Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Du Mexique aux États-Unis, Frida Kahlo tiraillée entre deux mondes dans un saisissant autoportrait

Ce portrait, une oeuvre de jeunesse, prend un relief saisissant dans le contexte actuel celui de la résistance d’une femme dirigeant le pays et se dressant pour refuse la capitulation exigée des Etats-Unis. La patrie de Juarez, celle de l’indien spolié dit son amour pour l’autre sentinelle des Caraïbes Cuba… le choix du communisme comme une épopée internationaliste mais qui s’ancre dans toutes les blessures, les veines ouvertes de l’Amérique, l’autre, la notre, et le refus des mondanités, des lâchetés sophistiquées au nom de l’âpreté de la lutte d’une terre sauvage avec cette capacité à unifier ce que les Etats-Unis oppose, divise… (note et traduction de danielle Bleitrach pour histoireetsociete)

Par Inès Boittiaux

Publié le 23 juillet 2025 à 07h00, mis à jour le 23 juillet 2025 à 07h02

Chef-d’œuvre de jeunesse de Frida Kahlo, Autoportrait à la frontière du Mexique et des États-Unis (1932) cristallise les tensions d’une artiste aux prises entre deux mondes. À grand renfort de symboles, elle y panse son mal du pays et lance une virulente charge contre les États-Unis où elle vivait alors. Un puissant autoportrait – le premier d’une longue série – érigé au rang de manifeste.

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Frida Kahlo, Autoportrait à la frontière du Mexique et des États-Unis
Frida Kahlo, Autoportrait à la frontière du Mexique et des États-Unis, 1932 i Une œuvre autobiographiqueTout juste mariés, Frida Kahlo et Diego Rivera quittent le Mexique pour les États-Unis. Courtisé par-delà les frontières de son pays, le muraliste y exécute de nombreuses commandes à San Francisco, New York puis Détroit, où le couple s’installe en 1932. D’abord excitée à l’idée de voyager, Frida Kahlo déchante bien vite et ne tarit pas de critiques envers ce pays de « gringos », comme elle le qualifie dans des lettres brodées d’insultes. Elle affirme ce rejet en réalisant cette œuvre de petit format, peinte sur une plaque de métal à la manière des retablos mexicains – ces minuscules peintures votive dont elle fait par ailleurs collection. Huile sur metal • 31 x 35 cm • Collection privée • © Christie’s Images / Bridgeman Images

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Frida Kahlo, Autoportrait à la frontière du Mexique et des États-Unis (détail)
Frida Kahlo, Autoportrait à la frontière du Mexique et des États-Unis (détail), 1932 i L’un de ses premiers autoportraitsAu centre de la composition, Frida Kahlo se représente telle une statue juchée sur un piédestal, vêtue d’une élégante robe rose, accessoirisée de mitaines en dentelle, d’un collier d’inspiration précolombienne et d’un drapeau mexicain. L’air impassible et fier, elle fixe le spectateur de ses prunelles noires, rehaussées de ses fameux sourcils en forme d’aile d’oiseau. L’artiste peindra tout au long de sa vie ce visage à l’aura magnétique dans de bouleversants autoportraits, au travers desquels elle revendique sa mexicanité tout en exprimant sans fard ses souffrances physiques et psychologiques.Huile sur metal • Collection privée • © Christie’s Images / Bridgeman Images

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Frida Kahlo, Autoportrait à la frontière du Mexique et des États-Unis (détail)
Frida Kahlo, Autoportrait à la frontière du Mexique et des États-Unis (détail), 1932 i Symboles cosmiquesLes références à l’ancien Mexique peuplent toute l’œuvre de Frida Kahlo. Elles s’incarnent ici d’abord par la présence d’un imposant temple aztèque qui surgit de terre. Celui-ci se dresse sous un ciel tourmenté, théâtre d’un combat entre la Lune et un Soleil cracheur de feu. Ces motifs symbolisent les forces naturelles et spirituelles du Mexique ancestral. Ils renvoient aux anciennes divinités précolombiennes, souvent associées à la dualité fondamentale : le Soleil, figure masculine, symbole de lumière, d’énergie et de vie ; la Lune, figure féminine, symbole de nuit, de fertilité et de mystère. Huile sur metal • Collection privée • © Christie’s Images / Bridgeman Images

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Frida Kahlo, Autoportrait à la frontière du Mexique et des États-Unis (détail)
Frida Kahlo, Autoportrait à la frontière du Mexique et des États-Unis (détail), 1932 i Le Mexique, une terre nourricièrePour Frida Kahlo qui a toujours vécu à Coyoacán, un quartier de Mexico à la végétation luxuriante, le Mexique est synonyme de vie. En témoigne, sous son piédestal, l’abondance de fleurs tropicales et de plantes grasses fermement enracinées dans cette terre nourricière. D’autres symboles font écho à l’ancien Mexique, à commencer par le crâne qui renvoie aux traditionnelles festivités du jour des morts (Día de los Muertos), ou encore les statues précolombiennes évoquant la fécondité. Ces dernières ont aussi une valeur autobiographique : Frida Kahlo, dont le corps fut broyé par un terrible accident de bus survenu en 1925, rêve de devenir mère malgré les mises en garde des médecins. Lors de son séjour à Détroit, elle subira d’ailleurs une grave fausse couche. Huile sur metal • Collection privée • © Christie’s Images / Bridgeman Images

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Frida Kahlo, Autoportrait à la frontière du Mexique et des États-Unis (détail)
Frida Kahlo, Autoportrait à la frontière du Mexique et des États-Unis (détail), 1932 i Les États-Unis, un monstre moderneDe l’autre côté de la frontière, le drapeau américain est asphyxié par un épais panache de fumée, craché par de hautes cheminées d’une usine Ford. Si Frida Kahlo et Diego Rivera se sont installés à Détroit en 1932, c’est justement parce que ce dernier a reçu une importante commande du riche industriel. Tandis que Rivera trouvait dans la mécanique et l’architecture américaines une beauté semblable aux statues précolombiennes, Kahlo, en proie à un intense mal du pays, vomissait cette modernité mortifère à mille lieues de l’image d’Épinal du rêve américain. Dans cet autoportrait, elle place le Mexique du côté de la vie, de la couleur et de la mémoire précolombienne, et résume les États-Unis à un rôle de puissance matérielle dénuée de passé.Huile sur metal • Collection privée • © Christie’s Images / Bridgeman Images

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Frida Kahlo, Autoportrait à la frontière du Mexique et des États-Unis (détail)
Frida Kahlo, Autoportrait à la frontière du Mexique et des États-Unis (détail), 1932 i Revendiquer son identitéLe piédestal matérialise la frontière entre deux mondes que tout oppose. Si Frida Kahlo a choisi son camp, elle trône malgré tout au centre de la composition, incarnant le point de jonction et de tension entre les deux pays. Autre élément important : ce socle porte la signature de l’artiste, qui emploie le pseudonyme Carmen Rivera (la réunion de son deuxième prénom et de son nom d’épouse). Elle affirme ainsi son identité à la fois personnelle, artistique et familiale, dans un contexte d’exil forcé. Ce puissant autoportrait trouve aujourd’hui un écho particulier, à l’heure où la situation à la frontière entre les États-Unis et le Mexique est de plus en plus inflammable. Théâtre de nombreux drames, cette aire géographique sous haute tension a aussi vu naître dans les années 1980 le mouvement du « border art » initié par un collectif d’artistes mexicains.Huile sur metal • Collection privée • © Christie’s Images / Bridgeman Images

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