Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Le silence des pays arabes

Alors que le positionnement des pays arabes est pour l’instant la clé de l’évolution de la guerre dans la région, l’article de Ramzi Baroud nous rappelle les éléments clés pour comprendre la marge de manœuvre dont ils disposent. Elle est étroite.

Les liens qui unissent les classes dirigeantes de ces pays à l’impérialisme occidental sont puissants. Si, comme le suggère cet article, et d’autres sur le même sujet, la guerre contre l’Iran pourrait changer la donne, la formation d’un front du refus (de la domination impérialiste) n’est pas à l’ordre du jour parmi les membres du Conseil de Coopération du Golfe.

En réalité, à l’heure où ces lignes sont écrites, on pourrait craindre que l’Arabie Saoudite (6ème budget militaire au monde) n’abandonne son simulacre de neutralité et ne se range finalement aux côtés des va-t’en guerres émiratis, après avoir tenté de contrôler leurs ardeurs.

Quoiqu’il en soit, il est clair que toute illusion de ‘stabilité’ au Moyen Orient, tant prisée par le de facto roi d’Arabie Saoudite, Mohammed Bin Salman dit MBS, a volé en éclats. Le meeting inattendu des 4 ministres des affaires étrangères de la grande région (Turquie, Arabie Saoudite et Egypte, invités par le Pakistan, avec l’approbation de la Chine) a peu de chances de changer l’équation.

Pour la famille des Saoud, l’étroit chemin entre la pression qu’exerce l’empire pour qu’il s’engage à ses côtés et le risque de se voir lâcher par le dit empire si les choses tournent mal se resserre de plus en plus.

En attendant, Ryad s’est déjà pris les pieds dans le tapis. Après avoir usé et abusé de la diplomatie pour convaincre l’administration Trump de ne pas s’engager dans une guerre contre l’Iran et avoir promis à Téhéran qu’il n’autoriserait pas l’utilisation de ses bases et de son espace aérien pour des frappes contre l’Iran, il est maintenant perdant sur tous les tableaux. Il n’aura réussi ni à empêcher les Etats-Unis et leur proxy israélien de mettre la région à feu et à sang, ni à éviter que ces derniers utilisent les bases et l’espace aérien saoudien pour frapper le territoire iranien. Le résultat, c’est une économie durement touchée par les attaques contre certaines de ses installations pétrolières clés et par le blocage du détroit d’Ormuz, même si la voie alternative par le port de Yanbu et la mer Rouge lui reste encore accessible.

Quelle sera la décision de la monarchie devant cette charade ? Bien malin qui se risquera à faire un pari. Peut-être, au bout du compte, laissera-t-elle les armes décider pour elle, continuant à faire profil bas pour se ranger du côté du manche, quand on saura qui le tient ?

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Le silence des pays arabes

Les pays arabes ne ‘trahissent’ pas la Palestine. En réalité, la liberté des Palestiniens, la défaite du sionisme, la mise à bas de la domination impériale n’ont jamais fait partie de leurs objectifs.

Traduction d’un article de Ramzy Baroud, paru dans Consortium News le 27 mars 2026

Le tapis rouge est déroulé pour le président Donald Trump et la première dame Melania lors de leur visite en Arabie Saoudite le 20 mai 2017, à l’invitation du roi Salman bin Abdelaziz Al Saoud. Photo de leur arrivée à l’aéroport international King Khalid, à Ryad (White House/Shealah Craighead/Flickr/Public Domain)

Il est toujours étonnant -et souvent révélateur- d’entendre militants chevronnés et intellectuels occidentaux, en particulier ceux qui se considèrent comme de fervents soutiens de la cause palestinienne, reprendre l’argument éternel selon lequel les gouvernants arabes devraient démontrer leur solidarité avec leurs frères palestiniens et s’opposer à Israël et aux Etats-Unis.

Un argument qui s’accompagne souvent d’une question lancinante : Mais pourquoi les arabes et les musulmans ne font-ils rien pour la Palestine ?

L’étonnement de l’auditeur est d’autant plus grand que ce sont souvent des historiens et des commentateurs respectables qui posent cette question. Ils sont pourtant bien placés pour savoir qu’une telle question ne peut pas se poser au plan sentimental mais seulement au plan structurel.

