1- De l’exhibitionnisme et du spectacle dans la chute de l’hégemon unipolaire :
Comme le souligne un des articles que nous publions aujourd’hui : La corruption a toujours été au cœur de la vie politique américaine. Parmi les scandales les plus retentissants, on compte le népotisme de Warren G. Harding et les abus de pouvoir révélés lors du scandale du Watergate sous Richard Nixon . Pourtant, de nombreux historiens affirment que ce qui distingue Donald Trump des précédentes présidences corrompues, c’est que la corruption n’opère plus à huis clos, dissimulée par les rituels libéraux de la légitimité institutionnelle et les euphémismes du décorum politique. Sous Trump, la corruption se manifeste au grand jour, comme un spectacle, célébrée comme un signe de force, de richesse, de vengeance et de loyauté personnelle .
Nous voici revenus à la question que se posaient déjà un certain nombre de philosophes avec la montée du nazisme : Comment « le libéralisme », la démocratie d’éthique idéaliste abstrait en négation avec sa réalité capitaliste et impérialiste est-il conduit périodiquement au fascisme ? Comment l’indifférence philosophique devant certains faits « désagréables » de la souffrance humaine au nom de principes abstraits idéologiques peut-elle aboutir à une telle monstruosité si elle n’exprimait pas la réalité de la société capitaliste ? Où encore cette question sur le développement scientifique et technique, ce qui pourrait libérer l’être humain de la malédiction du travail devient une menace sur le genre humain? Toutes ces questions ont déjà été abordées et la réponse la plus convaincante était déjà que ce qui prétendait lutter contre le fascisme sans en considérer l’essence capitaliste ne pouvait pas le combattre. Il ne s’agissait pas seulement de mots, de pensée mais de réalisation avec Stalingrad et la chute de Berlin. C’est cette démonstration que l’on prétend faire oublier en allant jusqu’à identifier nazisme et communisme sous la notion manipulatrice de « totalitarisme ». le grand équivalent quand le capitalisme marche à reculons.
Dans notre livre sur Zugzwang ou la fin du libéralisme libertaire. Et après? Nous décrivons ce moment où quoiqu’il fasse l’impérialisme ne peut qu’aggraver la situation et le paradoxe c’est que ce mouvement s’accompagne de cet exhibitionnisme satisfait, ce spectacle de la force et celui de la diabolisation toujours du socialisme, du communisme, de l’idée même de Révolution.
Depuis quelques jours nous apportons des exemples de ce paradoxe dont la description émane de ce qui est le monde impérialiste lui-même. A savoir, l’impossibilité pour les monarchies du Golfe et aujourd’hui leur équivalent en Asie du Sud Est de trouver la « sécurité » dans l’unipolarité impérialiste. Nous assistons à une sorte de dérive des continents vassalisés par rapport à l’hégémonie des Etats-Unis. Ceux-ci effraient mais sont de plus en plus perçus comme incapable d’assurer la sécurité militaire, économique, politique de leurs « clients »; le cas de l’Asie du Sud après celui des monarchies du Golfe. L’article provient d’Asia Times, les milieux d’affaire de Hong Kong et d’un journaliste de Dhaka qui ne sont pas à proprement parler des anti-impérialistes. Là aussi la tentation est dans une dynamique régionale autonome qui a peu de chance de se réaliser dans l’acceptation des diktats des Etats-Unis.
2- L’Impossibilité de maintenir la domination comment colmater la fissure? Le Totalitarisme.
la référence à lénine s’impose : quels sont les indices d’une situation révolutionnaire? le premier indice est l’impossibilité pour les classes dominantes de maintenir leur domination sous une forme inchangée; crise du sommet, crise de la politique de la classe dominante et qui crée une fissure par laquelle le mécontentement et l’indignation des classes opprimées se fraient un chemin. (1)
Il y a selon nous en ce moment plusieurs manières pour tenter de colmater des fissures qui ne cessent de s’élargir pour créer la confusion et l’inertie par lesquels le mécontentement et l’indignation des classes opprimées tentent de se créer un chemin. Parce que nul ne peut nier que les pouvoirs issus de cet hégémon unipolaire sont eux mêmes en état d’instabilité permanente, là encore la « coalition » de Merz, Starmer et macron, en est l’illustration.
