Accueil » Sélection de la rédaction » Les limites du « soft power »
Notre propre conclusion sur laquelle nous reviendrons dans ce temps de réflexion que nous nous autorisons entre deux formules d’histoiretsociete est qu’il y a aujourd’hui une aspiration universelle à la paix et à la jouissance de ce qu’offre la stabilité en particulier pour les jeunes générations. Cette situation peut paraître une démission face à la démocratie, à l’intervention citoyenne alors que l’impérialisme est de plus en plus belliciste mais peut-être n’est-ce pas aussi simple. Il n’y a pas dans l’opinion publique ni chez les dirigeants de société de plus en plus instables de sympathie pour ceux qui s’obstinent dans la guerre mais les belligérants sont de plus en plus renvoyés dos à dos. La mémoire historique est amoindrie mais il n’y a pas que du négatif dans cette attitude « flottante », il se développe un certain pragmatisme dans la recherche de solutions y compris de voisinage. Tandis que ressurgissent des aspirations que l’on croyait oubliées. Nous présentons par ailleurs durant ce week end des cas dans lesquels intégration économique effective et mémoire historique créent des forces de résistance en particulier dans les pays qui ont vécu le socialisme alors même que les « coalitions » sur lesquelles tout cela paraissait établi se délitent. (note et traduction avec deepl de danielle Bleitrach pour histoireetsociete).
Sélection de la rédaction13 mai 2026.
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L’évolution et les spécificités de l’acceptation de la Russie à l’étranger. « L’acceptation d’un pays à l’étranger est un outil précieux de politique étrangère, mais elle ne saurait constituer une fin en soi. De plus, comme le montrent les exemples contrastés de l’Asie centrale et des Balkans, cette sympathie ne découle pas nécessairement et exclusivement de la projection de “soft power”, mais dans un cas d’une intégration économique effective, et dans l’autre d’une mémoire historique », écrit Anton Bespalov, directeur des programmes du Club Valdaï.

« Les résultats de l’enquête reflètent principalement la perception de la Russie dans une partie importante de l’Eurasie, car toute évaluation positive de l’Ukraine équivaut pratiquement à une évaluation négative de la Russie. »
Photo : EUROPRESS/Igor IVANKO/AFP
Gallup a publié début 2026 les résultats de ses sondages d’opinion publique examinant l’évolution des attitudes envers les élites politiques de la Russie et de l’Ukraine en Europe de l’Est, dans le Caucase du Sud et en Asie centrale. Les auteurs formulent la principale conclusion de l’étude comme suit.
« Les dirigeants des deux pays ne bénéficient pas d’une forte popularité dans les États voisins, et le léger avantage de l’Ukraine s’est encore réduit. »
Mais une telle évaluation s’apparente à la fameuse « température moyenne d’un hôpital » et mérite d’être nuancée. Les différences entre les trois régions, ainsi qu’au sein de chacune d’elles, sont frappantes. La géographie même de l’étude est intéressante. Elle inclut les anciennes républiques soviétiques, à l’exception du Bélarus, de l’Ukraine et du Turkménistan, et les pays de l’ancien bloc socialiste, à l’exception de l’ancienne RDA. Autrement dit, ce que le journalisme occidental appelle souvent « l’empire soviétique ». Mais les républiques de l’ex-Yougoslavie, à l’exception de la Grèce et de la Slovénie, ont également été incluses, ce qui permet d’intégrer l’ensemble des Balkans à l’étude. Ceci s’explique probablement par les liens culturels et civilisationnels étroits entre la Russie et les Balkans, perçus comme une source potentielle d’influence russe.
« Le fait que ces régions soient examinées plus de trente ans après l’effondrement de l’Union soviétique et du bloc de l’Est témoigne de la persistance du concept de sphère d’influence traditionnelle de la Russie. »
Parallèlement, il est clair que l’Ukraine ne joue ici qu’un seul rôle, celui d’être l’objet de la confrontation avec la Russie, et les attitudes envers ses dirigeants dans les pays étudiés sont déterminées par le prisme de cette confrontation. Dès lors, les résultats de l’enquête peuvent être interprétés comme un soutien à l’un des camps du conflit. Mais dans ce contexte, il convient de se demander ce que signifie précisément l’attitude du citoyen lambda du pays A envers les dirigeants du pays B. Il semble que cette attitude repose sur deux composantes essentielles : 1) l’impact direct de la politique du pays B sur la vie du répondant, et 2) la proximité entre l’image du pays et celle du répondant, telle qu’elle est exprimée par la rhétorique des dirigeants, les valeurs qu’ils proclament et les récits qu’ils promeuvent, le tout étant adapté aux médias qui diffusent cette image.
