Puisque Patrick Lawrence l’auteur de cet article s’autoréférence je me permets de souligner que c’est exactement ce que je défend également depuis le début du millénaire et je considère même que l’Occident et les USA ont démontré leur incapacité à assumer ce rôle en Europe quand ils ont agi en Yougoslavie en toute illégalité non seulement en intervenant de fait contre la Serbie mais n’oubliez pas qu’ils ont à ce moment là bombardé l’ambassade de Chine. (1) dont tout à fait d’accord avec ce commentaire : Depuis le début de ce millénaire, je défends l’idée qu’établir la parité entre l’Occident et le non-Occident est une nécessité fondamentale à laquelle doit répondre le 21ème siècle. Les nations ou les blocs peuvent travailler à accoucher cette parité ou la combattre. Mais ils ne peuvent pas faire tourner la roue de l’histoire à l’envers. C’était déjà ma ligne directrice au moment où une nouvelle ère s’est inaugurée à travers les événements du 11 septembre 2001. Et si on prend cette perspective tous les conflits prennent une logique globale. (note de danielle Bleitrach histoireetsociete)
Ce qui est en jeu, en Iran et en Ukraine, c’est le rééquilibrage du pouvoir mondial. Un moment historique se dévoile.
Jean-luc Picker
avr. 20, 2026
Traduction d’un article de Patrick Lawrence paru dans Consortium News le 18 avril 2026

Le destroyer états-unien Baingridge dans le canal de Suez, en route vers la guerre des Etats-Unis et d’Israël contre l’Iran, le 5 mars 2026 (DoD/Wikimedia Commons/Public Domain)
Tout d’abord, le mercredi 8 avril, Il y a eu le bombardement par Israël de la ligne de chemin de fer Chine-Iran. Un élément essentiel de l’initiative de la Ceinture et la Route, l’ambitieux projet de Beijing, également connu sous le nom de ‘nouvelles routes de la soie’. Parmi toutes les cibles à portée des F-35 israéliens, pourquoi choisir une infrastructure soutenue par la Chine ?
Ensuite, le mercredi 15, c’était les 32 pays de l’OTAN qui se retrouvaient à Berlin pour s’assurer que, sur le front Est, la guerre contre la Russie ne risquait pas de tomber en panne sèche. Aussi triste que jamais, Mark Rutte, le nouveau secrétaire-général introduisait les débats : « nous n’avons pas le droit de perdre l’Ukraine des yeux » .
Puis d’autres informations récentes sont venues s’agglutiner, comme l’annonce faite par Dan Caine, le président de l’état-major inter-armées des USA le 16 avril. Le Pentagone autorise désormais la flotte du Pacifique à interdire l’océan Pacifique et l’océan Indien à la circulation des navires qui transporteraient du pétrole iranien vers des ports asiatiques ou convoieraient du « matériel de support » depuis l’Asie (comprenez : la Chine) vers la République Islamique.
Arrêtons-nous là un instant et réfléchissons.
Alors que la guerre en Ukraine bourdonne (comme ses drones) encore et encore, l’Occident ne semble toujours pas prêt à prendre au sérieux la position des Russes.
Au Moyen Orient, la situation est assez similaire. Les Etats-Unis et le chien enragé que Netanyahu a fait d’Israël n’ont aucune intention de chercher à comprendre le sens du plan en 10 points proposé par l’Iran pour mettre un terme à la guerre. Un guerre qui lui a été imposée mais qu’il est disposé à continuer, le cas échéant.
Il y a-t-il dans ces deux conflits un élément commun qui fait que, pour comprendre l’instant que nous vivons, nous devons considérer l’Ukraine et l’Iran comme les côtés pile et face d’une même guerre ?
Je n’ai pas une grande estime pour les commentateurs qui s’auto-référencient. Permettez-moi toutefois cette exception, parce que c’est le chemin le plus court pour répondre à cette question.
Depuis le début de ce millénaire, je défends l’idée qu’établir la parité entre l’Occident et le non-Occident est une nécessité fondamentale à laquelle doit répondre le 21ème siècle. Les nations ou les blocs peuvent travailler à accoucher cette parité ou la combattre. Mais ils ne peuvent pas faire tourner la roue de l’histoire à l’envers. C’était déjà ma ligne directrice au moment où une nouvelle ère s’est inaugurée à travers les événements du 11 septembre 2001.
Et ce à quoi nous assistons aujourd’hui, à travers les guerres en Europe et au Moyen Orient, c’est à l’accouchement douloureux de cette nouvelle ère. Dans les deux cas, ce qui est en jeu, ce pourquoi on se bat, c’est un rééquilibrage du pouvoir. Nous en percevons la portée mondiale et historique au fur et à mesure qu’il se dévoile.
C’est ce que cherchent les Russes depuis que Donald Trump est revenu à la tête des Etats-Unis en déclarant qu’il voulait mettre un terme à la guerre en Ukraine et remettre à l’équilibre les relations avec Moscou.