Là aussi le populisme, le sauveur suprême a remplacé ou parait avoir remplacé les partis, les coalitions d’intérêt, malheur aux peuples qui ont besoin de tels héros! Un retour à Marx hégélien, celui de l’Histoire qui nous invite à dépasser les pièges moralisateurs, les dogmatismes idéologiques dans lesquels le mouvement ouvrier a été enfermé en occident y compris cette manière « bonapartiste » de lier l’issue à la personnalisation du chef comme dans le cas de Trump mais que l’on retrouve à des degrés divers dans toute l’évolution du système de représentation électoral vers ce qui effectivement peut mériter cette définition du totalitarisme.
Le totalitarisme est un régime politique n’admettant aucune opposition organisée, politique ou syndicale, individuelle ou collective, et exerçant une mainmise sur l’État et la totalité des activités des sphères publique et privée de la société.
Si la notion de « totalitarisme » a quelque pertinence c’est bien de décrire jusqu’à quel degré de confusion nous conduit la démocratie libérale et comment elle se retourne en son contraire: le refus d’admettre la moindre pensée dissidente ou considérée comme telle, en la disqualifiant a priori comme « propagande ». Quitte à aboutir à cette asphyxie intégrale du raisonnement qui est de ne pas pouvoir comprendre une pensée avec laquelle on est en désaccord. Et quand tout cela n’est pas simple pensée mais est incarné dans un système institutionnel qui transforme chaque individu en sujet actif ou passif de cette « aliénation » au point de prendre pour vérité ce qui l’opprime et aujourd’hui le conduit à la misère, à la guerre, il y a bien totalitarisme. Quand la censure devient la norme acceptée de tous puisque celui qui dit autrement est désigné comme un profanateur.
L’utilisation du totalitarisme comme une notion cache misère susceptible d’unir nazisme et communisme devient alors l’expression l’ultime confusion quand la réalité du caractère monstrueux de ce que devient l’hégemon unipolaire est difficilement niable. On monte une illusion idéologique de l’équivalence pour mieux tenter de sauver le système, nous serions devant un simple dysfonctionnement de l’ordre néolibéral toujours plus où moins attribuable au « populisme ». Quand la monstruosité s’accompagne d’une vaine agitation et ne trouve face à lui que le jugement moral.
Celui qui cherche la bassesse des êtres humains la trouvera nécessairement. Notons au plan théorique que c’est l’interprétation que Marx fait de Hegel qui est un impitoyable critique du moralisme idéaliste quand ce dernier explique : il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre. Contentons-nous de noter à quel point notre vision géopolitique se nourrit de cette pseudo intimité et combien nous avons désormais un vision politique qui est friande des seuls ragots de l’exercice de la toute puissance .
