Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Situation au soir du 5 mars, par Franck Marsal

Ce que confirme l’évolution de la situation de la guerre au Moyen-Orient depuis moins d’une semaine, c’est qu’il y a des bases matérielles nécessaires à l’existence de l’impérialisme et que, ces dernières années, celles-ci sont progressivement devenues défavorables. Ces bases matérielles résident dans les écarts de développement. Le capitalisme est un système de centralisation, qui capte la plus value sur de vastes zones pour alimenter des centres industriels de production de masse qui doivent écouler leur produit sur de larges marchés. Il n’est pas apparu partout en même temps, mais s’est développé dans des centres industriels successifs. La base sociale, historique et culturelle du capitalisme est une série limitée d’état-nations (principalement occidentaux) qui ont organisé leur périphérie sous forme de provinces impériales. Dans un premier temps, cette domination a été coloniale. Les habitants des colonies étaient considérés comme des sous-hommes, et administrés par des colons arrivés des métropoles. Cette phase culmine dans les empires européens qui se partagent le monde entre la fin du 19ème siècle et le début du 20ème.

La révolution bolchévique russe sonne le premier coup de semonce de ce système. Elle donne à tous les habitants de la Russie Soviétique un statut égal de citoyenneté, quel que soit leur sexe et leur ethnie. Elle crée dans les colonies impérialistes des partis communistes qui impulseront largement le mouvement pour l’indépendance et pour le socialisme. Au milieu des années 60, le système colonial mondial est largement aboli, mais une nouvelle forme de domination émerge, le néo-colonialisme. Une domination indirecte : l’indépendance formelle est accordée, mais, à l’exception de quelques pays, derrière une classe dirigeante fantoche, l’ancienne puissance impériale tire les ficelles. C’est encore largement la situation du Moyen-Orient, où tout le monde feint de ne pas voir que la péninsule arabique (notamment Syrie, Jordanie, Koweit, Arabie dite Saoudite, les divers émirats du Golfe), sont des pays gouvernés par des castes qui achètent leur protection à l’impérialisme états-unien et que cela n’a absolument rien de « démocratique ». Israël, tout en ayant une façade plus démocratique, n’est pas si loin de cette situation. Or, tout comme le système colonial pur est arrivé à ses limites dès que l’écart de développement des forces productives s’est réduit avec les métropoles, ce système néo-colonial atteint les siennes avec l’industrialisation et l’urbanisation du monde, portée notamment par la Chine, désormais première puissance industrielle mondiale. L’émergence, autour de la Chine, des BRICS, de l’OCS et du Sud Global a marqué une première étape de la transformation des rapports mondiaux et de la remise en question du néo-colonialisme.

L’Iran, certes, ne détient pas tous les standards de démocratie capitaliste, mais en revanche, il a accompli une marche vers sa souveraineté bien plus authentique que la plupart de ses voisins. Cela lui a donné une place toute particulière (renforcée par ses ressources énergétiques de premier plan) dans cette évolution en cours des rapports mondiaux. C’est dans cette position qu’il se présente désormais comme un défi à l’impérialisme états-unien, en contraste à une région qui est, elle, largement soumise aux USA. C’est dans ce cadre que la stratégie iranienne se situe, avec l’objectif, non seulement dans le fait de rendre la guerre états-unienne coûteuse, mais aussi de mettre en évidence le déséquilibre de la région, le retard accumulé entre le développement économique et le maintien de ces dictatures néo-coloniales pro-occidentales.

Un des aspects les plus marquants de la réussite de cette stratégie est de mettre en évidence que les USA ne protègent principalement qu’Israël et considèrent les états arabes de la région comme insignifiants. Il est vrai que leurs dirigeants ont eux-mêmes appelé ce sort par leur lâcheté et leur cupidité. Par cette stratégie qui a créé un effet de surprise, c’est, en quelques jours, l’ensemble de la perception de la situation qui a été profondément transformée. Là où l’idée dominante était qu’aucun pays ne pouvait résister à la puissance états-unienne, lorsque celle-ci se déchainait, une nouvelle perception apparaît, où l’on découvre des pays entiers, des villes, des flux stratégiques et que le contrôle de tout ça n’appartient pas du tout à la puissance réputée dominante. En particulier, il apparait que :
1) en termes militaires, il est impossible de vaincre l’Iran en partant uniquement d’Israël. Or, entre Israël et l’Iran, une vaste zone à la fois distancie l’action et se révèle elle-même d’une importance stratégique primordiale.
2) en termes économiques, ces pays constituent une des bases essentielles pour la captation de la plus-value et de la stabilité financière et économique mondiale. Ils sont donc très importants.
3) ces pays ont une population qui développe politiquement d’autres intérêts de classe et d’autres intérêts nationaux, même si les canaux pour l’exprimer n’existent pas.

Déjà deux points chauds émergent : le premier est Bahrein, une île au large de l’Arabie, qui fut un temps iranienne et qui comme une partie du littoral oriental de l’Arabie compte un grand nombre de chiites, le second est l’Irak, qui a lui-même connu tous les affres de l’impérialisme états-unien en phase erratique. Or, en attaquant ouvertement les bases occidentales dans ces pays, l’Iran a montré la duplicité des USA à leur égard : les intercepteurs anti-missiles sont concentrés en Israël et ces pays, qui payent chèrement (politiquement et monétairement) la « protection états-unienne » ne sont pour l’instant pas réellement défendus.

Pourquoi ne le sont-ils pas ? Tout simplement parce que le monde est économiquement et industriellement multipolaire. Donc, parce que les bases économiques du monde actuel ne permettent à quiconque de disposer des moyens de contrôler l’ensemble ou même la moitié du globe et que donc, la prétention des USA à le faire n’a plus les bases économiques, industrielles, techniques et humaines nécessaires.

