sur l’ensemble du continent eurasien, l’équilibre entre attaque maritime et défense continentale a évolué. Ce qui est décrit ici va plus loin que la remise en cause d’un mode de domination par le contrôle des voies maritimes par les Etats-Unis, en effet cet espace de la puissance impérialiste a succédé à celui de la Grande Bretagne et la manière dont l’aire industriel a étendu son exploitation à la planète… Là où les forces maritimes pouvaient autrefois approcher, frapper et se retirer avec une relative liberté, elles se heurtent désormais à des réseaux défensifs complexes qui s’étendent profondément à l’intérieur des terres et jusque dans les mers adjacentes. Le coût de la pénétration a augmenté. La marge d’erreur s’est réduite. L’avantage penche du côté du défenseur. Le Choix des nouvelles routes de la soie (BRI) fait par la Chine a été celui de nouveaux rapports sud-sud mais aussi l’espace caravanier de l’Eurasie et de relier les continents de manière interne et pas seulement dans des ports chargé d’expédier vers les métropoles occidentales. la guerre en Iran avec le blocage du détroit d’Ormuz prend dans un tel contexte le caractère de ce qui est le Zugzwang à chaque coup l’hégémonie en crise détruit la planète mais aussi les bases de sa puissance. (note et traduction de danielle Bleitrach pour histoireetsocieté)
par Jeffrey Robertson25 mars 2026

Au cours de la dernière décennie, des capitales de l’Australie à la France, de l’Inde au Japon et de la Corée du Sud au Royaume-Uni, ont déployé des stratégies pour l’Indo-Pacifique, fortes d’un scénario commun : celui de coalitions maritimes stabilisant le système, sécurisant les voies maritimes et contenant discrètement la montée en puissance d’une puissance continentale. Les documents se sont multipliés – livres blancs, cadres de référence, « visions » – chacun plus ambitieux que le précédent.
La stratégie peut être proclamée dans les documents, mais c’est dans les points de passage stratégiques qu’elle se révèle véritablement. Lorsque le trafic maritime est interrompu, que la portée des missiles dépasse les prévisions et que même la marine la plus puissante du monde se trouve dans l’incapacité de naviguer sur des voies navigables situées à une journée de navigation de la base de la Cinquième flotte américaine, la promesse fondamentale du concept indo-pacifique – selon laquelle la puissance maritime peut garantir l’ordre mondial – s’est heurtée à un mur.
Dès le départ, l’« Indo-Pacifique » relevait moins d’un cadre stratégique cohérent que d’une construction conceptuelle – une opération de communication destinée à maintenir à flot, sur le plan intellectuel, un ordre maritime vieillissant. Elle a amalgamé deux océans, de multiples régions et des cultures stratégiques incompatibles sous une même appellation, non pas parce qu’elles formaient naturellement un système, mais parce que cela servait un objectif précis : étendre la portée de la puissance maritime à une époque où celle-ci commençait à se heurter à ses limites structurelles
L’Indo-Pacifique de qui ?
Au fond, ce concept reflète les instincts stratégiques d’un acteur plus que tout autre : les États-Unis. Il s’agit d’une vision du monde comme un continuum de voies maritimes, de points de passage stratégiques et de mobilité navale – un espace où la puissance se projette, les alliances se tissent et l’ordre se maintient depuis les mers. L’Indo-Pacifique, en ce sens, n’est que la dernière manifestation d’une longue tradition stratégique américaine : transformer la géographie en un théâtre d’opérations navigable pour asseoir sa domination maritime.
Pour les États-Unis, l’Indo-Pacifique était parfaitement logique. Il étendait la logique stratégique américaine sur un vaste arc maritime, reliant alliés et partenaires au sein d’un réseau accessible, renforçable et approvisionnable par la mer. Il préservait la primauté de la puissance navale comme principe organisateur de l’ordre régional. Il permettait aux États-Unis de conserver un rôle d’équilibreur à distance, influençant les événements sans s’enraciner territorialement.
Au cours des dix dernières années, les États-Unis ont cherché à imposer cette même logique à des acteurs et à des régions pour lesquels elle est beaucoup moins pertinente.
