Cuba et les leçons d’une résistance et de sa capacité d’innovation dans le socialisme. Si l’Iran a occupé l’essentiel de l’attention, Cuba et d’autres formes de résistance d’un peuple jouent un rôle en mobilisant les énergies et la solidarité populaire autour de cette résistance surhumaine. Mais il est évident que le choix du socialisme donne une unité et une force sans équivalent. Il faudrait encore souligner à quel point Cuba a démontré ce que l’on constate à l’ONU, le soutien de la Chine et de la Russie diplomatique mais refusant aussi le blocus et ouvrant la voie à des nations qui refusent les diktats comme le Mexique. Mais Cuba a toujours su affronter avec lucidité ses forces et ses faiblesses. Un débat est amorcé dont nous voyons ici quelques jalons sur le socialisme lui-même. (noteettraduction de danielle Bleitrach pour histoireetscoete)
Le socialisme n’est pas incompatible avec la propriété privée. La théorie le conçoit comme une période de transition entre le capitalisme et le communisme. Il s’agit d’un processus de démantèlement de l’ancien régime et de construction progressive du nouveau, un processus qui ne se réalise pas du jour au lendemain et au cours duquel les acteurs des deux modes de production coexistent indéfiniment. L’État socialiste démantèle progressivement la propriété privée, en privilégiant les secteurs stratégiques de l’économie.…
Introduction : la clôture d’un cycle historique
Depuis plus de soixante ans, Cuba fait preuve d’une capacité de résistance exceptionnelle face aux pressions systématiques exercées par les États-Unis. Cette résistance a été interprétée comme une forme de victoire historique. Toutefois, dans le contexte actuel, cette interprétation est incomplète.
La résilience a empêché l’effondrem
ent. Mais elle n’a pas résolu le problème central du développement.
Cuba se trouve aujourd’hui à un tournant stratégique : la transition entre un modèle fondé sur la résistance et la nécessité de construire un modèle fondé sur la transformation. Ce tournant n’est pas une simple figure de style. Il marque un véritable point de bascule historique.
La profondeur historique de la résistance cubaine
La capacité de résilience de Cuba n’est pas apparue uniquement après le processus révolutionnaire du XXe siècle. Elle a des racines plus profondes, liées à la formation historique de l’archipel en tant que territoire en tension permanente.
Durant la période coloniale, Cuba devint un territoire disputé par des puissances telles que l’Espagne, l’Angleterre et la France, en plus de l’activité constante des pirates et des corsaires. Cette situation favorisa l’émergence d’une culture politique où la défense contre les menaces extérieures devint le principe organisateur.
Cette matrice n’a pas disparu avec l’indépendance. Elle s’est transformée et s’est projetée dans les étapes ultérieures.
La résistance n’est donc pas qu’une simple stratégie contemporaine. C’est une structure historique de longue date qui façonne la manière dont la société cubaine perçoit le risque, l’initiative et le changement.
Le blocus en tant qu’environnement structurel
Le blocus imposé par les États-Unis constitue le cadre structurel dans lequel Cuba évolue depuis des décennies. Il ne s’agit pas d’un événement temporaire, mais d’une situation persistante qui a façonné le fonctionnement du système.
Dans ce contexte, la résistance a constitué une réponse rationnelle.
Cependant, lorsqu’une réponse à un environnement se prolonge, elle peut s’institutionnaliser et même devenir limitante. La logique de la défense permanente peut restreindre la capacité d’innovation, de réorganisation et de développement.
Le piège de la résistance en tant que matrice culturelle
Le problème actuel n’est pas seulement économique ou politique. Il est aussi culturel.
Si la résistance est devenue un cadre historique, la transformation exige une reconfiguration des schémas de pensée qui ont soutenu cette logique. La culture de la rareté, la priorité accordée à la sécurité plutôt qu’à l’initiative et l’internalisation des conflits externes comme principe organisateur peuvent limiter la capacité de planification future.
La transformation implique donc aussi une intervention dans la culture.
Le mirage asiatique : apprendre sans subordination
Dans le contexte mondial actuel, des expériences comme celles de la Chine et du Vietnam apparaissent comme des références en matière de transformation économique sous l’égide de l’État. Cependant, leur adoption sans discernement constitue un risque stratégique.
Le problème n’est pas de tirer des leçons de ces expériences, mais de les considérer comme des modèles reproductibles sans médiation.
Les différences d’échelle, de ressources, d’intégration internationale et de trajectoire historique rendent impossible une simple transposition de ces modèles. De plus, ces modèles ont privilégié l’efficacité économique sans développer de véritables formes de contrôle populaire direct sur les moyens de production.
Le risque n’est pas seulement économique. Il est épistémologique : remplacer les solutions locales par des solutions importées.
