Ces derniers temps j’ai laissé passer pas mal de morts sans avoir le moins du monde envie de les célébrer et les commentaires empressés de ceux qui ne paraissaient en parler que pour s’autocélébrer m’ont donné envie de fuir. Le summum à mes yeux de l’intolérable étant la manière dont à la mort d’Edgard Morin, chacun s’était employé à mettre en lambeaux ses appartenances, juif, communiste, pour les faire coïncider avec leur propre biographie, leur autocélébration. je n’ai pas pu m’empêcher de me dire qu’ils allaient finir par lui faire des funérailles nationales à force d’avoir réduit tous ses engagements à ce que pouvait en célébrer Emmanuel Macron… On m’a demandé à ce moment-là de rendre hommage à mon compagnon Pascal Fieschi, la mairie de droite organisait cette cérémonie dans la rue d’Aix qui porte son nom…
Non on ne peut pas agir ainsi et qu’aurait-il .dit lui? ..
J’étais invitée à prononcer quelques mots sur un des deux amours de ma vie, compagnons de lutte et d’idéal, Pascal Fieschi puisque la mairie de droite d’Aix en Provence, s’honore en le célébrant le 26 juin à 11 heures au Pont de l’Arc dans la rue qui porte son nom, je voulais parler de lui sans le trahir et sans me trahir. C’était une sorte de rendez-vous et si je m’étais écoutée je me serais jetée dans ses bras en pleurant et en lui disant: si tu savais ce qu’ils ont osé quand tu n’as plus été là! Mais ce n’était pas nous, pas lui et pas moi, ce résumé par le petit bout de la lorgnette.
Il s’est passé tant de chose depuis qu’il n’est plus là, lui qui me disait la veille de sa mort du cancer avec les métastase envahissant son cerveau: est-ce que tu as envoyé nos noms pour la pétition des dix de Soweto lancée par l’humanité. Cet ultime discours qu’il prononçait sur la place de la mairie alors que je venais d’apprendre qu’il en avait pour six mois et qu’il le savait, sa voix rauque dans le haut parleur qui me poursuivait pour dire ce qu’avait été la résistance, le fascisme. Il me forçait à ne pas le trahir quelles que soient mes expériences, mes rancunes..; Qu’est-ce qui est important? (1)
Parce que ce qui est caractéristique c’est que mes deux amours communistes, torturés sans avoir parler (et pas par moi) avaient une grande confiance en moi et pensaient que je serai aussi ferme qu’eux. Je n’én étais pas convaincue le moins du monde bien qu’ayant, par pur entêtement et un certain sens du ridicule, tenu bon devant y compris une arme. Mais pour en revenir à ce qui peut être « interprété » quand on cherche à s’illustrer soi-même, je savais que j’avais passé vingt cinq ans avec le premier et pratiquement quinze ans avec le second, à me disputer politiquement… C’est dire.. Nous nous traitions alternativement d’opportuniste et de sectaire.. que pourrais-je dire de ce qu’ils auraient dit dans une situation aussi confuse que celle d’aujourd’hui, le mieux et c’est ce que je ferai le 26 c’est de rapporter quelques anecdotes en laissant le soin à chacun d’en déduire l’essentiel.
Pour tout dire je ne voulais donner en aucun cas prise à ce que décrivait Pascal et qui me paraissait correspondre à cette vague d’hommages, dont le cas extrême a été le consensus autour d’Edgard Morin.. Pascal était un homme secret silencieux, qui inspirait le respect comme ces chefs de clan méditerranéen, c’était un grand joueur de poker,. Un animiste, qui, par moment semblait faire corps avec le paysage aride ou le feu dans la cheminée. Il se dégageait de lui un apaisement. Il avait l’art des « sentences » et se retirait en plaisantant quand il s’agissait de l’appliquer: « je connais la conscience d’un honnête homme et c’est un abime » parce que jamais cette exigence ne devenait puritanisme et tartufferie mais le traversait alternativement d’indulgence et d’indignation… L’art d’observer et de faire se révéler les êtres humains venait de loin, une sagesse de son maquis corse… il disait en parlant de certaines personnalités : « celui-là tu le gonfles et il monte et descend jusqu’au sommet de la sainte Victoire à ta convenance« … ou encore « il est plus facile de résister à la torture qu’à la flatterie » ou encore « il y a bien des roses pour certains dans l’enfer capitaliste » et il ajoutait « celui-là il est tellement vaniteux qu’il verrait passer un bel enterrement, il voudrait être le mort.«
Cet art n’était jamais manipulation, il y a des choses qu’un communiste ne doit jamais faire parce que les communistes c’est tous des chefs et on ne les conduit qu’en les respectant, répétait-il et ce qui est dit pour les communistes un jour peut-être sera étendu à tous. quand ils auront tous compris l’essentiel..
