Histoire et société (archive 2020-2026)

Dieu me pardonne, c'est son métier...

intervention au Comité Exécutif National du PCF, lundi 16 mars 2020 – Frédéric Boccara

Par Danielle Bleitrach 22 mars 2020
Textes fondamentaux

Nous nous réjouissons tous de la positions des députés communistes (et de la France insoumise) qui ont refusé de signer un blanc seing au gouvernement face à 'Etat d'urgence justement parce que les communistes sont conscients de la situation et qu'ils veulent qu'enfin on ait comme premier objectif de sauver des vies et pas de garantir les profits. Mais cela a donné lieu à un intense débat au sein de la direction du PCF, ce qui est une bonne chose, voici par exemple l'intervention de Frederic Boccara qui a bien voulu la confier à Histoire et societe. (note de Danielle Bleitrach)

Je voudrais commencer par le coronavirus, car cette question surplombe tout.

  1. La gravité

D’abord il faut qu’ici on se dise des choses précises sur la gravité.

  1. Quelques chiffres.

Le virus semble 10 à 20 fois plus mortel que la grippe (1% à 2% de décès contre 0,1%) et son taux de contagion est très fort. Sa diffusion est donc très rapide.

En France, d’après les informations dont je dispose [écrit lundi 16 mars], le nombre de décès progresse de 30% par jour, en moyenne. Je vous invite à faire le calcul : +30% par jour cela donne  une multiplication par 14 en 10 jours et par 190 en 20 jours. C’est cela une courbe exponentielle. Et, au-delà des 20 jours, c’est ahurissant… !

Le nombre de morts passerait donc de 137 (chiffres annoncé dimanche) à 2.000 morts dans 10 jours… et 26.000 morts dans 20 jours. Et bien plus ensuite.

Le nombre de malades sous-jacents peut être reconstitué en appliquant le taux de 2% de décès. Il suffit de multiplier par 50 (l’inverse de 2%) : soit 27.000 malades en 10 jours, et 112.000 dans 20 jours. C’est énorme !!

Mais si les décès n’augmentent plus que de 15%, soit moitié moins vite, alors le nombre de morts est divisé par 10 dans 20 jours !!

D’où l’importance du confinement, mais aussi des mesures de prévention, de détection… et d’agir au plus vite.

De ce que j’ai compris, il agit sur les poumons[1], d’où les détresses respiratoires. Et comme c’est un virus, tant qu’on n’a rien trouvé, il faut aider le corps à construire lui-même ses défenses (c’est d’ailleurs le principe même d’un vaccin). Et c’est justement ainsi que sont utilisés les respirateurs artificiels[2] : on met la personne sous sédation, il faut donc le respirateur, alors un certain nombre de fonctions sont ralenties et le corps peut organiser son combat et trouver ses défenses contre le virus. Cela permet donc de sauver complètement un nombre important de gens.

D’où l’importance des respirateurs, ainsi que des réanimateurs (car il faut des personnes qualifiées autour de quelqu’un en respiration artificielle) … et l’importance du chiffrage des besoins[3] !!!

Par ailleurs : malgré l’arrivée du printemps, et le réchauffement de l’atmosphère, il ne semble pas que le virus faiblisse. Mais là-dessus, il faudrait en savoir plus.

2. Un révélateur

Le coronavirus est un révélateur de la double fragilité du système : sanitaire et économique, les deux étant profondément liées.

Il est aussi révélateur de l’irresponsabilité de nos dirigeants politiques, au premier plan desquels E. Macron et E. Philippe.

Car pourquoi est-on intervenu trop tard ?

Parce qu’ils étaient avant tout inquiétés par la possible panique … des marchés financiers !! Parce qu’ils voulaient avant tout que l’on continue à travailler… pour rapporter du profit !!

