Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Gabriel Rockhill sur l’effacement du fascisme dans l’imaginaire politique libéral

Il y a chez Rockhill un rappel permanent de la nature fasciste de l’Etat capitaliste qui a bien des mérites et ce texte est à sa manière une illustration de ce que nous ne cessons de répéter à savoir que le fascisme est déjà là alors que toute la vie politique, l’électoralisme en particulier maintient l’illusion du soft pouvoir. L’acceptation du néocolonialisme et de la nature répressive de classe ne cesse de grandir en France sur le modèle des Etats-Unis. A ce titre ce texte est roboratif. Pourtant, il y a aussi dans cette courte démonstration la négation facile de tout rapport de force qui puisse transformer non pas la nature de l’Etat mais développer l’existence d’une guerre de position au sein du dit Etat à travers ses appareils comme par exemple le système scolaire, et même les célébrations républicaines, on ne voit plus très bien la différence avec Foucault et la french theory justement dénoncée par Rockhill jadis. Tout ce qu’il dit sur la manière dont a été introduit la machine nazie au coeur même des Etats-Unis, de l’UE est totalement exact mais il n’est pas pris en compte l’histoire, avec l’existence de partis communistes puissants à la fin de la deuxième guerre mondiale, leur influence et leur destruction par l’eurocommunisme, le fait qu’au stade actuel l’impérialisme en est à se débarrasser de ses propres institutions et de l’histoire nationale, il y a eu un processus d’effacement du fascisme qui a mené une guerre et ça continue avec ce genre d’assénement, l’histoire est étonnement niée, le libéralisme et le capitalisme identiques et cela peut aboutir à une complaisance qu’il avait justement dénoncé dans la manière dont le marxisme aurait été interprété par la french Theorie. (note et traduction de danielle Bleitrach pour histoireetsociete)

Il y a dans cette histoire racontée aux enfants et cette illustration toute l’ambiguité du « gaullisme » qui a la même nature de classe que le pétainisme qu’il a combattu qui nie le rôle des communistes, de l’URSS et finit par aller rencontrer Franco et les brumes celtiques mais qui a aussi joué un rôle avec les communistes dans le refus de la domination des USA, l’application du programme de la Résistance. Il est dommage que Rockhill ignore dans cette des CRS réprimant le peuple l’histoire des CRS et la manière dont dans « les événements de Marseille » ils ont fraternisé avec les communistes et ont servi de prétexte à l’éviction des communistes du gouvernement sous la décision des Etats-Unis intimant qu’ils soient chassés. (note de danielle Bleitrach)

  • Auteur : Le chapitre de gaucheLe chapitre de gauche
  • 1er juin 2025

Extrait transcrit et légèrement modifié par Helmut-Harry Loewen, Winnipeg, 17 février 2020, d’une présentation du Dr Gabriel Rockhill (Philosophie, Université Villanova) : « Vers une contre-histoire de la théorie française : comprendre l’économie politique mondiale des idées » dans le cadre du programme d’été de l’Atelier de Théorie Critique / Critical Theory Workshop à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) à Paris, le 15 juillet 2019 :

L’imaginaire historique dominant du monde occidental dans son extension globalisée – assurément depuis la Seconde Guerre mondiale, voire avant – repose sur l’idée que nous vivons dans des démocraties libérales qui défendent l’État de droit et dont le rôle est de maintenir un appareil d’État neutre protégeant les droits de tous les individus. C’est là le cœur du libéralisme politique.

Ce récit, cette vision imaginaire de l’histoire, occulte complètement d’autres dimensions essentielles de l’histoire, dont l’une des plus importantes est le règne du pouvoir autoritaire et fasciste comme composante intrinsèque de tous les États-nations libéraux modernes. Nous l’avons constaté hier [le 14 juillet 2019] avec la juxtaposition du faste de l’État libéral et de son appareil militaire, qui déploie devant le public toute sa puissance militaire et son cérémonial, présumant et espérant que tous ses citoyens se contenteront d’observer passivement, en spectateurs, ce déploiement de force militaire et d’État de droit protecteur propre à la France, le tout agrémenté de feux d’artifice et autres festivités. Que se passe-t-il en réalité ? Parallèlement, les manifestations des Gilets jaunes se poursuivent, ignorées des médias, et certains de leurs leaders sont pris pour cible : arrêtés dans des circonstances manifestement ciblées, ils sont ensuite conduits dans des centres de détention de la police, le tout sous couvert de mise en scène. Ce qui me paraît être une illustration miniature du fonctionnement historique des États-nations libéraux : l’État se présente toujours comme un bienfaiteur protégeant les droits des citoyens, alors qu’en réalité, les pauvres et tous ceux qui résistent à la lutte des classes menée par la classe dirigeante sont systématiquement soumis à un régime fasciste et autoritaire.

