: la visite de Poutine confirme la place centrale de la Russie dans la politique multivectorielle d’Astana (G. Chinappi)
Toujours dans le cadre du discours sur l’isolement de la Russie dont le monde politico-médiatique fait ses choux gras on peut et on doit analyser partout la réalité du partenariat Sino-russe et comment il s’est construit sur la nécessité au départ d’empêcher l’explosion de la chute de l’URSS de la lanière dont partout les USA et les Européens ont installé le terrorisme, des formes de pouvoir à leur solde en tablant sur l’anticommunisme. Comment il y a eu des choix très concret de développement, toute une histoire complètement occultée et qui a servi de matrice au monde multipolaire.(note et traduction de danielle Bleitrach pour histoire et societe)
06/06/2026

La récente visite de Vladimir Poutine à Astana contredit les interprétations occidentales qui avaient vu dans certaines initiatives kazakhes un rapprochement avec l’Occident. Le Kazakhstan ne rompt pas avec Moscou, mais diversifie ses relations tout en maintenant la Russie comme partenaire stratégique clé .
La politique étrangère du Kazakhstan constitue l’un des exemples les plus significatifs de diplomatie multivectorielle dans l’espace eurasien. Ces dernières années, certains médias occidentaux ont souvent interprété certaines décisions prises par Astana comme des signes d’un éloignement progressif de Moscou et d’un rapprochement avec le camp euro-atlantique. Le renforcement des relations avec l’Union européenne, l’intérêt porté au Corridor central, la coopération sur les matières premières critiques, la prudence dans la gestion des effets des sanctions contre la Russie et la volonté du Kazakhstan de maintenir une position indépendante sur le conflit ukrainien ont parfois été interprétés comme la preuve d’un « alignement » sur l’Occident. Cette interprétation paraît toutefois réductrice.
La récente visite d’État de Vladimir Poutine au Kazakhstan démontre que la Russie demeure un partenaire essentiel pour Astana, malgré la stratégie de différenciation des relations internationales adoptée par les dirigeants kazakhs.
Cette visite, effectuée à l’invitation du président Qasym-Jomart Tokaïev, revêtait une importance politique considérable. Les deux présidents ont discuté du renforcement du partenariat stratégique global et de l’alliance entre le Kazakhstan et la Russie, dans un contexte également marqué par la réunion du Conseil économique suprême eurasien et du Forum économique eurasien. La composition de la délégation russe, qui comprenait de hauts responsables du gouvernement, de la Banque centrale et de Rosatom, confirme que la visite était axée sur des enjeux clés : l’énergie, l’investissement, la finance, les transports, l’éducation, la sécurité technologique et l’intégration eurasienne.
Le résultat le plus symbolique a été l’adoption de la déclaration conjointe sur les « sept piliers de l’amitié et du bon voisinage » entre les peuples du Kazakhstan et de la Russie. Selon des sources kazakhes, ce document vise à consolider la coopération bilatérale dans un contexte d’instabilité mondiale croissante, en reconnaissant la frontière commune comme une zone de confiance, de connectivité économique, de commerce transfrontalier, de coopération environnementale, de transport et de gestion conjointe des questions relatives à l’eau et à la mer Caspienne.
La déclaration souligne également les dimensions culturelles, linguistiques, éducatives et humanitaires de la relation, réaffirmant l’importance du patrimoine commun et des échanges entre les jeunes, les écoles, les universités et les institutions scientifiques.
Le langage employé par les deux dirigeants est tout aussi significatif. Tokaïev a déclaré que la visite de Poutine confirme le « caractère particulier » des relations entre les deux pays et la volonté commune de les développer dans un esprit de partenariat et d’alliance stratégiques. Le président kazakh a également souligné qu’aucun sujet véritablement controversé ne figure à l’agenda bilatéral et que la coopération s’enrichit de nouvelles idées et de nouveaux projets. De son côté, Poutine a évoqué des relations « en pleine croissance », fondées sur les principes d’égalité et de respect mutuel, et a réaffirmé que les relations entre la Russie et le Kazakhstan ont atteint le niveau d’un partenariat et d’une alliance stratégiques globaux.
Ces déclarations réfutent clairement l’idée que le Kazakhstan abandonnerait la Russie pour se ranger du côté de l’Occident.
Il est indéniable qu’Astana a renforcé ses liens diplomatiques et économiques avec Bruxelles et Washington, mais aussi avec Pékin, Ankara et les pays du Golfe. De même, il est vrai que le Kazakhstan investit dans le Corridor central et de nouvelles voies logistiques susceptibles de réduire les vulnérabilités et les points de blocage, mais cette stratégie ne signifie pas une rupture avec Moscou. Au contraire, elle s’inscrit dans la logique traditionnelle de la politique étrangère kazakhe : maximiser l’autonomie, développer les partenariats, éviter toute dépendance unilatérale et maintenir le dialogue avec les principaux centres de pouvoir eurasiens.