Nous avons pourtant le contre-exemple des chinois qui n’ont pas hésité à suspendre l’activité et la production… dans une province, le Hubei, à peu près aussi peuplée que la France et dans une ville, Wuhan de taille comparable à l’Ile de France !

Au contraire, ils émettent des injonctions paradoxales : « pas de problèmes, vivez comme avant » un jour. Et le lendemain « fermez les écoles » et en même temps : « allez voter » ! C’est une grande violence symbolique. Cela crée de la tension et un discrédit de la parole politique. On ne peut pas exclure, d’ailleurs un élément politicien dans le choix d’avoir maintenu les élections, même si le moment n’est pas à polémiquer. Ils n’ont pas hésité à ajouter une crise politique aux deux crises, économique et du coronavirus.

On assiste à une faillite des élites. Il y a un côté juin 1940.

Et nos dirigeants ont toujours un temps de retard, … alors qu’on devrait profiter de l’exemple chinois[4].

Sur le fond économique et politique, nous l’avons écrit dans notre note de la commission éco et dans une note mise en ligne sur le site des atterrés, le corona-virus est un catalyseur pas une cause de la crise. Le ralentissement était déjà largement engagé. La cause n’est pas non plus la « mondialisation » en soi de façon vague. Sinon, il suffirait de « démondialiser » et fermer les frontières. Au contraire, il faut beaucoup plus de coopération, voire de co-production, mondiale. Mais suivant une tout autre logique. La crise économique, est due à la suraccumulation de capital financier qui fait que d’une part tout explose à la moindre étincelle, d’autre part c’estl’austérité à tous les étages et toute la société est en sur-tension, sans stocks suffisants, voire désorganisée.

3 - Quelles mesures exiger ?

Il faut mener une véritable « guerre sanitaire ». Mais Macron et E. Philippe nous disent « bossez ! Démerdez-vous pour ça avec le télé-travail » et « on vous réprime si vous sortez de chez vous » !! C’est l’idéologie néo-libérale dans toute sa folie : le marché atomistique et l’Etat répressif ! Pas touche aux entreprises !!

Guerre sanitaire :

Nous avons besoin de savoir quelle production est possible, en combien de temps ? Peut-on l’augmenter ? Pour cela quels investissements ? Quelles entreprises proches de la filière pourraient en produire. Quelle mobilisation du BTP et des autres secteurs ou pays pour construire les équipements et machines productives ? Bref, c’est tout une coordination et planification économique qu’il faut organiser, en lien avec les « forces vives », et pilotées par les besoins, c’est-à-dire par le système de santé, les soignants, y compris au niveau européen, en coopération. Bref, comme en temps de guerre, une sorte de réquisition !

On voit bien que ce que font les entreprises est une grande question politique, et qu’il faut mettre vite en place politiquement des moyens d’action sur elles… ! Par d’autres critères que le profit et la rentabilité.

4–Le Fonctionnement de la Direction nationale du PCF

(…)

5–Les élections municipales

On observe une sanction de LREM et une prime aux maires en place plus forte que d’habitude (renforcée par la crise du corona-virus, et peut-être aussi par le sentiment d’un excès de « dégagisme » dans les consultations électorales récentes).

Nos résultats sont contrastés : bons dans certains endroits, (par exemple : Nord, Pas de Calais, Bobigny, Ivry, ...) moins bons et avec une charge symbolique dans d’autres, et parfois décevants sans être mauvais dans d’autres endroits. Je ne développe pas. Ce n’est pas le moment.

Pour les Verts, il faut faire attention : ils ne sont pas les gagnants que l’on dit. C’est surtout lorsqu’ils sont dans l’union de la gauche qu’ils font de bons résultats.

Il nous faut faire attention au fait que, le soir des élections, deux intervenants ont adopté une posture de chef d’Etat : E. Macron (bien sûr) et Marine Le Pen. Il va falloir analyser cela, dans la perspective de notre candidature aux présidentielles.

