Histoire et société (archive 2020-2026)

Dieu me pardonne, c'est son métier...

MALI -Interview avec Aminata Traoré par ANDREI DOULTSEV

Par Danielle Bleitrach 27 janvier 2022
Civilisation Textes fondamentaux

C’est difficile à dire quelles couches de population intéressées par le panafricanisme nous avons. J’aurais tellement aimé qu’il y a des partis politique à la base, des femmes, des jeunes… Ça recommence. Quand j’écoute la rue, quand je vois cette mobilisation hier je respire. Mais la difficulté c’est l’appartenance à des partis politiques, et le discours qui consiste à circonscrire tout le monde du pays a ramené tout à une question d’hommes. Mais jamais du système. J’ai passé le temps en disant – ces hommes sont le produit de ce système. Je passe mon temps à dire que ce qui se passe ici avec la révolution est le mouvement démocratique – dès qu’ils ont vu que la transition de 1992 a marché, ils ont envoyé beaucoup de financement – les gens se sont enrichis… C’est un peu partout pareil. Même en Europe les gens ont compris, que la logique c’est « enrichissez-vous ». Le procès de la corruption qu’on fait aujourd’hui devrait être le procès d’un système qui corromp. Mais les gens sont tellement attachés et pressés de s’enrichir, que tu ne peux même pas ouvrir ce débat-là au sein d’un parti politique. Parce que les gens viennent rejoindre les partis politiques dans les pays que n’ont pas d’industrie et où les commerces ne marchent pas normalement et la fonction publique ne crée plus d’emploi pour arriver au pouvoir, c’est le cœur du système qui est malade. Ça gangrène le système à tous les niveaux – jusqu’au petites associations. Ainsi vous êtes de mon village et vous devenez ministre – vous en profitez. Le système n’est pas audible. Mais les gens disent que ce n’est pas le système mais telle ou telle personne – il faut qu’on vienne, mais quand ils arrivent – ça recommence. C’est pour ça quand on me dit – pourquoi ce coup d’état – je réponds mais à quoi vous vous attendez d’autre dans un système de ce genre quand les gens n’ont pas d’alternative ? Le commerce consiste à inonder le pays des produits importés souvent déchets, vieux vêtements et vieux électroménagers – on recycle les restes des autres, quand l’industrialisation a échoué et on n’a plus d’industrie, il y a que les grands travaux et se sont que les multinationales qui viennent et qui sous-traitent avec des entreprises locales – alors ce sont toutes ces question qui doivent être posées aujourd’hui – donner la chance à cette jeunesse de comprendre qu’il ne s’agit pas seulement de la question d’être dans un parti et qu’il faut dépolitiser la quête alternative en intégrant les enjeux mondiaux économiques géopolitiques, climatiques, culturels. C’est cette Afrique qui peut relever le défi du panafricanisme au XXI siècle.

L’écrivain le plus important depuis notre indépendance, celui qui est le plus politique, reste pour moi Seidou Badian, il décrit d’une façon remarquable l’organisation de la société à l’époque, l’esprit dans lequel les gens ont été élevés, les relations entre les sexes, les mœurs sur l’époque dans le contexte dans lequel tout cela s’inscrit… Récemment on a fêté son centenaire, il est décédé il n’y a pas longtemps. Sinon nous avons l’historien Bakary Kamian, il a beaucoup écrit considérablement sur la participation des tirailleurs aux deux guerres et comment on a déshabillé les tirailleurs noirs au moment de la libération pour ne pas faire savoir que les noirs avaient participé à cette libération… Les écrivains de l’époque de la décolonisation avaient la beauté d’écriture et la pensée profonde considérables. Au Mali nous avons un événement pour les auteurs contemporains chaque année, mais hélas il est présidé par l’ambassadeur de France puis il est financé par l’Union européenne. Et cela impacte toute la culture – les artistes, les écrivains, les musiciens – si l’événement n’est pas sponsorisé par l’Orange ou Canal+, il n’aura pas lieu…


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