3- Il n’y a point de héros pour son valet de chambre
On pourrait résumer les références au « héros » chez Hegel à deux affirmations, la première est « malheur au peuple qui a besoin de héros », la seconde est cette affirmation de la phénoménologie de l’esprit qui veut qu’il n’y ait point de héros pour son valet de chambre.(2)
Dans les deux cas l’apparente conviction telle qu’elle est énoncée dans tous les cas dénonce le piège moralisateur dans lequel on prétend enfermer la Révolution. parce que c’est aussi de cela qu’il s’agit, de l’émancipation humaine. Si un peuple a besoin de héros, affirmait Hegel, c’est qu’il est dans une impasse et ne dispose pas de la cohésion lui permettant d’en sortir. D’où l’attente de l’apparition, littéralement et au sens quasi religieux sinon superstitieux du terme, de l’homme providentiel, capable de « le » (et non « nous ») sauver. Car malheur au peuple qui a besoin de se soumettre à une telle idolâtrie, tout comme malheur « au peuple dont le présent est assez précaire pour qu’il cherche dans le passé des représentants exemplaires de son identité menacée ». Une identité complètement fabriquée comme un chauvinisme Ce prophète espéré, en effet, destiné à subsumer sous sa figure le destin collectif, n’incarnera en réalité qu’une dérive superstitieuse, pour faire de ce destin un leurre, sinon une monstruosité. Est-ce qu’il difficile de voir cela ? Nous prenons le cas exemplaires de ce chauvinisme bâti sur la haine de l’altérité, qu’il s’agisse de ce que l’on prétend faire des juifs en Israël ou du cas du régime ukrainien. Non seulement ce régime apparaît pour ce qu’il est et ses accointances avec l’idéologie nazie n’a rien du hasard mais nous sommes invités nous mêmes à concevoir les peuples israéliens, voir juif et ukrainien sous un angle totalitaire que nous sommes obligés de partager même si nous ne voulons pas de la guerre.

manifestation spontanée de joie populaire sous Macron… le 30 mai 2026.
Par exemple, nous reprenons à travers un article de Jakline Boyer une très inconfortable vision de ce qui se passe réellement dans l’opinion publique ukrainienne et russe. Le mécontentement mais ce n’est pas tout à fait ce qu’on vous en dit. Il y a le cas de Diana Pantchenko, notons que notre propagande occidentale la décrit comme une journaliste née à Kiev qui a reçu en 2020 le prix ukrainien de journaliste de l’année mais ajoute sur un ton navré et définitif son interdiction et sa fuite pour diffusion de « la propagande’ de Moscou. Combien de gens sont-ils contraints en France d’adopter de tels propos comme la vérité vraie puisque les médias, l’élite poltitico-médiatique dans son totalitarisme nous invite à penser ainsi.Si la notion de totalitarisme a un sens c’est bien celui d’inventer contre les FAITS manifestes que la population de l’Ukraine n’a qu’une opinion et que ce qui est différent devient propagande.
4- Un parti révolutionnaire qui renonce à la révolution peut-il survivre?
Et là nous sommes renvoyés à la vocation même d’Histoire et societe à partir du fait que nous sommes français et qu’agir si peu que ce soit sur la situation française relève d’une responsabilité indispensable.
Je dois dire que la manière dont nous en sommes arrivés en France, à « gauche » en particulier et même dans une partie du PCF – qui traîne son boulet atlantiste- à admettre comme parole d’évangile tout ce qui est défendu dans l’acceptation d’un tel « totalitarisme » géopolitique et d’histoire pose la question de la survie possible d’un parti révolutionnaire et de la gauche elle-même, nous affirmons qu’il y a là le choix de la caricature de l’homme providentiel alors même que l’on détruit toute prise de conscience nécessaire. (2)
Nous voici dans ce dialogue qui est au coeur d’Histoireetsociete, qui revendique ce nom, en créant ce site j’ai dit que le sens de ma vie était la Révolution, l’émancipation humaine et au-delà la dialectique du vivant (3)
Si Franck Marsal représente, avec d’autres, ce que le PCF a de plus porteur d’espoir, et s’il se doit de l’exprimer dans ce qui devient un dialogue avec la sympathisante que je suis devenue. Sympathisante je reste à cause des catégories concrètes auxquelles s’attaque ce qui reste de ce parti Travail, souveraineté paix, tout cela à le mérite de désigner le fondamental, le singulier mais la question demeure de savoir à quelles conditions il peut y avoir action et pas seulement une vaine agitation, quand la proposition demeure « ineffective » parce que pour le conserver dans sa pureté supposée, celle de la social démoicratie atlantisée, il refuse d’y mêler la seule chose qui soit source « d’effectivité », à savoir le fait que le monde multipolaire est déjà là et qu’il n’est pas parfait mais correspond à la réalité des êtres humains de leur temps, leur souffrance, leurs nécessités objectives, qu’il y a là la dynamique dans laquelle l’union des contraires prend son sens et dit ce qu’est le travail, la souveraineté d’aujourd’hui.