Une telle conception de la conduite des communistes se retrouvait dans toutes les relations qu’il créait et dont l’importance s’imposait alors à chacun .Chacun avait l’impression de devenir le centre, d’être le maillon indispensable dont tout dépendait, comme ces jeunes adhérents qu’il accueillait avec gravité par un discours: « ce que tu viens de faire en remplissant ce bulletin est un des actes les plus importants de ta vie et peut te conduire au sacrifice de cette vie! Si tu as envie de partir, fais le discrètement, mais regarde de loin la charrette si tu as choisi d’aller dans les près, ne la laisse jamais aller trop loin et conserve-toi la possibilité de remonter pour le combat qui t’attends en tant que communiste« .
C’est pour cela que je dis qu’il était animiste, parce qu’avec lui les animaux et même les pierres paraissaient avoir une force propre et il guettait chaque déplacement furtif avec une patience infinie. On m’a demandé de parler de lui, le l’ai fait si peu et toujours parce qu’un événement sollicitait ce rappel comme dans le cas de la célébration de la révolte de la centrale d’Eysses parce que je me demandais comment raconter ce qui concerne tous et pas seulement ce qui provoqua notre amour, qui fit scandale. Mais même là-dessus il y a peut-être des choses à transmettre dans les temps qui sont les nôtres.
Tout cela pour vous dire, qu’en l’honneur de ce qu’il m’a appris, j’ai envie de faire une exception à mon refus de saluer tous ces gens que j’ai vaguement rencontrés et dont il y a toutes chances qu’ils ne se soient jamais souvenu de moi… parce que je n’arrive même pas à comprendre pourquoi il y a cette manière de chercher le pire alors qu’il faut guetter ce sur quoi on va pouvoir tabler cette force secrète qui ressurgit venue de très loin de la peine de la souffrance et du goût du bonheur des êtres humains.
Il me semble que ce que je dois dire tient à plusieurs choses, le retour du fascisme qu’il a cru vaincu mais dont il s’est employé à inscrire la mémoire dans les rues d’Aix, sa rue Pascal Fieschi est entre celle de deux héros Fortuné Ferrini et Prados. un républicain espagnol. Il s’est battu pour que cet ouvrier charpentier Fortuné ferrini né le 25 avril 1907 à Marseille (Bouches-du-Rhône), mort au combat le 13 juin 1944 à Saint-Nizier-du-Moucherotte (Isère) ; syndicaliste CGT et .militant communiste mais aussi pour le Symbole du « réveil » de la ville d’Aix, l’exécution du jeune Ernest Prados va traumatiser les habitants. Ce tragique 19 juillet 44, Ernest Prados, qui circule à vélo, tombe sur un barrage d’Allemands dans le centre-ville. Ses camarades lui avaient donné rendez-vous mais le jeune homme est en retard… Il est arrêté sur le champ. Alors qu’un garde est chargé de le transférer jusqu’à la caserne Forbin, Ernest Prados tente le tout pour le tout dans un geste désespéré de fuite. Il jette son vélo sur le garde chargé de l’escorter et part en courant. La riposte ne se fait pas attendre. Alors qu’il court et parvient à atteindre la rue Pavillon, plusieurs balles transpercent le corps du jeune homme sans défense. Titubant, il parvient à taper à une porte. Une vieille dame lui ouvre. Mais trop tard. Ernest Prados s’écroule, mort, criblé de balles, il a 23 ans. Son meurtre crée une émotion énorme dans la ville. Les Aixois ne regardent plus l’Occupant de la même façon. C’est une foule immense qui se presse aux obsèques de la jeune victime, deux jours plus tard. Le climat est explosif. À tel point que les Allemands laisseront chanter La Marseillaise. Une première !
Cette foule qui a accompagné l’enterrement de Pascal… la ville d’Aix était bloquée, deux mille personnes, j’étais hagarde..
j’ai été parfois comme cette pierre cuisant sa douleur telle que la mythologie décrit cette mère perdant ses cinquante fils en un seul jour, fermée, violente, hagarde, je repoussais le geste d’affliction tout devenait trop lourd, je titubais et ce ne fut pas la seule fois… on ‘apprend tant de choses que l’on finit par en mourir sans doute mais pas la capitulation.
