Histoire et société (archive 2020-2026)

Dieu me pardonne, c'est son métier...

Editorial: sur le parti pris de la multipolarité par Edmond Janssen (Delga) amendement à la base commune.

Par Danielle Bleitrach 12 juin 2026
Cinéma

En filant la métaphore pongienne, cet immense poète communiste, Francis Ponge, qui avait pris « Le Parti pris des choses », le secrétaire national du PCF Fabien Roussel avait très opportunément intitulé son dernier livre « Le Parti pris du travail ». Nous nous félicitons donc que la base commune « Un communisme de conquêtes » récidive heureusement dans sa partie II en créant là encore trois sous-chapitres déclinant ce même « parti pris », pour le travail, la paix et la république. Actons-le, tout en proposant de compléter ce juste choix par un quatrième parti pris, incontournable aujourd’hui à nos yeux : « Le Parti pris du monde multipolaire », proposé en tant qu’amendement à cette base de discussion commune et à insérer entre les sous-chapitres « Le Parti pris de la paix » et « Le Parti pris de la République refondée » déjà existants.

En effet, dans la suite logique d'un travail écrit entrepris il y a déjà plus d’un an autour de ce monde multipolaire par un collectif d’auteurs dont deux sont membres du PCF et une autre, ex-membre du Comité central du PCF, le tout introduit par le Secrétaire national du PCF, la validation de cet amendement constituerait un premier débouché politique concret à ce travail écrit théorico-pratique salutaire : « Quand la France s’éveillera à la Chine. La Longue Marche vers un monde multipolaire » sur une thématique qui est, contre toute attente rationnelle, l’invraisemblable angle mort du politique en France aujourd’hui. Je reproduis ci-dessous donc l’amendement que je viens d’envoyer à ma section (PCF 13) pour en discuter à l’Assemblée de section de ce week-end, en espérant pouvoir le porter ensuite, démocratiquement, au niveau départemental :

2.2 Le parti pris du monde multipolaire

Le monde est dans une nouvelle ère. L'ordre unipolaire né de la domination néocoloniale capitaliste et apparu comme le vainqueur de la Guerre froide vacille sous nos yeux. La domination sans partage d'une seule puissance et de ses alliés est désormais battue en brèche par l'affirmation de nouvelles souverainetés, la montée en puissance de nations longtemps reléguées aux marges et, plus profondément encore, par l'aspiration des peuples à maîtriser leur propre destin. Cette multipolarité n'est plus une hypothèse ni une option : elle est déjà à l'œuvre. Elle constitue le fait majeur historique au moment où nous cherchons à répondre aux défis de notre temps, aux coopérations possibles, nécessaires.

Les communistes revendiquent le parti pris du ralliement de la France à ce monde multipolaire.  À rebours des logiques de dépendance et de subordination, se développent déjà des formes nouvelles de coopérations librement consenties, mutuellement avantageuses, assumées comme des coopérations « gagnant-gagnant », fondées sur la complémentarité des besoins, le partage des savoirs, des technologies et des capacités de développement. Il ne s'agit pas d'un modèle à adopter tel quel mais d'un processus dans lequel la France, les travailleurs, les créateurs sont invités à œuvrer à partir de leurs propres problèmes, de leurs aspirations et de leurs choix de société, alors qu'ils vivent aujourd'hui dans un ordre social bloqué par l'exploitation, les inégalités et le bellicisme, où chacun a le sentiment de subir et de voir ses capacités niées.

Le monde multipolaire porte en lui certes des contradictions. Il est traversé de rivalités, de tentations impériales nouvelles et de conflits, des situations de sous-développement, mais il ouvre des possibles. Pour la première fois depuis plusieurs décennies,  l'idée selon laquelle aucun peuple ne serait condamné à occuper une place assignée dans une hiérarchie mondiale retrouve une force concrète. Des nations longtemps soumises à la domination coloniale, néocoloniale ou financière revendiquent le droit de définir elles-mêmes leurs choix de développement, leurs partenariats et leur avenir. Y compris comment utiliser le développement scientifique et technologique en faveur de l'humanité et non pour la détruire. C'est une vision sur laquelle les communistes retrouvent des croyants et des gens qui ont d'autres orientations : le rassemblement est certes politique mais il va au-delà, il est « civilisationnel ». 

Face à cette aspiration à un monde plus équilibré, les forces attachées à l'ancien ordre apparaissent incapables de proposer un horizon désirable. Pour tenter de préserver coûte que coûte la suprématie occidentale et les privilèges accumulés au cours des décennies d'hégémonie, elles privilégient l'escalade, y compris nucléaire : extension des alliances militaires, guerres dites préventives, sanctions extraterritoriales, instrumentalisation du droit, guerres commerciales, courses aux armements, ingérences et déstabilisations. Divisées, elles ne se maintiennent que parce que ne se dressent pas devant elles en France une perspective de rassemblement contraire et à la hauteur de ces enjeux. Et l'esprit de conquête des communistes réside précisément dans la construction de cette perspective, dans ce changement de société qui bénéficie de ce basculement mondial. 