Il est de plus en plus manifeste que je ne pourrais plus avoir la patience de faire comme si depuis des décennies rien n’avait changé si le Front populaire par exemple était le modèle d’aujourd’hui comme l’est pour d’autre le suprêmatisme du bon colonisateur ou encore une stratégie du « mouvement » derrière un chef menant à la présidentielle, organisant les divisions, soient les solutions. Tout cela ne se rapporte à aucune expérience réelle, et demeure hors sol. Il m’eut été impossible après trente ans de répression et de stigmatisation d’ avoir à assumer de telles positions historiques et géopolitiques de plus en plus indéfendables et qui à terme condamnent toute la gauche à la disparition.
Il n’y a rien de plus accompli que ces tentatives du PCF , ce qui exclut alors la politique du pire, à savoir noyer le bébé dans l’eau du bain.
Que reste-t-il au plan géopolitique si contraignant ,ne serait-ce qu’en matière de guerre ou de paix, du poids du surarement de l’esprit du 38 e congrès? L’impossibilité peut-être d’un vrai dialogue qui ne soit pas celui de factions. En toute sincérité je l’ignore et le minimum d’honnêteté est de faire le peu qui parait juste.
Ne pas me mêler des débats qui concernent les communistes eux mêmes, mais comment s’empêcher de craindre le poids de l’opportunisme électoraliste manifeste de certains qui font là une erreur de calcul catastrophique quand on voit ce qui se dévoile de leur choix anti-russe. Y compris le refus de prendre en compte le basculement historique, sinophobe de fait, niant la réalité du monde multipolaire et de l’affrontement de classe sous jacent, ce qui logiquement conduit à se rallier au fascisme de l’hégémon unipolaire déjà à l’oeuvre dans cette terrible description de l’enrôlement des malades mentaux.
Ce dont je suis convaincue c’est qu’il faut retrouver le chemin de l’unité d’action pas celle du « politicien » en finir avec l’idéalisme éthique, avec les dogmatismes idéologiques mais plus que jamais ne pas renoncer au théorique celui de la dialectique historique qui fait percevoir le présent à la fois comme déjà advenu par rapport à ce que nous en percevons et comme devenir sur lequel il faut agir dans le concret. Le présent, les défis qu’il nous pose est ce point dans lequel se réalise l’unité du résultat (le socialisme et du point de départ du processus en l’occurrence ce qui s’est passé dans les diverses étapes du passé). L’utopie est dénoncée par cette focalisation indispensable sur les tâches du présent. En l’occurrence ce mouvement vers le bellicisme et le surarmement.
A propos je ne dirai rien de la mort d’Edgard Morin si ce n’est qu’il est mort en bonne santé à tous les points de vue, ce qui est tout de même la meilleure manière de concrétiser la dialectique du vivant, dont la seule énigme est la vie dans laquelle se réalise l’unité du résultat et du point de départ.