C’était déjà ce qu’ils cherchaient à la fin de la guerre froide. C’est le même espoir qu’ils ont communiqué dans les deux propositions de traités envoyées en décembre 2021, l’une aux bureaux de l’OTAN à Bruxelles, l’autre à Washington. Des propositions qui se voulaient les bases de négociations à venir pour un règlement en profondeur des relations entre la Fédération de Russie et l’Occident.
Moscou cherche à traiter d’égal à égal

Trump et Poutine à Anchorage, en Alaska, en Août 2025 (DoD /Benjamin Applebaum)
Dans leurs discours, tant le président Poutine que son très expérimenté ministre des affaires étrangères Sergei Lavrov évoquent régulièrement la ‘cause première’ de la guerre en Ukraine. Pour eux, cette question est la base de toute tentative de règlement durable entre l’Est et le bloc de l’Ouest. Ce n’est là en réalité qu’une reformulation de la même demande, répétée depuis une trentaine d’année [voir : La chronologie ukrainienne nous révèle l’histoire]
Le problème, c’est que la réponse de l’Occident n’a pas changé, elle non plus : c’est une longue liste de refus, parfois directs, parfois malhonnêtes, parfois incompétents.
En novembre dernier, le régime Trumpien a transmis un plan de paix en 28 points. En rupture avec le mantra accepté depuis plus de trois décades de relations avec la Russie, ce plan a créé un véritable choc. Il proposait de négocier un pacte de non-agression entre la Russie, l’Europe et l’Ukraine. On y lisait que « toutes les ambiguïtés des trente dernières années seront alors considérées comme réglées ».
On y trouvait aussi cette idée centrale : « un dialogue entre la Russie et l’OTAN sera établi… en vue de résoudre toutes les questions de sécurité et de créer les conditions d’une désescalade militaire permettant d’assurer la sécurité globale »…
Les 28 propositions étaient trop belles pour être vraies. Ce document a été rédigé par les deux personnages que l’incompétence de Trump tient à présenter comme ses ‘émissaires de paix’ : Marco Rubio et Steve Witkoff. Ils manquaient d’une vision claire des limites de ce qu’ils pouvaient proposer. De ce brouillard est née la signification profonde de ces 28 points : l’acceptation d’une relation entre l’Est et l’Ouest basée sur la parité.
C’était bien sûr totalement hors de question et la suite l’a rapidement démontré.
Malgré la réception favorable à Moscou, le régime de Trump a rapidement abandonné ce plan et semble avoir abandonné par la suite toute idée de « deal » avec la Russie.
Quant aux Européens, effrayés à la simple idée d’une solution négociée, ils se sont forgé une réalité parallèle avec laquelle on hésite à croire qu’ils puissent encore s’illusionner. Le meeting qui s’est tenu le mercredi 15 avril à Berlin a enregistré des promesses de transfert de matériel militaire vers Kiev à hauteur de 4.7 milliards de dollars. Au cours du périple qu’il entame dans les capitales européennes, Zelensky en engrangera bien d’autres.
Au cours de son adresse à l’assemblée, Boris Pitorius, ministre de la défense allemand, semble avoir parlé au nom de tous. Evoquant les pourparlers de paix, il a déclaré que « en vérité, la Russie ne les a jamais vraiment pris au sérieux. C’est pourquoi il est si important que nous continuions à soutenir l’Ukraine ».
La Russie n’aurait jamais pris les négociations au sérieux ? Est-ce qu’il a une idée de comment ce genre d’affirmation est interprété à Moscou ? Est-ce qu’il comprend que le message qu’il envoie aux Russes, c’est que leurs intérêts légitimes de sécurité ne seront jamais pris au sérieux par l’Occident, et que seul le champ de bataille pourra les obliger à reconsidérer cette ineptie ?
Téhéran pose ses conditions

Le centre des congrès Jinnah à Islamabad transformé en centre de presse lors des pourparlers entre l’Iran et les USA à l’hôtel Serena, en arrière-plan (Humza Ahmed /Wikimedia Commons/CC BY-SA 3.0)
C’est exactement au même problème que les Iraniens font face.
Lisez les dix points du document proposé par Téhéran pour mettre fin à la guerre déclenchée par les Etats-Unis et Israël. L’arrêt des attaques par les deux agresseurs y est seulement mentionné en préambule. Les exigences formulées à la suite (le retrait de toutes les forces militaires états-uniennes de la région, la signature d’un pacte de non-agression avec les Etats-Unis, la reconnaissance des droits nucléaires de l’Iran, les réparations de guerre etc…) articulent une demande pour régler la « cause première », comme disent les Russes. Une demande pour « une nouvelle architecture de sécurité ». Une demande, pour revenir à mon point de départ, pour la parité, en tant que pays non-occidental.