Le parti pris du monde multipolaire ne consiste ni à soutenir un bloc contre un autre, ni à substituer une hégémonie à une autre. Il exprime un internationalisme renouvelé. Il affirme qu'aucune nation ne peut prétendre incarner à elle seule l'universel ni décider du destin des autres peuples. Il repose sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, le refus des ingérences, la recherche obstinée des coopérations les plus fécondes pour répondre aux besoins humains et la construction d'un multilatéralisme démocratique fondé sur la Charte des Nations unies.

Dans un monde confronté à des défis communs sans précédent – dérèglement climatique, pandémies, sécurité alimentaire, maîtrise des technologies, lutte contre les inégalités –, aucune nation ne peut agir seule. L'avenir appartient à la coopération plutôt qu'à la domination, au partage plutôt qu'à la prédation, à la sécurité collective plutôt qu'aux logiques de blocs : c'est tout le sens de notre base commune, son esprit de conquête. Les communistes soutiennent toutes les initiatives permettant le développement partagé, les échanges scientifiques et culturels, la mise en commun des connaissances et la construction de biens communs mondiaux. Une France souveraine dans laquelle le pouvoir d'intervention populaire est garanti sera en situation de participer à ce mouvement, c'est pourquoi le ralliement à un monde multipolaire, son parti pris, nécessite tous les autres partis pris, celui du travail, celui de la paix. Ils sont complémentaires. Parce que c'est le parti pris d'un processus comme l'est à nos yeux le socialisme aux couleurs de la France, se situant aux antipodes du chauvinisme auquel nous invite l'extrême-droite, notre sécurité, notre développement économique et culturel dépendant de ceux de tous. C'est la seule réponse au fascisme qui menace en tablant sur le désespoir des victimes.

Dans le monde nouveau qui émerge, la France ne doit choisir ni l'alignement ni la nostalgie d'une domination révolue : elle doit contribuer à bâtir un ordre international fondé sur la paix, la justice, la coopération et la souveraineté des peuples.

Prendre le parti du monde multipolaire, c'est finalement faire le choix de l'espérance contre la fatalité des guerres, de l'égalité entre les peuples contre toutes les prétentions suprémacistes et d'un internationalisme vivant qui unit ce que les impérialismes divisent, afin d'ouvrir un chemin d'émancipation pour toute l'humanité.


Commentaires (3)

Lafleur
25 juin 2026

Espérons que l'amendement "Janssen" prospère.

Propositions à la base commune sur la thématique internationale :
Amendement international n°1 : caractériser davantage la transition mondiale : un monde multipolaire
Ajouter après le passage consacré aux bouleversements géopolitiques :
« La crise du capitalisme mondialisé et les transformations profondes des rapports de production à l'échelle mondiale accélèrent la remise en cause de l'ordre international dominé depuis plusieurs décennies par les puissances occidentales. L'émergence de nouveaux pôles économiques, industriels, scientifiques et financiers traduit une recomposition durable des rapports de force mondiaux et ouvre une période de transition historique dont l'issue reste ouverte.
Dans ce contexte, la France doit agir pour un ordre international fondé sur la souveraineté des peuples, la coopération mutuellement avantageuse, le respect du droit international, la paix et le développement partagé. »

Amendement international n°2 : indépendance nationale et refus des blocs
Remplacer ou compléter les développements sur la politique étrangère :
« Le combat pour la paix exige que la France retrouve une politique étrangère indépendante, dégagée des logiques de blocs et des stratégies de confrontation. Notre pays doit agir pour son retrait des alliances militaires héritées de la guerre froide et pour la construction d'un système de sécurité collective fondé sur la Charte des Nations unies.
La souveraineté populaire, la coopération entre nations libres et l'égalité entre les peuples constituent les conditions d'une paix durable. »

Amendement international n°3 : coopération avec les pays émergents
Ajouter :
« La France a intérêt à développer de nouvelles coopérations économiques, scientifiques, industrielles, culturelles et diplomatiques avec l'ensemble des peuples du monde, notamment avec les pays émergents d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine qui jouent un rôle croissant dans les équilibres internationaux.
Cette diversification des partenariats constitue un levier pour la paix, le développement mutuel et la reconquête de notre souveraineté économique. »

