TOPO EXPRESS
Les faits sont têtus et le bilan de Syriza en Grèce l’est également. Cet article analyse comme nous l’avons fait pour l’axe Israélo-émirat les contradictions de la période et il montre que la Grèce et Chypre offrent à Israël une véritable alliance dans des domaines aussi divers que la cybersécurité aux technologies, du militaire au tourisme. Actuellement il y a la tentative de déconnexer la Chine de l’Europe. Quand nous avons publié les positions de Melenchon, cela a arrêté la sensibilité de ceux qui le suivent et n’ont que de la haine pour Roussel, pourtant les faits sont têtus,tout ce que dit Melenchon ne tranche pas sur ce qu’a été le projet mitterrandien à savoir renouer avec l’atlantisme et l’UE. Une politique, comme celle de Syriza qui s’inscrirait pleinement dans la stratégie américaine visant à freiner la croissance chinoise en perturbant et en déstabilisant progressivement les routes commerciales de Pékin.(note et traduction de danielle Bleitrach pour histoireetsociete)
Politique , 13 mai 2026
L’« ALLIANCE » CONTROVERSÉE ENTRE LA GRÈCE ET ISRAËL
Par Daniele Perra
Depuis la fin de l’ère bipolaire, suivie de la crise de la dette dévastatrice de 2009, la Grèce a dû repenser son rôle dans le paysage géopolitique de plus en plus complexe de la Méditerranée orientale. Prise en étau entre l’austérité de l’UE, la forte influence allemande sur son économie et l’hostilité intermittente de la Turquie, Athènes, consciente de sa position géographique privilégiée de porte d’entrée de l’Europe vers les Balkans (ce qui la rend également particulièrement vulnérable aux flux migratoires), a choisi de tisser des liens diplomatiques et militaires étroits avec Israël. Cependant, cette relation comporte des risques : de nouvelles formes de dépendance, une érosion accrue de la souveraineté dans divers domaines et le risque d’être entraînée dans le conflit qui ne cesse de s’étendre au Moyen-Orient.
Après le 7 octobre 2023, la Grèce a maintenu une position relativement équilibrée concernant le conflit au Moyen-Orient et, notamment aux Nations Unies, a voté sans distinction ou s’est abstenue sur les résolutions qui allaient clairement à l’encontre des souhaits d’Israël. Cependant, dans le même temps (plus précisément entre 2023 et 2026), les relations commerciales entre les deux pays de la Méditerranée orientale ont connu une forte croissance, poursuivant la tendance observée depuis la deuxième décennie du XXIe siècle et, paradoxalement, se renforçant sous le gouvernement Syriza du Premier ministre Alexis Tsipras. Ce phénomène, tout aussi paradoxal (mais tout à fait similaire à ce qui a été observé dans d’autres États européens), s’est déroulé discrètement et sans attirer l’attention d’une opinion publique très critique à l’égard de la politique et des opérations militaires israéliennes à Gaza et en Cisjordanie.
Mais comment évolue la relation de plus en plus étroite entre Athènes et Tel Aviv ? Trois projets principaux se dessinent. Le premier est le Grand Interconnexion Maritime : un projet d’infrastructure électrique sous-marine basé sur la technologie HVDC ( courant continu haute tension ). Ce projet, anciennement connu sous le nom de projet EuroAsia (dans le cadre d’un accord signé en 2021 et également financé par l’Union européenne), devrait constituer le plus long câble sous-marin au monde : 310 km entre Israël et Chypre, auxquels s’ajoutent 898 km entre Chypre et la Grèce, garantissant ainsi à Chypre une connexion électrique avec le reste du continent, dont elle est actuellement dépourvue. Par ailleurs, il semble inextricablement lié à deux autres projets d’envergure : le projet East-Med et le Corridor économique Inde-Moyen-Orient (IMEC) .
Il est important de procéder de manière ordonnée. La coopération trilatérale entre la Grèce, Chypre et Israël est bien établie depuis longtemps et vise à « créer un centre d’intérêts communs reliant l’Europe et le Moyen-Orient ». En 2020, le Forum gazier de la Méditerranée orientale a été créé à cette fin, avec la participation de l’Italie, de l’Égypte et de la Jordanie. En 2021, le Forum Philia s’est tenu entre la Grèce, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Bahreïn (une initiative vivement critiquée par Ankara pour son caractère anti-turc). La même année, Chypre a accueilli un forum entre Israël, les Émirats arabes unis et la Grèce, dans le but de forger une alliance stratégique s’étendant du golfe Persique à la Méditerranée, s’appuyant également sur la normalisation historique des relations entre Tel-Aviv et Abou Dhabi, réalisée grâce aux accords d’Abraham, négociés par Donald Trump. En réalité, à ce jour, l’axe israélo-émirati est celui qui déploie le plus d’efforts, notamment grâce à une position ouvertement belliqueuse (outre son influence néfaste au Yémen, en Libye, au Soudan et en Somalie, les Émirats ont même participé activement à l’agression contre l’Iran), pour remodeler le Moyen-Orient. Cette stratégie sert à la fois le projet expansionniste du « Grand Israël » et le maintien de l’hégémonie du dollar dans les transactions pétrolières internationales. À cet égard, les Émirats jouent un jeu à double tranchant, coopérant (économiquement) avec des entreprises chinoises et menaçant même d’abandonner le dollar américain si Washington ne leur apporte pas la protection et le soutien financier nécessaires en cas de nouvelle escalade du conflit avec l’Iran.