Je ne suis pas d’accord avec l’idée que le FN/RN recule. Plutôt, il n’engrange pas les progrès attendus, mais se maintient. Donc très haut !

Les militants communistes se sont battus. Très bien battus et démenés. Il y a un basculement qui a continué dans la mobilisation du corps militant. Dans ce que nous appelons les « gestes militants ». Mais nous avons un problème de visibilité du PCF. Et donc le sentiment qu’il a manqué un appui « du national », comme disent les camarades. Le manque de politisation des municipales aurait dû être beaucoup plus compensé par des interventions politiques nationales. Nous y reviendrons à froid collectivement. Nous avions la responsabilité de politiser beaucoup plus le lien au mouvement social sur les retraites (j’avais demandé en CN 100 débats sur les retraites[9]) et, en fin de période, sur le corona-virus.

6–La déclaration du PCF

Je la trouve timide et elle devrait inclure des exigences précises de notre part. Telles celles que je viens d’avancer.

Je ne suis pas d’accord avec l’idée « d’union sacrée », ni avec celle d’une instance de décision spécifique et nouvelle. Surtout pas. Nous devons garder notre liberté d’expression et de parole.

Nous ne devons pas être suivistes : mais porter des exigences, sans polémiquer. Simplement  exiger, par esprit de responsabilité sur ce qu’il faut faire si ce n’est pas fait par le gouvernement.

(je n’ai pas voté la déclaration, je me suis abstenu)


[1] Plus précisément détruit les cellules qui permettent l’échange d’oxygène avec le sang

[2] De même que l’oxygène

[3] Le rapport des 25 experts de l’OMS qui se sont rendus en Chine estime que 5% des malades ont besoin d’un respirateur artificiel. Si on se base sur 100.000, cela fait 5.000 respirateurs. Ceci au bout de 20 jours ; et bien plus ensuite, même si un certain nombre de respirateurs se libèrent au fur et à mesure. Il ne faut pas oublier qu’un respirateur demande aussi des lits isolés et du personnel qualifié en permanence : médecins réanimateurs, infirmières, etc.

[4] Sachant qu’on a agi trop tard… malgré l’exemple chinois (Wuhan = Paris, le Hubei = 58 millions d’habitants, à peu près la France). Ceci malgré la situation dans l’Oise (qui fait quasi partie de la région parisienne). Et avec des choses incompréhensibles concernant les transports en commun parisiens.

[5] Intervention faite avant les annonces d’E. Macron de lundi soir 16 mars

[6] Depuis, j’ai appris par des contacts syndicaux directs que c’est ce que de nombreux syndicalistes exigent, notamment dans l’industrie

[7] www.economie-et-politique.org

[8]Des vêtements pour le personnel de santé (comme hier les uniformes des soldats)

[9] Le PCF est sorti des « radars » médiatiques, comme parti national avec un apport original, à partir du moment où nous avons fait passer la plate-forme commune avec le PS et les autres forces, devant nos propres propositions et devant l’Appel du 16 décembre pour une réforme de progrès social initié avec une centaine d’acteurs syndicaux, intellectuels, économistes et associatifs.


Commentaires (2)

Gast
22 mars 2020

Bravo.Cette analyse m est précieuse et je suis fièr de la découvrir dans mon parti.Mais pourquoi je ne l'a découvre que aujourd'hui alors que je suis un militant actif et informé ?

Daniel Arias
23 mars 2020

Le problème de visibilité, je l'avais dénoncé en 2012 quand nous avons déroulé un tapis rouge à Mélenchon.
Il a par la suite aspiré une partie des militants communistes et fait fuir une autre partie.
Ces alliances contre nature ont été rendues possibles par l'adoption d'un réformisme depuis des décennies dans le Parti.
Pour ce qui concerne l'économie elle devrait être dirigée et planifiée par un PCF s'inspirant des succès Soviétiques et Chinois, tout en s'adaptant et en analysant les erreurs commises.