La contradiction centrale : nationalisation sans contrôle populaire effectif
Le modèle cubain a résolu une contradiction historique par la nationalisation des moyens de production. Cette décision était conforme aux conditions de son époque.
Cependant, cette nationalisation n’a pas suffisamment évolué vers des formes de propriété sociale sous le contrôle effectif des travailleurs.
Le résultat est une structure où :
La propriété est formellement sociale, mais la gestion est principalement administrativeet le contrôle populaire réel est limité.
Cette contradiction n’est pas secondaire. Elle est structurelle et conditionne le développement du système.
Sans un sujet social actif dans l’économie, la transformation perd ses fondements.
Réformes sans sujet : la limite de la transformation actuelle
Les réformes récentes – micro, petites et moyennes entreprises (MPME), libéralisation partielle et restructuration – témoignent d’un besoin objectif de changement. Cependant, elles s’opèrent sans redéfinir l’objet du processus économique.
Des mécanismes sont mis en place, mais la relation entre propriété et contrôle n’est pas transformée.
Cela engendre une fragmentation : un secteur étatique aux limitations structurelles, un secteur émergent aux logiques diverses et un manque d’articulation fondé sur un contrôle collectif.
Dans ces conditions, la transformation tend à être partielle et potentiellement instable.
Le calendrier stratégique et la nature du seuil
Le seuil stratégique auquel se trouve Cuba n’est pas un point abstrait, mais une phase historique caractérisée par la convergence de trois facteurs : l’épuisement relatif du modèle de résistance, l’intensification des tensions internes et la reconfiguration de l’environnement international.
Cette période détermine le caractère du système pour les décennies à venir. Le temps cesse d’être une ressource passive et devient un facteur déterminant actif.
La résolution des tensions : transformation ou régression
La transformation du modèle cubain n’est pas un processus neutre.
En l’absence de mécanismes efficaces de contrôle populaire des moyens de production — qui se traduisent par des formes de gestion collective au sein des unités de production, une participation réelle à la prise de décision économique et une articulation fonctionnelle entre propriété sociale et contrôle effectif —, la tension interne du système n’est pas résolue, mais plutôt déplacée.
Dans ce contexte, les réformes pourraient aboutir à une intégration progressive, subordonnée à la dynamique du système international. Cela impliquerait non pas une adaptation du socialisme, mais son démantèlement progressif.
L’absence d’un sujet social dans la transformation ouvre la possibilité d’une résolution régressive du processus historique, où les acquis sociaux accumulés peuvent être érodés.
Le choix ne se situe pas entre réforme et stagnation. Il s’agit d’un choix entre transformation avec une base sociale active et reconfiguration du système sous l’influence d’une logique extérieure.
Conclusion : Le pouvoir transformateur comme condition du développement
Cuba a prouvé qu’elle pouvait résister. Mais la résistance n’est pas une fatalité.
Le défi actuel consiste à transformer le rapport entre propriété, pouvoir et sujet social. Sans cette transformation, toute réforme sera incomplète, voire irréversible.
Le problème n’est pas seulement de savoir comment produire, mais aussi qui décide, qui contrôle et qui participe.
Au XXIe siècle, la véritable transformation ne consistera pas à optimiser le fonctionnement du système, mais à reconfigurer ses fondements.
Glossaire des termes clés :
Blocus:
Système de sanctions économiques, commerciales et financières imposées par les États-Unis contre Cuba, ayant une portée extraterritoriale.
Résistance structurelle :
Capacité d’un système à rester opérationnel sous une pression externe prolongée.
Propriété sociale :
Une forme de propriété où les moyens de production appartiennent collectivement à la société.
Contrôle populaire :
Participation effective des travailleurs et des citoyens à la gestion et aux décisions économiques.
Seuil stratégique :
Phase historique de transition où se définit l’orientation future d’un système.
Sources consultées :
Mesa-Lago, C. (2020). La réforme économique de Cuba : enjeux et perspectives. Oxford University Press.
Feinberg, R. E. (2018). Ouvert aux affaires : construire la nouvelle économie cubaine. Brookings Institution Press.
Domínguez, JI (2017). Cuba : Ordre et Révolution. Harvard University Press.
Assemblée générale des Nations Unies. (2022). Nécessité de mettre fin à l’embargo économique, commercial et financier imposé par les États-Unis d’Amérique à Cuba (A/RES/77/7). Nations Unies. https://digitallibrary.un.org/record/3993964?ln=en
Hernandez, H. (13 décembre 2025). Blocage, entropie et chaînes de Markov. Tocororo Cubano. https://tocororocubano.com/bloqueo-entropia-y-cadenas-de-markov/
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