L’idée qu’il existe un risque de voir l’État-nation devenir fasciste – comme la France ou les États-Unis à l’ère Trump – est absurde, car il s’agit d’une conception historique simpliste qui occulte le fait que le fascisme et le régime autoritaire ont toujours fait partie intégrante du fonctionnement des États-nations libéraux et capitalistes. C’est ce que Césaire affirme dans son « Discours sur le colonialisme », à propos du terme même de « fascisme » : on parle de fascisme lorsqu’il apparaît en Europe, mais l’histoire du colonialisme est celle de la destruction autoritaire des vies des masses populaires et de leur soumission au joug colonial capitaliste. Le problème d’une conception unidimensionnelle de l’histoire et de l’imaginaire historique dominant est qu’elle occulte tout cela, ne laissant apparaître que le récit libéral de l’État bienveillant, ou les « contradictions du libéralisme ». Ce dernier présuppose – si l’on se réfère aux travaux de Chomsky et d’autres tenants de cette thèse – que l’État-nation est potentiellement capable de mettre en œuvre ce qu’il proclame. L’État-nation affirme que nous avons les droits de l’homme et du citoyen, qu’il protège tous ses citoyens, etc., mais il se contredit en faisant constamment le contraire. Or, cette vision ne permet pas de comprendre la relation historique réelle entre fascisme et libéralisme. Cette relation s’apparente à celle de deux modes de gouvernance que je qualifie de « bon flic/mauvais flic » du pouvoir capitaliste. Ces deux modes de gouvernance fonctionnent en étroite complicité, oscillant fréquemment entre eux. Pour les communautés de couleur pauvres aux États-Unis, c’est généralement le régime autoritaire et fasciste du complexe pénitentiaire industriel qui prévaut, mais pour les Blancs — non pas considérés comme une couleur mais comme une catégorie socio-économique — ils sont généralement soumis à un régime libéral.

Si nous parvenons à une compréhension plus multidimensionnelle de cette histoire, nous ne pourrons pas succomber à l’idée d’un quelconque « esprit du temps », d’une marche de l’histoire ou autres notions de ce genre. C’est essentiel pour comprendre notre situation actuelle. Le risque n’est pas l’avènement du fascisme. La réalité, c’est qu’il a toujours été là. Les progressistes doivent apprendre à reconnaître son existence. […] Tout le récit qu’on nous a imposé par Hollywood et les mécanismes du soft power en général est fondamentalement erroné : l’idée que les États-Unis ont vaincu le nazisme et le fascisme, puis instauré l’État de droit libéral et l’ont étendu au monde entier. Ce récit est erroné à tellement de niveaux que je ne saurais même pas par où commencer. J’ai mentionné l’opération Paperclip, grâce à laquelle 1 600 nazis ont été directement amenés aux États-Unis après la guerre, avec des laboratoires et des financements pour la recherche. Selon l’étude d’Eric Lichtblau [« Les nazis d’à côté : comment l’Amérique est devenue un refuge pour les hommes d’Hitler »], entre 10 000 et 15 000 nazis ont été recrutés après la guerre. L’objectif était de confirmer ce que les États-Unis savaient pertinemment, grâce à tous les documents internes qui le prouvent : les fascistes et les nazis excellent dans un domaine : l’élimination de toute résistance au capitalisme. Nous avons donc collaboré avec ces mercenaires et mis en place – l’opération Gladio est connue en Europe – des armées clandestines. Ce processus est extrêmement bien documenté. Ces documents sont transmis à l’Union européenne – qui a adopté une résolution à ce sujet, il ne s’agit donc pas d’une théorie du complot farfelue – ainsi qu’à la Cour suprême italienne. L’État italien a été reconnu coupable d’avoir une armée clandestine orchestrée par la CIA, un groupe de fascistes dont le rôle était de s’assurer que si des militants de gauche approchaient du pouvoir, leurs organisations seraient détruites et leurs dirigeants ciblés pour assassinat ou emprisonnement. Dans le cadre de la « stratégie de la tension », ils ont alors perpétré des actes de terrorisme contre la population civile afin d’atteindre un double objectif : d’une part, terroriser les citoyens pour les inciter à voter pour des gouvernements de droite prônant le maintien de l’ordre ; d’autre part, délégitimer les mouvements de gauche, en particulier les communistes, mais aussi, plus largement, tous les anticapitalistes, anarchistes, etc. Ce système est précisément le fonctionnement du monde dans lequel nous vivons, mais il est difficile à percevoir. C’est pourquoi je parle, sur le plan conceptuel, de l’esthétique du pouvoir. L’esthétique du pouvoir révèle comment un appareil puissant, tel qu’un État-nation ou une multinationale, construit une image de lui-même, une esthétique essentielle à son fonctionnement. Si les Américains instruits étaient informés des camps d’internement japonais, de l’opération Gladio et de toute une série d’autres opérations en cours, il serait bien plus difficile de maintenir l’opinion publique sous contrôle.Il faut donc produire une image du pouvoir qui soit plus ou moins à l’opposé de son fonctionnement réel. C’est pourquoi le soft power est si important : il sème la confusion quant au fonctionnement du monde.

Portion transcrite : 09:02 min – 17:07 min

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