danielle Bleitrach
(1) Nous citons à la page 169 quasiment en conclusion ce texte célèbre de Lénine extrait de la faillite de la II e Internationale dans lequel il définit une situation révolutionnaire. Danielle Bleitrach Le Zugzwang la fin du libéralisme libetaire Et après. Delga 25 février 2026
(2) Il n’est pas de héros pour le valet de chambre ; non point parce que le premier n’est pas un héros, mais parce que le second est … valet de chambre, auquel le premier a affaire non en tant que héros, mais comme quelqu’un qui mange, boit, s’habille, etc., bref, est pris dans la singularité du besoin et de la représentation. Ainsi donc, il n’y a pas pour la pratique jugeante d’action en laquelle elle ne puisse opposer le côté de la singularité, de l’individualité, au côté universel de l’action, et faire, face à celui qui agit, le valet de chambre de la moralité. (Hegel Phénoménologie de l’esprit, traduction de Jean Pierre Lefebvre) Il y a bien des interprétations possibles à ce constat mais Marx choisit celle de devoir servir le peuple avec la totalité de son être y compris la trivialité qui prend en compte tous les besoins humains. Pour Marx, l’intérêt fondamental de Hegel, c’est qu’il établit l’universel dans le singulier et cette dualité privilégie l’action effective et elle vise ce moralisme absurde, cette censure à laquelle rien n’échappe. Celui qui s’érige en juge des actions humaines, celui qui les scrute en cherchant la souillure et qui ne manquera pas de la trouver, celui-là n’est rien de plus, conclut-il, qu’un « valet de chambre de la moralité ».
(3) D’où la référence dans ce livre à quelques grandes figures françaises qui ont fait le pari de l’Histoire et de la place de la France dans la Révolution. je pars de la défaite vu par Aragon mais aussi de sa description de la bataille de Crecy avec cette classe imbécile massacrant sa propre piétaille. Toujours en conclusion p. 174, avec le monde multipolaire l’histoire revient, celle qui transforme le peuple en tempête tel que l’a décrit Hugo dans quatre vingt treize : « Devant cette mystérieuse complication de bienfaits et de souffrance se dresse le Pourquoi de l’Histoire ? Parce que… C’est d’ailleurs ce qui m’a incité à définir ce livre le Zugzwang comme le cahier du Pourquoi …
(4)La figure du Grand homme est pourtant primordiale chez Hegel : il s’agit à la fois du héraut et du héros du futur, parce qu’il saisit le sens de l’Histoire. Le Grand Homme, dans et par lequel l’Esprit se matérialise dans le monde, sait en effet quelle direction prendre pour inaugurer une nouvelle étape de l’Histoire en refondant l’État. Il est donc porteur d’une violence dans l’Histoire, d’une force : en tant qu’il saisit l’Esprit absolu, il produit le germe du futur. Hegel donne deux exemples importants de Grands Hommes dans l’Histoire : Jules César, mais surtout Napoléon. Il écrit ainsi de ce dernier qu’il « [a] vu l’Esprit du monde à cheval » : parce qu’il était un Grand Homme, Napoléon fut l’un de ceux qui rendit l’Esprit universel effectif à même le mouvement de l’Histoire, par la violence de ses actes qui donnèrent lieu à des bouleversements qui changèrent le cours de l’Histoire. Ainsi, l’action du Grand homme passe par l’exercice de la violence, pour pouvoir réaliser de grands bouleversements. Hegel justifie ainsi la tyrannie, là où elle stabiliserait le politique : la violence du tyran, contrairement à celle du despote, est à ses yeux nécessaire au maintien de l’unité politique, ainsi qu’à la défense de l’État. En fait, Il y a le primat de l’action et il n’y a pas d’action, seulement une vaine agitation, quand un homme laisse exprimer sa singularité sans rien produire qui puisse recevoir un nom, entrer dans une catégorie. Mais il n’y a pas d’action non plus si l’universel est seulement pensé, voulu, s’il demeure « ineffectif » parce que l’homme, pour le conserver dans sa pureté, refuse d’y mêler la seule chose qui soit source « d’effectivité », à savoir précisément sa singularité, son individualité, sa particularité. Il ne s’agit pas d’une simple juxtaposition, mais de la fusion, de l’union intime de deux contraires : l’universel ne se réalise que par le singulier, grâce au singulier, en mobilisant ce que l’auteur de l’action a de plus personnel, voire de plus intime, incommunicable, injustifiable, bref de plus rebelle à l’universalité. Cette union des contraires caractérise toute action, particulièrement l’action héroïque, qui n’atteint la grandeur suprême que par l’engagement sans réserve du héros avec tout ce qui lui est propre, y compris toutes les petitesses dont son valet de chambre est le témoin exclusif, et qui lui font dire que le prétendu héros n’en est pas un.