A première vue, bien sûr, la question semble légitime.

Il y a mille liens, historiques, géographiques, démographiques, linguistiques, mémoriels entre les Palestiniens et leurs voisins. Ils partagent aussi la même expérience de la domination occidentale et de la violence coloniale israélienne. De plus, les leaders israéliens n’hésitent pas à clamer à l’encan leurs visées expansionnistes, et à les mettre en pratique, que ce soit en Palestine, au Liban, en Syrie ou ailleurs. Les populations qui en payent le prix sont les mêmes communautés : les communautés arabes, musulmanes ou chrétiennes, natives de la région.

Il y a aussi les institutions, arabes et musulmanes qui ne se lassent pas de répéter que la Palestine est une cause centrale. Les sommets arabes continuent à caractériser la question palestinienne comme essentielle.

Et, bien sûr, les opinions publiques de la région sont très largement alignées sur ce point de vue. Pour exemple, l’Index des Opinions Arabes montrait en 2025 que 80% des répondeurs dans 15 pays arabes jugeaient que « la cause palestinienne est une cause arabe collective ». Dans le même sondage on trouve que 44% jugent qu’Israël est la principale menace et 21% donnent cette place aux Etats-Unis. L’Iran, lui, ne recueille que 6%.

Donc, oui, l’idée d’une solidarité naturelle des arabes et des musulmans n’est pas basée sur rien. Au niveau du sentiment populaire, elle est même entièrement rationnelle. Elle reflète l’intuition morale et politique que la cause palestinienne devrait être un point focal unificateur.

Mais c’est là que l’argument se délite. Si on met de côté les espoirs sentimentaux, on voit que les gouvernements ne sont pas des acteurs neutres, indécis, attendant d’être persuadés à se montrer solidaires. Ils ont déjà pris position. Structurellement et stratégiquement, ils sont rangés au sein de l’ordre régional dirigé par les USA.

Certains sont clairement des ‘états-clients’, au sens classique du terme. D’autres sont tellement dépendants de la protection, de la validation ou du partenariat militaire octroyés par les Etats-Unis que la qualification de ‘partenaires’ cache à peine la relation hiérarchique dans laquelle ils sont placés.

Le problème des régimes arabes n’est pas l’hésitation. C’est l’alignement.

Le génocide à Gaza à jeté une lumière des plus crues sur cet état de fait. Alors que les bombes pleuvaient sur les Palestiniens et qu’on leur imposait une famine moyenâgeuse, la réponse arabe est restée fragmentée, prudente et très largement conditionnée aux priorités stratégiques de Washington.

Certes, certains gouvernements ont essayé sur le tard de raidir leur rhétorique, mais les premières réactions ont été plus que révélatrices. Bahreïn, pour ne citer que lui, a condamné publiquement l’action de la résistance palestinienne le 7 octobre plutôt que de prendre une position un tant soit peu proportionné à l’échelle de la violence israélienne et du génocide.

Pendant ce temps, l’Egypte a laissé circuler le narratif selon lequel elle aurait averti Israël que ‘quelque chose d’important’ se préparait. Un narratif qui permet de pointer du doigt l’action des Palestiniens plutôt que l’impunité d’Israël.

Le président Trump rencontre le président égyption Abdel Fattah el-Sisi au Palais International des Congrès Torino Lamborghini à Sharm El Sheikh, en octobre 2025 (Photo officielle de la Maison Blanche par Daniel Torok).

La dimension économique a été plus limpide encore. Alors que Ansarallah, proclamant sa solidarité avec Gaza, menait des opérations en mer Rouge visant à perturber l’approvisionnement maritime d’Israël, les pays arabes ont mis en place un corridor terrestre permettant d’acheminer les cargaisons à partir du Golfe, atteignant leur destination finale en Israël à travers la Jordanie.

Quelque soit le langage diplomatique que les gouvernements arabes utilisaient en public, le commerce et la logistique, sans faire de bruit, aidaient Israël à encaisser les chocs et à continuer à aller de l’avant.

Il n’y avait là rien d’anormal. Juste de la continuité.