"Amendements n°2 et 4 : Décolonisation, coopération entre les peuples et nouvel internationalisme (Partie II 2.1 Le parti pris de la paix et des coopérations internationales) :
• Parti pris d’une architecture de coopération francophone et méditerranéenne.
• Parti pris d’une politique de coopération post-coloniale ;
• Parti pris du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.
2/ Compléter le paragraphe relatif à l'Afrique, à la décolonisation et aux coopérations internationales (n°23-39) :
« Cette rupture avec les logiques néocoloniales implique également le soutien aux processus de décolonisation reconnus par les Nations unies et au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. La France doit contribuer à créer les conditions d'un dialogue démocratique respectueux des choix des peuples concernés, notamment en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie française.
La francophonie doit être refondée comme un espace de coopération librement consentie entre peuples souverains et non comme un instrument d'influence ou de dépendance. Elle doit favoriser les échanges culturels, scientifiques, universitaires, technologiques et économiques permettant un développement mutuellement avantageux entre les peuples qui la composent.
Dans l'océan Indien, la France doit promouvoir des politiques de codéveloppement, de coopération régionale et de protection des biens communs, notamment avec les Comores, Madagascar, Maurice et les autres États de la région, afin de répondre aux défis sociaux, économiques, climatiques et migratoires communs.
L'espace méditerranéen doit devenir un grand espace de paix, de codéveloppement humain, de coopération énergétique, environnementale, scientifique et culturelle associant l'ensemble des peuples riverains. Cette ambition suppose le développement de nouveaux partenariats avec les peuples du Maghreb, du Machrek et du Proche-Orient, ainsi que la reconnaissance pleine et entière des droits nationaux du peuple palestinien. »
3/ Compléter le paragraphe relatif à la réforme des institutions financières internationales (P48-53):
« La dédollarisation progressive des échanges internationaux, le développement d'accords commerciaux réalisés en monnaies nationales, ainsi que l'émergence de nouvelles institutions financières régionales ou multilatérales traduisent la recomposition profonde des rapports économiques mondiaux.
Cette évolution témoigne de l'aspiration croissante de nombreux peuples et États à s'affranchir des mécanismes de domination économique, monétaire et financière hérités de l'ordre néolibéral construit autour de la suprématie du dollar, du FMI et de la Banque mondiale.
Le Parti communiste français soutient toutes les initiatives permettant aux peuples et aux nations de renforcer leur souveraineté économique, monétaire et financière et de disposer des moyens nécessaires à leur développement. Cela implique notamment le soutien aux mécanismes de coopération financière régionale, aux banques publiques de développement et aux nouvelles institutions multilatérales créées par les pays du Sud pour financer les infrastructures, l'industrialisation, les services publics et la transition écologique.
La disparition des mécanismes issus du franc CFA doit ouvrir la voie à des solutions monétaires librement décidées par les peuples et les États africains concernés. Ces coopérations monétaires nouvelles doivent favoriser l'intégration régionale, le développement industriel, la souveraineté alimentaire, l'accès aux services publics et la maîtrise démocratique des politiques économiques.
La France doit contribuer à l'émergence d'un ordre économique international fondé sur l'égalité souveraine des États, le respect des choix démocratiques des peuples, la coopération mutuellement avantageuse et le développement partagé. Elle doit encourager le dialogue et les coopérations avec les nouvelles institutions de développement qui émergent dans le monde multipolaire, en complément de la nécessaire transformation des institutions financières internationales existantes. »
4/ Compléter le paragraphe relatif à la réforme des institutions financières internationales (P48-53):
Y ajouter après le paragraphe consacré à la réforme des institutions internationales :
« L'émergence des BRICS élargis, de nouvelles coopérations Sud-Sud et de cadres régionaux de développement traduit l'affirmation croissante de peuples et de nations qui entendent exercer pleinement leur souveraineté politique, économique et culturelle. Cette évolution participe à la construction d'un monde multipolaire fondé sur l'égalité des nations, le respect du droit international et le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.
Sans idéaliser les contradictions qui traversent ces nouvelles dynamiques, le Parti communiste français considère qu'elles expriment une remise en cause de l'ordre international hérité de la domination coloniale, néocoloniale et impérialiste. Elles ouvrent de nouvelles possibilités de coopération entre peuples souverains pour le développement, la paix, la sécurité collective et la préservation des biens communs de l'humanité.
La France doit prendre pleinement en compte ces transformations du monde contemporain. Par son histoire, sa présence sur plusieurs continents et les liens humains, culturels et économiques qui l'unissent aux peuples d'Afrique, de la Caraïbe, de l'océan Indien, du Pacifique et des Amériques, elle dispose d'une responsabilité particulière pour favoriser des relations internationales fondées sur la coopération, le codéveloppement et le respect mutuel.
Les territoires ultramarins de la République constituent à cet égard des espaces de coopération, d'échanges et de solidarité avec leur environnement régional. Ils peuvent contribuer à renforcer les liens de la France avec les peuples du Sud global dans une logique de partenariat égalitaire, de développement partagé, de justice climatique et de souveraineté des peuples.
Le Parti communiste français agit pour que la France contribue à l'émergence d'un ordre international démocratique, multipolaire et pacifique, fondé sur la coopération entre peuples souverains, le développement partagé et la primauté de la Charte des Nations unies. »