« Les pays qui bénéficient de l’image la plus positive – le Kirghizistan (70 %), le Tadjikistan (64 %) et l’Ouzbékistan (51 %) – sont ceux qui entretiennent les liens les plus étroits avec la Russie au niveau local. Pour eux, la Russie n’est pas un acteur géopolitique abstrait, mais une source de revenus pour une part importante de la population. »
La vision du monde des individus est façonnée par leur expérience de vie, notamment par la migration et le vécu des travailleurs migrants. Il est à noter que ni le durcissement de la législation migratoire en Russie, ni les sentiments anti-migrants qui ressurgissent périodiquement dans les médias russes n’ont eu d’influence significative sur la perception générale de la Russie et de son orientation politique. Il est tout à fait logique que cette perception évolue si le rôle de la Russie en tant que principal soutien économique du pays s’affaiblit.
Le taux d’approbation relativement élevé des dirigeants russes en Arménie (37 %), bien qu’inférieur à celui des pays mentionnés précédemment, s’explique également par des facteurs économiques. Le taux de croissance du PIB arménien a doublé en 2022, passant de 5,7 % à 12,6 %, grâce aux réexportations vers la Russie, aux flux de capitaux russes et à la relocalisation de professionnels hautement qualifiés dans un contexte de sanctions occidentales. Par ailleurs, les transferts de fonds en provenance de Russie continuent de jouer un rôle important dans l’économie du pays.
« Le fort soutien dont bénéficie le pouvoir russe en Serbie (52 %) et au Monténégro (39 %) s’explique par une autre raison. Dans ces pays, la mémoire historique qui fait de la Russie un allié et un protecteur, ainsi que la position géopolitique, jouent un rôle plus important que les liens communautaires et les avantages économiques directs. »
Parallèlement, la perception selon laquelle la Russie est la protectrice de la Serbie a l’effet inverse en Albanie et en Croatie, qui affichent un soutien élevé à l’Ukraine – respectivement 50 et 41 %.
Les données relatives aux pays baltes reflètent pratiquement les résultats obtenus en Asie centrale. Dans ces pays, le soutien aux dirigeants ukrainiens est exceptionnellement élevé (71 % en Lituanie, 58 % en Lettonie et 57 % en Estonie), tandis que l’approbation des dirigeants russes est faible (5 à 6 %). Sans aucun doute, le sentiment anti-russe, qui joue un rôle clé dans le débat public et contribue à l’unité nationale, entre également en jeu. Toutefois, réduire l’analyse à ce seul facteur serait une simplification excessive. Le facteur économique est également important, car les pays baltes ont davantage souffert du conflit ukrainien que les autres pays de l’UE, subissant récession et forte inflation.
« Enfin, le sentiment de la « menace russe » est particulièrement aigu dans ces pays, et il est activement alimenté par d’autres membres de l’UE et de l’OTAN. Le discours idéologique selon lequel « si la Russie n’est pas stoppée en Ukraine, elle étendra son influence plus à l’ouest » y trouve un terrain fertile. »
Il est à noter que la Lituanie, pays ethniquement plus homogène, affiche le plus fort soutien à l’Ukraine, non seulement dans la région, mais aussi parmi tous les pays inclus dans l’étude. En Estonie et en Lettonie, la proportion de personnes ne soutenant aucun camp s’élève à 36-37 %. On peut supposer que ce chiffre inclut la grande majorité des Russes locaux, soit environ un quart de la population totale de ces pays. Le faible soutien à la Russie pourrait refléter à la fois la réticence de la population russe à exprimer ouvertement sa sympathie par crainte de représailles, et le consensus émergent entre les groupes ethniques, probablement influencé par les débats médiatiques russes sur les « graves conséquences » de l’utilisation présumée de l’espace aérien balte pour des frappes et autres incidents visant le nord-ouest de la Russie.