Depuis des décennies, les principaux régimes arabes ont joué un rôle fondamental pour assurer la dominance du pouvoir militaire états-unien dans la région. Les installations au Koweït, au Qatar, à Bahreïn, aux EAU et ailleurs ont constitué depuis bien longtemps l’ossature permettant à Washington de se projeter militairement au Moyen Orient. Ce sont ces mêmes bases qui, aujourd’hui, servent l’agression militaire menée par Israël et les Etats-Unis contre l’Iran.

C’est la raison pour laquelle la demande répétée faite aux régimes arabes pour qu’ils ‘développent’ une position plus ferme sur la Palestine, au final, est au mieux chimérique. Leur position est déjà entièrement ‘développée’. Dans bien des cas, elle prend la forme de la normalisation, de la coordination sécuritaire, de l’hébergement de bases militaires ou d’adaptation aux priorités états-uniennes. Les régimes ont déjà fait leur choix. Et il n’est pas en faveur de la Palestine.

Et pourtant, la question continue à être posée. Sans répit, elle remonte à la surface, inexorable. Pourquoi ? D’où vient cet acharnement ?

Une partie de la réponse se trouve peut-être dans la croyance profondément établie que la solidarité des arabes et des musulmans avec la Palestine est à la fois logique d’un point de vue historique et politiquement payante.

Une autre partie de la réponse est l’évidence que les ambitions d’Israël ne s’arrêtent pas à la Palestine. Les leaders et les institutions israéliens exposent à l’envie leur vision, englobant toute la région, que ce soit par la supériorité militaire, l’éclatement des pays voisins ou la normalisation de la guerre sans fin.

Devant ces réalités, sur un plan émotionnel et stratégique, on peut se convaincre de la pertinence de la question. Même si elle reste en réalité inopérante tant qu’elle s’adresse à des régimes et non à leurs peuples.

Mais il nous faut considérer une autre raison, plus profonde : la faillite historique de l’Occident.

Les gouvernements occidentaux sont structurellement biaisés en faveur d’Israël. Beaucoup d’intellectuels, de militants et même de gens ordinaires en déduisent donc que, si la justice ne peut pas venir de Wahington, de Londres, de Berlin ou de Paris, elle doit forcément venir du monde arabe ou du monde musulman. Cet instinct n’est pas déraisonnable, on peut en comprendre le cheminement. Mais il confond la rue et le régime.

Cette misconception rend d’autant plus importante la guerre en cours en Iran, une guerre qui pourrait changer la donne. Alors que l’agression israélo-états-unienne contre Téhéran s’enlise, les capitales arabes vont commencer à réaliser que ni les Etats-Unis, ni Israël ne sont en mesure d’assurer la stabilité régionale et la pérennité de leurs régimes.

Au niveau des citoyens ordinaires, la guerre apporte aussi un sentiment de fierté dans la résistance. Un sentiment presque familier, assez similaire à ce que l’on ressent devant la ténacité de Gaza ou du Liban. Les discours vont changer et, qui sait, une nouvelle imagination politique collective pourrait bien émerger.

Mais d’ici là, nous serons bien avisés de mieux comprendre les régimes arabes en fonction de leurs priorités, pas de nos désirs. Ils ne ‘trahissent’ pas la Palestine au sens émotionnel du terme, tout simplement parce que la liberté des Palestiniens, la défaite du sionisme, la mise à bas de la domination impériale n’ont jamais fait partie de leurs objectifs de gouvernants.

Leur priorité est en fait à l’opposé. Leur priorité, c’est la préservation du statu quo au niveau régional, quel qu’en soit le coût humain. Et beaucoup ont montré qu’ils sont prêts à payer la préservation de cet ordre du prix de la mort lente de la Palestine.

Dr Ramzy Baroud est un auteur de nombreuses publications en anglais, largement traduites, un éditorialiste international et éditeur de The Palestine Chronicle. Son dernier livre : « la dernière planète : une histoire palestinienne »  a été plublié en 2018 par Pluto Press. Titulaire d’un doctorat en études palestiniennes de l’Université d’Exeter (2015), il a été chercheur associé au Centre Orfalea d’Etudes Globales et Internationales à l’Université de Californie (Santa Barbara).

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