Dans ce contexte, le projet EastMed vise principalement à créer une infrastructure géoéconomique pour approvisionner l’Europe en gaz à hauteur de 10 millions de mètres cubes par an, à partir de gisements situés en Israël et à Chypre (un corridor terre-mer de 1 900 km, également soutenu par l’entreprise italienne ENI et la société française Total, notamment en raison des tensions franco-turques dans la région). Cependant, le projet a été brutalement interrompu par la pandémie de 2020 et par le manque d’intérêt de l’Amérique du Nord, qui jugeait le rapport coût-bénéfice non rentable, d’autant plus que les États-Unis privilégiaient (et privilégient toujours) la vente de leur GNL (gaz naturel liquéfié) à l’Europe. Ce facteur a été exacerbé par le conflit en Ukraine, même si cet événement a ravivé l’intérêt pour le projet EastMed comme moyen de diversifier l’approvisionnement énergétique de l’Europe.
Mais la coopération gréco-israélienne ne se limite pas aux seules questions géoéconomiques et d’infrastructures. Il est également important de considérer que la Grèce, au sein de l’UE, demeure, dans les faits, une colonie allemande. L’Allemagne, État européen à la position la plus ouvertement pro-sioniste (indépendamment de l’appartenance politique de son gouvernement), contrôle ses principales voies de transport (aéroports et autoroutes notamment) depuis la crise de 2009. Et il ne fait aucun doute que les pressions allemandes expliquent les positions beaucoup plus conciliantes adoptées par les gouvernements grecs à l’égard d’Israël depuis cette crise.
Cette coopération englobe donc également des domaines tout aussi sensibles : de la cybersécurité aux technologies, du militaire au tourisme. Dans ce dernier cas, l’augmentation des investissements israéliens dans l’immobilier grec ne doit pas être sous-estimée. Ce phénomène s’observe également à Chypre et a suscité de vives critiques de la part des partis politiques et des organisations de la société civile, qui y voient une forme insidieuse de colonisation, voire la possibilité que les îles grecques deviennent une sorte d’arrière-garde stratégique israélienne en cas de conflit majeur dans la région.
En matière de cybersécurité, la position de la Grèce ne diffère guère de celle de l’Italie et d’autres États européens, qui ont externalisé ce service auprès d’entreprises israéliennes étroitement liées aux services de renseignement militaire de ce pays autoproclamé « État juif ». Cette situation implique, et peut entraîner, une perte de souveraineté, un risque de vol de données et un possible chantage de la part d’un pays qui a trop souvent démontré son manque de fiabilité dans ce domaine.
La coopération militaire revêt toutefois un intérêt particulier, Athènes cherchant à se doter d’une force de dissuasion efficace contre la Turquie. Dans ce domaine, les efforts déployés pour construire le système de défense antimissile « Bouclier d’Achille » (conçu pour le désormais célèbre Dôme de fer et d’une valeur d’environ 3 milliards de dollars), l’acquisition par la Grèce du système de lancement de missiles PULS (produit par le groupe israélien Elbit Systems, principal fournisseur de systèmes et d’équipements aériens sans pilote pour les Forces de défense israéliennes), ainsi que la coopération dans le domaine des applications militaires de l’intelligence artificielle (déjà testée par Israël à Gaza et au Liban grâce à la société américaine Palantir) et dans la guerre numérique sont particulièrement significatifs. Enfin, les exercices et entraînements conjoints sur la base aérienne de Kalamata, dans le Péloponnèse, sont tout aussi importants.
Globalement, le renforcement de la coopération gréco-israélienne présente plusieurs aspects critiques : 1) des problèmes évidents de cohésion interne au sein de l’OTAN (la Grèce, comme mentionné précédemment, recherchant une relation privilégiée avec Tel-Aviv par mesure anti-turque, à un moment où les relations entre Israël et la Turquie sont au plus bas, marquées par des conflits d’intérêts manifestes concernant leurs sphères d’influence respectives et une concurrence géopolitique pour le rôle de centre énergétique de l’Europe) ; 2) le risque qu’Athènes devienne un complice d’Israël dans ce qui constitue, en pratique, des opérations de nettoyage ethnique (au Liban comme dans les Territoires occupés), comme cela a déjà été souligné lors de la visite à Athènes de Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations Unies sur la situation en Palestine.
Dans cette perspective, cette coopération, notamment au regard du lien potentiel entre les projets gréco-israéliens et l’IMEC, doit également être interprétée comme une tentative de dissocier la Grèce (porte d’entrée de l’Europe vers les Balkans) des projets d’interconnexion eurasiens de la Chine, qui ont identifié le port du Pirée comme l’un de leurs terminaux clés. Dès lors, elle s’inscrirait pleinement dans la stratégie américaine visant à freiner la croissance chinoise en perturbant et en déstabilisant progressivement les routes commerciales de Pékin.
Source : Fondation pour la culture stratégique
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