Ces jours-ci, la presse est en effervescence au sujet d’un retour à la table des négociations après la débâcle du vice-président J.D. Vance à Islamabad la semaine dernière. Je suis convaincu que les Iraniens désirent ardemment éviter de nouveaux bombardements sauvages et indiscriminés tels que ceux que leur population civile a subis avant la mise en place du cessez-le-feu le 8 avril. Mais je serais surpris qu’ils abandonnent leur demande en 10 points, pas plus que les Russes n’abandonneront la leur.
Ces deux nations semblent être arrivées à la conclusion que l’heure était arrivée de s’opposer à l’Occident, au nom de la nécessité fondamentale du 21ème siècle, que j’ai mentionnée plus haut. Il y a pour cela deux raisons.
En premier lieu, la Russie et l’Iran se sont tous les deux considérablement renforcés en tant que pays non-occidentaux aux cours des dernières années. Un développement acquis au feu des confrontations incessantes avec l’Occident. La roue de l’histoire a tourné.
Le pouvoir et la cohérence sont en déclin
La deuxième raison, c’est que le déclin du pouvoir et de la cohérence des Etats-Unis et de ses alliés – et la frustration qu’ils en éprouvent- est maintenant visible aux yeux de tous.
Est-ce que les pouvoirs occidentaux sont capables de lire l’importance de ce tournant historique ? Je ne vois pas comment il pourrait en être autrement. Si l’on met de côté l’irrationalité des obsessions sionistes et la haine viscérale du régime néo-nazi ukrainien à l’égard des Russes et de la Russie, et si l’on adopte une vue d’ensemble de la situation mondiale, les conflits en cours apparaissent clairement comme des guerres de défense d’une hégémonie occidentale en fin de course.
C’est là, à mon avis, ce qui permet de comprendre la destruction du chemin de fer Chine-Iran. Comme toujours, ce sont les israéliens qui ont du faire le ‘sale boulot’ comme ils disent. Mais le bombardement d’une infrastructure chinoise de cette importance ne doit rien au hasard. Il exprime clairement l’angoisse des Etats-Unis, confrontés à la montée en puissance de la plus importante des puissances non occidentales et à la mise en place d’une proposition mondiale créative[1]. Une proposition effrayante pour les élites des think tanks de Washington, qui reconnaissent sur le tard ce qu’elle signifie pour l’avenir.
Si vous ne me suivez pas, regardez cette carte. Ce chemin de fer est essentiel pour la Chine. Il fait partie de son plan à long terme pour mettre en place des connexions les plus efficientes possibles à travers l’Europe du Sud Est, vers les capitales européennes. A ce jour, la Chine a investi dans ce projet 40 milliards de Yuan, soit environ 6 milliards de dollars. Et ce n’est qu’une des facettes des investissements prévus dans l’accord signé en 2020 entre Beijing et Téhéran, pour un total de 400 milliards de dollars.
Je dois confesser une certaine surprise devant le peu de réactions de la Chine après la destruction de cette infrastructure. Il y a certainement de multiples raisons pour cela, mais la plus convaincante est le désir de Beijing de pouvoir intervenir dans le jeu diplomatique en tant que médiateur, tout en se présentant comme un pouvoir global responsable, face aux aberrations répétitives du régime trumpien.
L’édition de mardi du Daily China publiait un dessin humoristique qui apporte un certain éclairage sur le point de vue de Beijing. Dans le dessin, l’oncle Sam disperse sans compter argent et armes en sautillant à travers un champ récemment labouré où les sillons sont identifiés ‘Guerre’ ‘Chaos’ ‘Haine’ ‘Avidité’. Le titre lui, explique que… ‘les Etats-Unis récoltent ce qu’ils sèment’.
Cet humour noir nous aide à entendre que Beijing comprend parfaitement les raisons fondamentales de la guerre contre l’Iran et qu’ils savent l’heure qu’indique la pendule de l’histoire. Et on peut faire confiance aux chinois quand il s’agit de vision à long terme.
Patrick Lawrence, correpondant international principalement pour le International Herald Tribune, est un journaliste, écrivain, professeur et auteur. Son dernier essai Les journalistes et leurs ombres est publié par Clarity Press. On citera aussi « Plus le temps : les américains après le siècle américain »
Son compte twitter @the floutist a été réinstitué après des années de censure.
[1] NdT : l’auteur parle de l’Initiative de la Ceinture et de la Route. L’importance de cette ‘proposition mondiale’ ne doit pas être sous-estimée. Cette initiative, soutenue par un investissement massif et une activité diplomatique intense, est en phase avec la vision d’un monde multipolaire défendu par les BRICS : celle d’un monde qui préfère les échanges commerciaux bénéficiaires à tous plutôt que les guerres de prédation. Rappelons ici une autre initiative complémentaire : le NSTC (Corridor Commercial Nord Sud) soutenue par la Russie et l’Iran, complémentée par les accords d’Achgabat. L’Iran se trouve ainsi au centre de cette restructuration des flux de l’économie mondiale. Il n’y a pas que le contrôle du pétrole qui explique la folle guerre lancée par les Etats-Unis contre l’Iran
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