Prenons l’exemple de l’Inde, supposée être le pilier de l’« Indo » dans l’Indo-Pacifique. Son inclusion a toujours été présentée comme un coup de maître stratégique, reliant l’océan Indien au Pacifique et créant une coalition d’équilibre unifiée face à la Chine. Or, cette vision méconnaît fondamentalement la réalité stratégique de l’Inde.
L’Inde n’est pas, par essence, une puissance maritime. C’est une puissance continentale qui a des intérêts maritimes. Ses principales préoccupations sécuritaires se situent sur terre : ses frontières contestées avec la Chine, sa rivalité persistante avec le Pakistan et la nécessité de préserver sa cohésion interne sur un territoire vaste et diversifié. Sa culture stratégique est façonnée par ces réalités – par les questions de contrôle territorial, de stabilité des frontières et de profondeur continentale.
L’Indo-Pacifique ne contribue guère à répondre à ces préoccupations. Il offre à l’Inde un rôle au sein d’une coalition maritime, mais ne lui confère aucun levier d’action significatif dans ses principaux théâtres d’opérations. Il encourage la coopération navale et la participation à des forums comme le Quad, mais ces derniers restent périphériques par rapport à l’axe central de la sécurité indienne. De fait, l’Inde est invitée à participer à un système qui n’est pas conçu pour répondre à ses besoins.
Un concept indo-pacifique perdu en mer ?
Ces dix dernières années, il est devenu de plus en plus évident que le concept indo-pacifique reposait sur des fondements fragiles. Il supposait que la domination maritime demeurait le facteur déterminant des enjeux régionaux – que le contrôle des voies maritimes, la supériorité navale et le déploiement avancé garantissaient l’ordre stratégique. Or, à chaque phrase que vous lisez, cette vision évolue.
Alors que les États-Unis peinent à garantir le passage du détroit d’Ormuz sous une menace constante – et que leurs groupes aéronavals, jadis symboles de domination, opèrent à une distance toujours plus grande de la portée des missiles iraniens – l’aura d’une suprématie navale incontestée commence à s’estomper. La donne a changé : le contrôle ne s’exerce plus depuis la mer, mais est contesté – et souvent nié – depuis la terre.
Sur l’ensemble du continent eurasien, l’équilibre entre attaque maritime et défense continentale a basculé.
Les progrès réalisés dans le domaine des missiles, des systèmes de défense aérienne et des capacités de frappe à longue portée rendent de plus en plus coûteux – et risqué – pour les puissances maritimes de projeter leur force à proximité des terres continentales. Les systèmes d’interdiction d’accès et de zone (A2/AD) ne constituent pas de simples évolutions tactiques ; ils représentent une transformation structurelle de la géométrie du pouvoir.
Là où les forces maritimes pouvaient autrefois approcher, frapper et se retirer avec une relative liberté, elles se heurtent désormais à des réseaux défensifs complexes qui s’étendent profondément à l’intérieur des terres et jusque dans les mers adjacentes. Le coût de la pénétration a augmenté. La marge d’erreur s’est réduite. L’avantage penche du côté du défenseur.
Parallèlement, les puissances continentales renforcent leur position grâce aux infrastructures, à la connectivité et à l’intégration économique. Les réseaux ferroviaires, les oléoducs et les routes commerciales terrestres réduisent la dépendance aux points de passage maritimes stratégiques. La profondeur stratégique, autrefois uniquement déterminée par la géographie, est désormais activement construite.
Le cadre indo-pacifique ne tient pas compte de cette évolution. Il reste ancré dans une époque révolue, où la mobilité maritime pouvait influencer de manière décisive les enjeux terrestres. Il présuppose que la mer demeure le principal vecteur de pouvoir, ce qui est de plus en plus anachronique.
Un bilan capital aura lieu dans toute la région, en particulier dans les pays les plus sensibles à ce concept : l’Australie et le Japon.

Jeffrey Robertson est universitaire, consultant et auteur, spécialiste des affaires étrangères, de la diplomatie et de la péninsule coréenne. Cet article a été initialement publié sur son blog Substack, Junotane , et est republié avec son autorisation.
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