer son autorité, il devait, d’une part, se servir de la radicalité idéologique et de la violence révolutionnaire, et, de l’autre, exalter le sentiment nationaliste en créant des contentieux territoriaux. En août 1959, un mois avant la visite historique de Khrouchtchev aux États-Unis, où il présenta un plan de paix prévoyant un désarmement global en quatre ans devant le Conseil de sécurité de l’onu, les Chinois essayèrent de déplacer la frontière indienne, ce qui provoqua des escarmouches [48]. Symboliquement, cet incident marquait le renoncement complet des Chinois à la doctrine de « coexistence pacifique » qu’ils avaient, les premiers, dès la fin de l’année 1952, définie à propos des relations sino-indiennes.
Fin septembre 1959, de retour des États-Unis, Khrouchtchev fit escale à Pékin pour assister aux festivités organisées à l’occasion du dixième anniversaire de la Révolution chinoise. Il espérait dissiper les malentendus et donner une nouvelle impulsion aux relations. Froidement reçu, Khrouchtchev apprit l’arrestation du ministre de la Défense, le maréchal Peng Dehuai, qui, en plus de critiquer la politique économique de Mao, était partisan d’une coopération stratégique renforcée avec l’Union soviétique. Lors du défilé du 1er octobre, Mao trônait à la tribune, Khrouchtchev à ses côtés. D’après son interprète, Khrouchtchev fut stupéfait d’apprendre que la foule scandait « Dix mille ans [de vie] à Mao Tsé-toung ». Les échanges de vues ruinèrent les espoirs soviétiques de réconciliation : la partie chinoise ne fit aucune proposition constructive et s’éleva contre toutes celles de la partie soviétique. Lors des pourparlers, Mao prit la parole après Khrouchtchev pour dire que la position du pcus équivalait à un « révisionnisme moderne ». C’était la première fois qu’il utilisait le terme en présence de Khrouchtchev. Le ministre des Affaires étrangères Chen Yi dénonça ensuite « le chauvinisme de grande nation ». Ses déclarations pleines de rudesse déplurent fortement. D’après l’interprète soviétique, à qui Khrouchtchev imposa ensuite le silence le plus complet, « les pourparlers se transformèrent en une altercation très dure entre le pcc et le pcus et menèrent de nouveau à une impasse » [49]. Khrouchtchev comprit que désormais le pcc ne se soumettrait plus au pcus et n’accepterait plus les propositions soviétiques. Peu après, Mao se mit à critiquer publiquement la politique étrangère soviétique, ainsi que la réticence de Moscou à mener la révolution dans le Tiers Monde [50].
Tant que le refroidissement des relations sino-soviétiques demeura confidentiel, Moscou le toléra et tenta d’en minimiser la portée. Mais lorsque les critiques chinoises se firent publiques, à partir du printemps 1960, les Soviétiques réagirent avec virulence. En avril 1960, à l’occasion du 90e anniversaire de la naissance de Lénine, les Chinois publièrent un article fleuve dénonçant la politique étrangère soviétique. Au début du mois de juin, lors du Conseil mondial des syndicats à Pékin, ils réitérèrent leurs jugements. Fin juin, au IIIe congrès du Parti communiste roumain, les Soviétiques contre-attaquèrent. Khrouchtchev, exaspéré par la conduite des Chinois, ne fit preuve d’aucune retenue. En juillet 1960, devant le Comité central du pcus, il qualifia la contribution théorique de Mao de « galimatias » et estima que le culte de la personnalité de Mao revêtait « en Chine des formes étendues et dangereuses » :
Les circonstances sont telles maintenant que chaque parole du camarade Mao Tsé-toung y est élevée au niveau d’une vérité absolue et infaillible. Chacune de ses instructions a force de loi. […] Je regarde Mao Tsé-toung et je vois Staline, une copie conforme [51].
Le même mois, la direction soviétique prit deux initiatives qui devaient précipiter la rupture : elle convoqua une conférence internationale des 81 partis et mouvements communistes dans l’idée de forcer les Chinois à reconnaître leurs erreurs ; elle rappela tous les conseillers soviétiques en Chine. Outre le symbole, le rappel des 1 600 conseillers soviétiques et l’annulation de 257 projets de coopération portèrent un sérieux coup à l’économie chinoise [52]. Les mémoires de diplomates soviétiques s’accordent tous à reconnaître que le rappel brutal des conseillers était une erreur. La plupart soulignent combien le manque de pondération de Khrouchtchev, qui négligea la force du sentiment national des Chinois, envenima la situation. De nouvelles sources chinoises suggèrent que ces derniers ne souhaitaient pas rompre avec Moscou en 1960, craignant pour les intérêts stratégiques et la sécurité de leur pays [53].
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À partir de ce moment, les dénonciations mutuelles se durcirent, les tensions allèrent crescendo et les incidents territoriaux se multiplièrent. Les Chinois accusèrent les Soviétiques de manquer d’ardeur révolutionnaire dans le Tiers Monde et de ne pas suffisamment aider les mouvements de libération nationale (ce qui n’était pas faux si on pense à l’Algérie, au Vietnam et au Laos). Mais ils ne parvinrent pas à isoler Moscou dans les pays du Tiers Monde et le mouvement communiste mondial. Du fait de leur intransigeance et de leur radicalité, ils perdirent en influence dans le mouvement afro-asiatique et s’aliénèrent la sympathie de nombreux partis communistes avant même le début de la Révolution culturelle qui paralysa leur politique étrangère. En 1967, la Chine avait des contentieux avec près de 30 pays, surtout en Asie [54]. Par ailleurs, Pékin se mit à contester le tracé de ses frontières avec l’Union soviétique. Les premiers incidents eurent lieu en août 1960, lorsque 15 000 têtes de bétail chinois vinrent paître l’herbe soviétique de Kirghizie dans le Pamir. À l’automne 1960, des Chinois se rendirent sur des îles « russes » des fleuves Amour et Oussouri. Estimant que les frontières chinoises n’étaient pas délimitées, Mao exigeait la « restitution » de territoires « litigieux ». En 1963, les gardes-frontières soviétiques dénombrèrent plus de 400 violations du territoire soviétique, impliquant 100 000 civils et militaires chinois. Pendant la révolution culturelle, des foules armées de haches et de pierres traversaient régulièrement la frontière soviétique [55]. Ces violations répétées de l’intégrité territoriale soviétique aboutirent aux heurts meurtriers de l’année 1969. En somme, la dispute sino-soviétique fut assez peu liée au Tiers Monde. Elle créa cependant une concurrence qui eut des effets profonds dans le Tiers Monde, en incitant Moscou à s’y impliquer davantage et en donnant aux mouvements et régimes marxistes du Tiers Monde plus de latitude dans leurs relations avec Moscou et Pékin.
Date de mise en ligne : 02/02/2012