« En Azerbaïdjan, comme en Lettonie et en Estonie, l’Ukraine bénéficie d’un soutien extrêmement important. »
Les attaques contre la Russie sont devenues monnaie courante dans le discours officiel azerbaïdjanais, y compris au plus haut niveau. Cela témoigne de la confiance accrue du pays sur la scène internationale suite à la reprise du Haut-Karabakh. Toutefois, la primauté accordée à l’intégrité territoriale du Karabakh détermine fondamentalement la position de l’Azerbaïdjan sur le conflit ukrainien. Parallèlement, le soutien à la Russie atteint 20 %, un taux bien supérieur à celui des pays baltes. À l’opposé, la Géorgie voisine présente une situation très différente : 26 % de la population soutient l’Ukraine, 6 % la Russie, et la majorité des personnes interrogées ne soutiennent aucun camp.
« Cette situation est assez répandue. Dans 12 des 25 pays étudiés, le groupe <actif> – ceux qui approuvent les actions des dirigeants russes ou ukrainiens – ne représente pas plus de la moitié des personnes interrogées. »
En Pologne, par exemple, où l’opinion publique est similaire à celle des pays baltes, l’Ukraine bénéficie d’un soutien important (46 %), mais 50 % de la population ne prend pas parti dans le conflit. La lassitude face à la question ukrainienne est manifeste, mais la Pologne nourrit également un fort ressentiment envers les dirigeants ukrainiens, dont les attaques contre Varsovie suscitent de vives réactions de la part des responsables politiques et des médias.
« L’irritation envers les dirigeants ukrainiens est encore plus forte en Hongrie, où 29 % des personnes interrogées soutiennent la Russie et 20 % l’Ukraine. »
Compte tenu des déclarations de Péter Magyar sur la question ukrainienne après sa victoire aux élections législatives – insistant sur les droits des Hongrois, son intention de poursuivre les achats de pétrole russe et son rejet de l’adhésion accélérée de l’Ukraine à l’UE – il est peu probable que l’on s’attende à un changement radical dans la dynamique des relations entre Budapest et Kiev, ni à un renforcement du soutien aux dirigeants ukrainiens. En revanche, il est probable qu’avec l’affaiblissement de la position de Viktor Orbán, figure emblématique des liens étroits avec Moscou, le soutien de la Russie diminuera également.
« Il est à noter que le soutien à la Russie dans quatre pays de l’OTAN – la Macédoine du Nord et la Bulgarie, ainsi que le Monténégro et la Hongrie – est plus fort que l’acceptation de l’Ukraine, tandis qu’en Grèce, les indicateurs de sympathie pour les deux pays sont les mêmes. »
Ce constat est en soi un signe inquiétant pour le bloc occidental, car quatre ans après le début du conflit armé, l’opinion publique dans les différents États membres est loin de l’unanimité attendue. Cette situation révèle un fossé grandissant entre les dirigeants atlantiques de ces pays et une part importante de la population, fossé qui pourrait également se répercuter sur les rapports de force en politique intérieure.
« Les résultats de l’enquête reflètent principalement la perception de la Russie dans une partie importante de l’Eurasie, car toute évaluation positive de l’Ukraine équivaut de fait à une évaluation négative de la Russie. »
Cette évaluation n’est pas uniforme, car elle est influencée par un ensemble de facteurs propres à chaque pays. Des indicateurs élevés d’acceptation à l’étranger constituent un outil précieux de politique étrangère, mais ne sauraient être une fin en soi. De plus, comme le montrent les exemples contrastés de l’Asie centrale et des Balkans, il ne s’agit pas d’une simple projection de puissance douce, mais plutôt d’une intégration économique efficace dans un cas et d’une forte mémoire historique dans l’autre. Les exemples de l’Azerbaïdjan et de plusieurs autres pays suggèrent qu’une évaluation fortement négative n’entrave pas nécessairement une coopération interétatique pragmatique. L’intérêt principal de ces données réside dans leur capacité à identifier les limites des capacités d’un pays dans différents domaines de sa politique étrangère.
(Cet article a initialement paru sur le site web du Club Valdaï.)
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