Ce qui s’est passé à Madrid ce week-end est en fait la traduction de ce que décrit cet article, et ce que nous analysons dans histoireetsociete: il y a une accélération du monde multipolaire de choc en choc, celui de la guerre en Ukraine provoquée par l’avancée de l’OTAN, la tentative d’endiguer l’influence chinoise des USA du pivot asiatique d’Obama, et Trump accompagnant la même politique d’une guerre tarifaire a accéléré l’importance de la Chine comme seule puissance régulatrice.
20/04/2026
Par Uriel Araujo*, Recherche mondiale
, 16 avril 2026
Le détroit d’Ormuz est depuis longtemps considéré comme le principal point de passage énergétique mondial. Pourtant, la crise actuelle, déclenchée par la guerre désastreuse menée par le président Donald Trump en Iran , révèle une autre vulnérabilité. Alors que l’attention se porte sur les pétroliers et la flambée des prix de l’énergie, une urgence alimentaire mondiale menace désormais la planète.
Les analystes avertissent désormais que les perturbations autour du détroit d’Ormuz menacent jusqu’à la moitié de l’approvisionnement calorique mondial . Ce détroit est en effet une voie de passage essentielle pour les engrais, les céréales et les intrants agricoles. Toute perturbation prolongée devrait donc affecter l’ensemble de la chaîne de production alimentaire, des semis à la distribution.
Comme le soulignent les experts Morgan D. Bazilian, Gabriel Collins et Jahara Matisek , la guerre en cours a mis en lumière la dépendance de la sécurité alimentaire mondiale à l’égard de voies maritimes fragiles et des approvisionnements en engrais. Les décideurs politiques américains se sont notamment concentrés sur la puissance militaire, négligeant les chaînes d’approvisionnement industrielles et les risques géoéconomiques. Washington restera donc vulnérable aux crises qui font grimper les prix alimentaires, engendrent de l’instabilité et fragilisent son économie et sa crédibilité internationale, comme je l’ai déjà indiqué .
En clair, sans engrais, pas d’agriculture ; et sans voies maritimes stables, pas de système alimentaire mondial. La FAO et les agences des Nations Unies ont déjà averti que les perturbations du détroit d’Ormuz risquent de déclencher une crise alimentaire mondiale.
On se souvient que des chocs géopolitiques antérieurs, comme le conflit ukrainien, ont engendré, dans une certaine mesure, des répercussions similaires. Les sanctions, les perturbations des chaînes d’approvisionnement et la flambée des prix de l’énergie se sont traduites directement par une inflation alimentaire, notamment dans les pays du Sud. Aujourd’hui, le conflit iranien amplifie ces dynamiques. Les marchés des engrais sont particulièrement vulnérables . L’Iran est un producteur majeur et la région est essentielle aux exportations d’azote et d’urée. Dès aujourd’hui, les perturbations font grimper les prix, pénalisant les agriculteurs du monde entier.
Le Brésil, notamment, se trouve au cœur de cette crise qui se déroule sous nos yeux. Comptant parmi les plus grands exportateurs agricoles au monde, le pays nourrit des centaines de millions de personnes au-delà de ses frontières. Pourtant, il dépend fortement des engrais importés, dont une grande partie transite par le détroit d’Ormuz ou dont le prix est indexé sur les flux affectés par ce détroit. Les analystes préviennent que le Brésil court un risque plus important que les États-Unis à cet égard. Rien d’étonnant, dès lors, à la prudence croissante des dirigeants du secteur agroalimentaire .
Les conséquences sont déjà visibles . La hausse des prix du diesel fait grimper les coûts de transport au Brésil, ce qui affecte les réseaux de distribution internes. Les exportateurs, quant à eux, s’efforcent de réacheminer leurs expéditions pour éviter les engorgements liés au détroit d’Ormuz. De toute façon, les ajustements logistiques ont leurs limites lorsque le problème sous-jacent est structurel.
C’est pourquoi les BRICS jouent un rôle crucial dans ce contexte. La Russie, quant à elle, ferait pression sur le bloc des BRICS pour la mise en place de futures réserves alimentaires communes face à la crise. Le raisonnement est simple : si les chaînes d’approvisionnement mondiales sont de plus en plus vulnérables aux chocs géopolitiques, la mise en place de mécanismes de coordination entre les principaux producteurs et consommateurs devient indispensable.
Cette proposition témoigne d’un changement plus profond. Comme je l’ai déjà souligné , la guerre en Iran n’est pas un conflit isolé, mais une sorte de tournant mondial qui redessine les routes commerciales, les flux d’investissement et les alliances géopolitiques. Le choc énergétique se répercute directement sur l’agriculture, engendrant des pressions inflationnistes qui frappent de plein fouet les économies en développement. Le resserrement des politiques monétaires des banques centrales des pays du Nord risque ainsi de déclencher des crises de la dette dans les pays du Sud, aggravant encore le problème.
Le constat est une fois de plus sans équivoque : les conflits impliquant des puissances occidentales agressives engendrent des perturbations mondiales, dont les coûts sont répercutés sur les pays les plus pauvres. La sécurité alimentaire est un domaine où cette dynamique prend une dimension existentielle. La hausse du prix des engrais, les perturbations du transport maritime et l’augmentation des coûts de transport convergent ainsi en une crise majeure . Des rapports font déjà état de risques croissants de pénuries et de flambées des prix alimentaires dans de nombreux endroits, y compris au Canada .
Le rôle du Brésil est donc paradoxal. Il constitue à la fois un pilier potentiel de la sécurité alimentaire mondiale et un maillon vulnérable de ce système. Sa production agricole pourrait même augmenter pour répondre à la demande mondiale, mais sa dépendance aux intrants importés l’expose à de graves chocs. Cette dualité souligne l’urgence d’une coordination stratégique au sein des BRICS. La Chine et le Brésil, quant à eux, ont déjà intensifié leur engagement diplomatique face à cette crise, témoignant ainsi d’une prise de conscience des enjeux.
Parallèlement, la nouvelle position géopolitique de Téhéran complexifie encore la situation. Située à cheval sur le détroit d’Ormuz, l’Iran dispose désormais d’un levier d’influence qui dépasse largement le cadre énergétique. Ses récentes déclarations aux pays BRICS concernant la sécurité du passage témoignent d’un rééquilibrage majeur des alliances internationales.
L’homme ne vivra pas que de pétrole : la crise du détroit d’Ormuz ne se limite plus au pétrole. Elle concerne de plus en plus l’alimentation : la question n’est donc plus de savoir si la crise d’Ormuz va remodeler le système mondial, mais jusqu’où s’étendront ses conséquences. Autrement dit, les marchés de l’énergie n’étaient que le premier domino : les systèmes alimentaires sont les prochains sur la liste.
Pour les pays du Sud, la crise actuelle n’est pas un risque lointain, mais une menace immédiate pour leurs moyens de subsistance. Pour le Brésil en particulier, c’est à la fois un défi et une responsabilité. Et pour les BRICS, c’est peut-être le moment de passer des discours aux actions coordonnées, ce qui pourrait transformer en profondeur la portée et la nature de ce bloc informel.
Lire aussi :Nourrissez Sonoma : les coopératives agricoles contribueront à sauver le monde
Cet article a été initialement publié sur InfoBrics .
Uriel Araujo, docteur en anthropologie, est un chercheur en sciences sociales spécialisé dans les conflits ethniques et religieux, et ses travaux portent principalement sur les dynamiques géopolitiques et les interactions culturelles. Il contribue régulièrement à la revue Global Research.
L’image principale provient d’InfoBrics
Views: 38