Pourquoi Hegel met-il ainsi en lumière, de préférence à d’autres oppositions, la dualité de la singularité et de l’universalité ? Parce que cette dualité structure tout ce qui mérite d’être appelé « action », toute action « en tant qu’action« . Il n’y a pas d’action, seulement une vaine agitation, quand un homme laisse exprimer sa singularité sans rien produire qui puisse recevoir un nom, entrer dans une catégorie. Mais il n’y a pas d’action non plus si l’universel est seulement pensé, voulu, s’il demeure « ineffectif » parce que l’homme, pour le conserver dans sa pureté, refuse d’y mêler la seule chose qui soit source « d’effectivité », à savoir précisément sa singularité, son individualité, sa particularité. Il ne s’agit pas d’une simple juxtaposition, mais de la fusion, de l’union intime de deux contraires : l’universel ne se réalise que par le singulier, grâce au singulier, en mobilisant ce que l’auteur de l’action a de plus personnel, voire de plus intime, incommunicable, injustifiable, bref de plus rebelle à l’universalité. Cette union des contraires caractérise toute action, particulièrement l’action héroïque, qui n’atteint la grandeur suprême que par l’engagement sans réserve du héros avec tout ce qui lui est propre, y compris toutes les petitesses dont son valet de chambre est le témoin exclusif, et qui lui font dire que le prétendu héros n’en est pas un.
Mais si l’universel ne se réalise que par le singulier, l’individuel, le particulier, toute action est moralement impure. Chaque action se prête en effet, quant à sa moralité, à un double examen : d’abord « l’examen de son adéquation au devoir », examen qui concerne uniquement le « côté universel » de l’action, ensuite « cet autre examen qui porte sur la particularité ». Prenons le cas d’une action parfaitement « adéquate au devoir » : lorsque l’inquisition morale passera à « l’autre examen », elle découvrira forcément que le mobile de cette adéquation au devoir n’est pas l’adéquation au devoir, que l’action en question n’aurait jamais été accomplie si elle ne procurait à son auteur une satisfaction étrangère au devoir, donc proprement amorale. Il ne peut en être autrement : exiger que le devoir soit accompli uniquement par devoir, « au nom du devoir », exiger qu’il soit la seule raison d’être de l’action, sa « fin pure », sans mobile étranger se mêlant à lui, c’est vouloir le priver de la seule force capable de le rendre effectif, c’est donc vouloir que l’action morale ne soit pas une action. Toute action, du seul fait qu’elle est une action, pourra ainsi être condamnée par un jugement du même type que celui du valet de chambre décrétant que le héros n’est pas vraiment un héros puisqu’il ne peut se passer de champagne. Quand il cite le proverbe, quand il l’interprète en disqualifiant le valet de chambre, c’est donc ce moralisme absurde, cette censure à laquelle rien n’échappe, que vise Hegel. Celui qui s’érige en juge des actions humaines, celui qui les scrute en cherchant la souillure et qui ne manquera pas de la trouver, celui-là n’est rien de plus, conclut-il, qu’un « valet de chambre de la moralité ».