DD-Bergeron
25 juin 2026

Je suis rassuré, "Les territoires ultramarins de la République constituent à cet égard des espaces de coopération, d’échanges et de solidarité avec leur environnement régional. Ils peuvent contribuer à renforcer les liens de la France avec les peuples du Sud global dans une logique de partenariat égalitaire, de développement partagé, de justice climatique et de souveraineté des peuples."
Les communistes visent la justice climatique, un processus généreux et indépassable, au,ragrd de la situation économique et sociale des territoires colonisés.

Lafleur
26 juin 2026

Merci pour cette remarque, qui me permet de préciser l'intention de cet amendement.

Je partage pleinement l'idée que la justice climatique constitue un enjeu majeur du XXIᵉ siècle et qu'elle doit être au cœur du projet communiste. En revanche, il me semble qu'elle ne peut être pensée indépendamment du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et de leur droit au développement.

Mon intention n'est pas d'assimiler les départements et régions d'outre-mer aux territoires inscrits par l'ONU sur la liste des territoires à décoloniser. C'est précisément pourquoi je distingue les deux questions dans mes propositions. Tel est actuellement l'enjeu pour la Guyane, notamment eu égard à l'impérialisme des Etats-Unis engendrant des blocus, à Cuba et ailleurs.

D'un côté, le PCF a toujours porté une position constante de soutien aux processus de décolonisation reconnus par les Nations unies et au droit des peuples concernés à décider librement de leur avenir : cf. la vision colonialiste de LFI pour les îles éparses et Madagascar.

De l'autre, les territoires ultramarins de la République sont aujourd'hui des acteurs majeurs de leur environnement régional. Ils peuvent devenir des espaces de coopération avec les peuples de la Caraïbe, de l'océan Indien, de l'Amazonie ou du Pacifique dans une logique d'égalité, de codéveloppement et de souveraineté partagée.

La proposition adopté en section aurait pu être au lieu de "justice climatique" : "transition écologique juste, respectueuse du droit au développement, de la souveraineté des peuples et de la maîtrise démocratique des ressources naturelles". Mais le socialisme (40ème Congrès) est un processus toujours encours d'amélioration et de perfectionnement et non des dogmes d'autorité.

Cette coopération suppose aussi de prendre au sérieux les besoins de développement économique, énergétique et industriel exprimés par les populations concernées.

La transition écologique ne peut consister à demander aux peuples les plus dépendants ou les plus pauvres de renoncer à leur développement tout en continuant à importer massivement des ressources produites ailleurs dans des conditions sociales et environnementales parfois moins exigeantes.

C'est pourquoi il me paraît important d'articuler la justice climatique avec la souveraineté populaire, l'indépendance énergétique, le développement des services publics, l'industrialisation décarbonée et la maîtrise publique des ressources naturelles.

A ce sujet, le Plan climat du PCF va précisément dans cette direction : il ne propose pas une écologie de la décroissance, mais une transformation profonde des modes de production et de consommation fondée sur la planification, le développement des capacités productives, la sobriété lorsqu'elle est pertinente, les énergies renouvelables, le nucléaire, les réseaux électriques, ainsi que la réindustrialisation du pays.

Parce que c'est exactement la dialectique du Plan climat du PCF porté notamment par Amar Bellal : il ne s'agit ni d'un productivisme sans limites, ni d'une écologie qui ignorerait les conditions matérielles d'existence des peuples. Le projet communiste vise à articuler planification écologique, réindustrialisation, souveraineté énergétique et justice sociale.

Dans cet esprit, les choix concernant les ressources naturelles doivent relever des peuples concernés et des institutions démocratiques. Ils doivent être appréciés au regard de leur utilité sociale, de leur impact environnemental, des alternatives existantes et de l'intérêt général de long terme, et non être dictés par les intérêts des multinationales ou par une nouvelle forme de dépendance économique.

L'enjeu est donc bien de rompre à la fois avec le néocolonialisme traditionnel et avec ce que certains qualifient de « colonialisme vert », c'est-à-dire une transition écologique qui ferait peser l'essentiel des contraintes sur les peuples du Sud tout en maintenant les rapports de domination existants.

Je pense que cette articulation entre souveraineté populaire, coopération internationale, développement humain et transition écologique est pleinement conforme à l'histoire internationaliste et anticolonialiste du Parti communiste français.