OUi tout est là comment voir les choses autrement, la géopolitique et les choses de la vie.. Cela n’a l’air de rien mais nous sommes dans des temps où il semble que le crime, le viol y compris des enfants jouisse d’une complicité généralisée et on s’interroge même sur ce qu’est la relation amoureuse, sur l’amitié, n’y a-t-il que trahison? ne peut-on avoir confiance en personne ?
cela ne dépend pas des individus, telle demeure ma conviction, c’est ce qu’on les autorise à devenir, la manière dont ils arrachent leur vie comme une survie, les uns contre les autres, le pire exigé de chacun…C’est l’Histoire… même si chacun est responsable de ce qu’il advient de lui et peut être libre dans une prison, devant un peloton d’exécution ou ne sait pas comment se débarrasser des tortures qu’il s’inflige à lui même. .
j’apprends ce matin la mort d’un historien italien qui est Carlo Ginzburg, né le 15 avril 1939,(je suis née le 17 avril 1938 à Marseille, il est juif d’un père communiste, il l’a été, il est né à Turin comme ma famille maternelle, et il est mort le 16 juin 2026 à Bologne,ce haut lieu du communisme, il ne l’était plus mais à sa manière il a tenu bon contre le relativisme historique, il a eu la passion de comprendre les petites gens, leur imaginaire révolutionnaire précédant les grands bouleversements. j’ai envie d’en parler d’abord parce que je n’ai jamais cessé de vivre la méditerranée à travers son œuvre Parce que je me suis délectée des témoignages des victimes des procès en inquisition mais aussi parce que je l’ai croisé alors que nous étions tous les deux des « révolutionnaires », après mai 68, chacun à notre manière déjà différente et qu’il m’a fait un des plus beaux compliments qu’un inconnu puisse faire à une femme : il m’a dit « Danielle tu es belle comme une pierre dans la gorge d’un flic« , rien de plus que cette phrase. Ce qui n’était déjà plus tout à fait dans mes opinions, je préférais Pasolini et son refus des petits bourgeois attaquant les flics prolétaires mais être une pierre me convenait … Il y a eu une autre rencontre minérale, celle d’un mineur de la mine du ladrecht dans le Gard. Nous étions descendus pour accompagner la lutte contre la fermeture et alors que je découvrais l’étrange spectacle des galeries du fond, l’aération et le souffle qui emplissait les grandes galeries avec leurs wagon, les veines dans laquelle l’homme transpirant avançait couché, la lumière était celle du noir de Pierre Soulage, il y avait cet univers. Ce mineur inconnu avec un gilet de la CGT m’a tendu une gaillete de charbon, un gros bloc aux arrêtes et faces luisantes qu’il fallait casser en morceaux pour le poêle et il m’a dit, « elle est aussi belle que toi aussi forte … » Il y a eu l’espoir d’un hommage, l’illusion d’une réconciliation, pas seulement puisque se créaient des institutions qui portaient le changement réel.
des compagnons de lutte et d’idéal, de la camaraderie pas de la copinerie.. une exigence peut-être folle mais pas tellement.
C’était tout un état d’esprit de ceux qui à un moment étaient convaincus qu’ils pouvaient transformer le monde et une forme de respect pour celle ou celui avec qui l’on se battait, un jour ça reviendra peut-être est-ce déjà là…Parce que quand on découvre la misère qui conduit à ignorer l’autre devenu chose, et que l’on s’étonne de la multiplication des cas, de ce traumatisme généralisé que semble être devenu l’intimité, le privé, et quoi encore? On veut nous faire croire que c’est éternel et acepter d’aménager les petits avantages de la servitude.
RIen n’est parfois plus déspérant que d’avoir une telle foi dans l’humanité…
Entre nous ça vaut vraiment la peine d’être vécu pour la vie ou comme un échange qui n’était pas une simple consommation .Je ne sais rien de ceux que j’ai rencontrés par hasard, et je ne parlerai que de leur œuvre, l’apport à l’histoire des mentalités populaires pour Ginzburg, la lutte des mineurs et la découverte d’un univers, mais il fut un temps où il existait des hommes et des femmes résistant à la torture, donnant leur vie sans même prétendre à une quelconque notoriété et ils méritent qu’on les salue en espérant leur retour, nous en avons besoin.
danielle Bleitrach
(1) J’avais esquissé un portrait ici et dans mes mémoires avec toujours cette interrogation quel est le sens d’une vie et comment ne pas le trahir, ne pas nous trahir.
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Biancarelli
Merci beaucoup Madame.
Du fond de mon coeur où réside mon engagement refusé par mon parti. Merci.