« Face à celui qui agit », face à « l’agissant », la posture du valet de chambre de la moralité est exclusivement celle du « jugement ». S’il « fait », lui aussi, quelque chose, s’il « agit » d’une certaine façon, son action ne consiste qu’à juger : c’est une « pratique jugeante ». Le verdict de cette pratique jugeante est toujours le même, une condamnation que le valet de chambre de la moralité justifie par son savoir : il est celui qui « sait », qui « connaît l’intérieur ». Tout comme le domestique pense connaître de trop près son maître pour être impressionné par lui, le valet de chambre de la moralité ne s’en laisse pas conter lorsqu’on loue telle ou telle action : il sait ce qu’il en est, il sait ce que cache le « côté universel » qui n’est que l’aspect extérieur de l’action, il sait « opposer » à ce côté universel l’autre côté, le côté intérieur « de la singularité, de l’individualité », la « particularité propre » de l’action, le mobile personnel qui la guide secrètement, et la disqualifie fatalement. Pour nous convaincre « qu’aucune action » ne peut lui « échapper » Hegel met à l’épreuve du jugement moralisateur trois raisons courantes de louer celui qui agit, d’abord dans le cas extrême, exceptionnel, où l’action « s’accompagne de gloire » parce que son auteur se sacrifie entièrement à l’universel, ensuite dans la situation plus « générale » où sans atteindre la gloire, sans « excéder » sa condition, l’auteur de l’action se montre toutefois « capable de choses plus hautes », enfin en considérant que même là où il n’y a ni gloire ni dépassement de soi « l’action en général » est bonne en ce qu’elle permet à l’individu de se reconnaître dans ce qu’il fait, dans le monde qu’il produit, de parvenir « à la contemplation de soi-même dans l’objectalité ». Ces diverses appréciations positives de l’action, la conscience morale entend toutefois s’assurer qu’elles sont bien méritées. Pour savoir, par exemple, si l’acte glorieux est digne de l’admiration qu’il suscite, elle exige qu’on enquête sur son véritable mobile, qu’on s’assure que ce mobile n’est pas précisément le désir de se faire admirer, que l’abnégation apparente de l’acte ne cache pas la satisfaction d’un intérêt personnel. Or le bilan d’une pareille enquête ne fait aucun doute. Celui qui « connaît l’intérieur » sait que la gloire, partout et toujours, tombe justement sur ceux qu’anime une « quête passionnée » de la gloire, que les « honneurs » échoient à ceux qui font tout pour les obtenir et que si l’action en général permet à l’individu de se reconnaître dans ce qu’il fait, c’est parce qu’une « pulsion » égoïste, vaniteuse, le détermine d’emblée à ne trouver de « jouissance » que dans la « conscience de sa propre excellence », sans tenir compte d’autre chose. Voilà ce que sait le valet de chambre de la moralité. S’il n’était pas un valet de chambre, il déduirait de ce savoir une critique de l’exigence de pureté morale ; étant un valet de chambre, et n’étant que cela, il en tire une raison de déprécier systématiquement toutes les actions humaines.
Cette dépréciation, ce dénigrement, ce rabaissement de la personne qui agit, particulièrement lorsque cette personne est admirée pour ce qu’elle fait, n’impliquent en eux-mêmes aucune déformation mensongère de la réalité : le valet de chambre dit la vérité, son savoir est un authentique savoir. Mais si son jugement est factuellement exact, il est conceptuellement faux puisqu’il divise ce qui doit être uni, reprochant absurdement à l’action de ne pas se soumettre à ce qui la rendrait impossible. L’autre face de cette erreur conceptuelle est la prétention de celui qui passe son temps à juger les autres au lieu d’agir, prétention d’être le seul à réellement « bien » agir, le seul à maintenir l’universel dans sa pureté, à ne pas le contaminer par du singulier, du particulier, de l’individuel. Or s’il est permis, comme le fait ici Hegel, de dénommer « pratique jugeante » le discours moralisateur, s’il est permis de voir en lui une sorte d’action, il doit être permis de retourner contre une telle action l’arme que le valet de chambre de la moralité dirige contre toutes les autres sans exception, c’est-à-dire l’arme du soupçon, de chercher le mobile personnel de cette frénésie de juger, la haine secrète, le ressentiment qui inspire toutes ces condamnations. La vraie morale doit faire plus que se moquer du moralisme, elle doit dénoncer sa bassesse et son hypocrisie.
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