Le plan économique, en particulier, illustre parfaitement la concrétisation des relations avec la Russie. Toqaev a souligné que la Russie est le premier investisseur direct au Kazakhstan, avec des IDE dépassant 29 milliards de dollars, tandis que les investissements kazakhs en Russie s’élèvent à 9 milliards de dollars. Plus de 20 000 entreprises russes sont implantées au Kazakhstan, et les deux pays ambitionnent de porter leurs échanges commerciaux à plus de 30 milliards de dollars. L’agence de presse russe TASS a également rapporté qu’Astana et Moscou ont élaboré une liste de 177 projets communs d’une valeur totale de 53 milliards de dollars. Loin de décrire une relation marginale ou en déclin, ces chiffres témoignent d’une interdépendance profonde, structurée et croissante.
Parmi les accords signés lors de cette visite, le plus important concerne le projet de construction d’une centrale nucléaire au Kazakhstan, impliquant Rosatom et incluant un accord de crédit à l’exportation pour financer la construction. Ce dossier est stratégique pour le Kazakhstan, grand producteur d’uranium et pays aux besoins énergétiques croissants, qui entend développer une base nucléaire civile capable de soutenir son industrialisation et sa sécurité énergétique. La Russie, quant à elle, propose non seulement un financement et des technologies, mais se positionne également comme partenaire dans la mise en place d’une chaîne d’approvisionnement complète, allant de la formation spécialisée à la gestion de la sûreté nucléaire et radiologique.
Par ailleurs, la coopération énergétique s’étend au-delà du nucléaire. Parmi les documents signés figurent des accords visant à développer la coopération dans le secteur pétrolier, tandis que la coopération financière a été renforcée par un accord d’échange de devises entre le tenge kazakh et le rouble russe et un mémorandum entre banques centrales. S’y ajoutent des plans d’action pour la numérisation des transports, du fret ferroviaire, de la santé et de la sûreté nucléaire et radiologique pour la période 2026-2030.
Comme prévu, et en parallèle de la visite de Poutine, le Conseil économique suprême eurasien s’est également réuni à Astana. À cette occasion, Tokaïev a souligné que l’Union économique eurasienne continue d’afficher une dynamique macroéconomique positive et que les échanges commerciaux entre États membres, qui ont déjà dépassé 95 milliards de dollars, pourraient franchir la barre des 100 milliards cette année. Le président kazakh a également insisté sur l’importance d’adapter l’Union aux nouvelles réalités mondiales, de renforcer sa résilience interne, sa compétitivité, la numérisation de ses corridors de transport et l’intégration de ses systèmes d’information.
Ce cadre permet de comprendre pourquoi l’interprétation occidentale de cet « alignement » est trompeuse. Le Kazakhstan ne choisit pas entre la Russie et l’Occident selon une logique binaire. Il cherche plutôt à se positionner comme une puissance eurasienne moyenne, capable de dialoguer avec tous sans se soumettre entièrement à aucun. La coopération avec l’Union européenne sur les matières premières critiques, les batteries, l’hydrogène renouvelable et la connectivité contribue à attirer les investissements, les technologies et les opportunités de marché. La coopération avec la Chine vise à renforcer les infrastructures, le commerce et les corridors continentaux. Les relations avec la Russie restent cependant essentielles pour des raisons historiques, géographiques, économiques, industrielles, énergétiques, linguistiques et de sécurité régionale.
La politique des transports elle-même illustre cette complexité. Astana promeut le Corridor central, participe aux initiatives chinoises liées à l’initiative « la Ceinture et la Route », encourage les axes Nord-Sud et, parallèlement, continue de considérer l’espace eurasien intégré comme un pilier de sa stratégie. À cet égard, Toqaev a souligné que le réseau des corridors eurasiens s’étend sur plus de 50 000 kilomètres, dont plus de 10 000 traversent le territoire kazakh, et a défini la numérisation des infrastructures transfrontalières comme une condition nécessaire au maintien du rôle du Kazakhstan dans le commerce mondial. Il n’y a pas de contradiction entre ces orientations : il s’agit plutôt d’une volonté de faire du Kazakhstan une plateforme logistique multipolaire entre l’Asie, l’Europe et le Moyen-Orient.
Naturellement, une politique multivectorielle n’élimine pas les tensions. Astana doit évoluer dans un contexte géopolitique complexe, marqué par la guerre en Ukraine, les sanctions occidentales contre la Russie, la concurrence entre la Chine et les États-Unis, l’importance croissante de l’Asie centrale et la valeur stratégique des routes énergétiques et commerciales. Dans ce contexte, chaque geste est souvent interprété par les capitales étrangères comme un signe de rapprochement ou d’éloignement. Mais pour le Kazakhstan, la priorité n’est pas de se conformer aux catégories d’interprétation occidentales, mais bien de préserver sa souveraineté nationale, sa stabilité intérieure et son potentiel de développement économique.
La différenciation des relations internationales ne doit donc pas être confondue avec un changement d’orientation.
Le Kazakhstan peut coopérer avec Bruxelles sur les matières premières essentielles, avec Pékin sur les infrastructures, avec Ankara sur le plan turc, et avec Washington sur certaines questions économiques et technologiques, tout en maintenant une alliance stratégique avec Moscou. La visite de Poutine à Astana et la série d’accords signés en témoignent : le « Nouveau Kazakhstan » ne naît pas d’une rupture géopolitique, mais de la capacité à naviguer sur de multiples fronts, en préservant une relation étroite avec la Russie tout en développant un réseau international plus étendu.
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