Le camp impérialiste voit sa position se dégrader depuis de longues années. La Chine est devenue le premier partenaire commercial des pays de la région depuis plusieurs années. Le commerce avec la Chine amène des produits, des matériels (y compris usines et infrastructures) et des marchés meilleurs que ce que proposent les USA.

La population de la région ne voit plus le monde selon le modèle occidental. La guerre en Irak a été un échec, tout comme celles en Afghanistan et au Yémen. Le soutien illimité et hypocrite au génocide à Gaza, aux bombardements du Liban ont érodé en profondeur la crédibilité de l’impérialisme. La guerre en Ukraine a montré que, non seulement la Russie pouvait résister aux mesures de blocus économique, mais même en sortir vainqueur, son économie allant mieux que celle de l’UE. Elle a également montré la pertinence des drones iraniens, les fameux Shahed, adaptés et développés sous le label Geran par la Russie. Elle a enfin montré les limites du concept états-unien de « bouclier anti-missile » : la possibilité de saturer les défenses, le coût des intercepteurs et l’incapacité de l’industrie occidentale à produire en masse des armes pour une guerre longue et de haute intensité.

L’ensemble de ces limites ont été testées par l’Iran durant la guerre de 12 jours. L’Iran a alors confirmé sa capacité à percer les défenses anti-missiles israéliennes, même avec l’appui des forces états-uniennes, et à infliger de sérieux dégâts. C’est alors que Trump a joué son tour de passe-passe. Prétendant avoir « oblitéré le programme nucléaire iranien » (il a répété cette phrase au moins 20 fois), il a arraché un cessez-le feu, qui a sauvé Israël d’une position difficile. Il pensait probablement, sous couvert de négociation, se donner le temps de préparer une position de force, avec son « armada ». Le résultat n’est pas très probant. C’est aussi par manque de rapport de forces pour agir autrement que les USA misent autant sur les assassinats (ou enlèvements dans le cas de Maduro) ciblés, c’est à dire sur le terrorisme. Ces opérations sont limitées, symboliques, mais elles créent un effroi qui empêche de voir qu’ils n’ont simplement pas les capacités d’aller guère plus loin.

C’est manifeste dans l’évolution de ces derniers jours : de l’assassinat de l’Ayatollah Khamenei (qui était dans sa résidence avec ses conseillers et sa famille), on est passé à des bombardements massifs, similaires à ceux qu’Israël a pratique à Gaza pendant 2 ans, ou au Liban sans réels résultats. On a créé suffisamment de choc, de destruction et de mort pour prétendre avoir éradiqué le Hamas et le Hezbollah, mais les faits montrent qu’il n’en est rien. Comment imaginer qu’une campagne de bombardements, qui en deux ans, n’a pas réussi à soumettre la Bande de Gaza, qui fait 40 km de long et 15 de large, pourrait venir à bout de l’Iran qui fait 3 fois la taille de la France métropolitaine et compte plus de 90 millions d’habitants ? Comme c’est matériellement impossible, il faut donner l’illusion de le faire, il faut bluffer, et c’est entre autres pour ce talent que la bourgeoisie états-unienne a confié les clés de la Maison Blanche à Donald Trump. Mais, le meilleur prestidigitateur du monde ne peut masquer longtemps la réalité.

Avant même le déclenchement des opérations, les USA ont évacué plusieurs bases dans le Golfe Persique, conscients de leur incapacité à les défendre. Et, alors que la réaction iranienne avait pris plusieurs jours à monter en puissance lors de la guerre de juin, elle est cette fois-ci entrée en action dès le lendemain de l’agression états-unienne en direction de l’ensemble des positions de l’adversaire sur l’ensemble de la région. Le Hezbollah, qu’on disait à genoux a repris ses lancements de missiles et de drones en direction d’Israël. Il contribue à épuiser le stock de défenses et parvient déjà à percer quotidiennement le bouclier. Ses combattants ont détruit six chars israéliens en deux jours. Pour un mouvement « à genoux », ce n’est pas mal du tout. L’Iran subit de gros dégâts, plus de mille morts, dont le Guide Suprême. Mais le pays est opérationnel et la population reste soudée. Les lancements de missiles et de drones se poursuivent, touchant chaque jour des bases US. Surtout, le trafic maritime a été interrompu depuis plusieurs jours dans le détroit d’Ormuz et plusieurs sites pétroliers et gaziers stratégiques ont été coupés du commerce mondial, voire attaqués à coups de drones. La plus grande raffinerie d’Arabie Saoudite a ainsi pris feu et le Qatar, 2ème exportateur mondial de GNL a interrompu complètement son activité (sachant que la remise en route des installations nécessitera plusieurs semaines lorsqu’elle sera décidée).

Tout cela ne signifie pas une victoire de l’Iran, mais cela change la donne au niveau politico-diplomatique et au niveau économique, avec de forts impacts sur le contrôle et les prix du pétrole et du gaz. Cela se relie à une situation internationale qui évolue dans le même sens : la guerre contre la Russie voit l’avancée de cette dernière. La Chine poursuit à marche forcée son développement technologique, et se trouve extraordinairement renforcée dans sa position en Asie : comment les USA pourraient-ils être crédibles en poussant Taïwan vers l’indépendance, alors que l’Ukraine a tant souffert d’avoir été le pion de l’OTAN, que les alliés des USA au proche et moyen orient sont laissés sans défense et que, tout le monde le constate, les stocks de missiles anti-missiles fondent comme neige au soleil. Les Taïwanais ne sont pas fous et n’ont certainement pas envie de subir le sort des alliés des USA jetés en première ligne.

Deux signaux donnés respectivement par la Russie et par la Chine sont venus confirmer ce changement profond des rapports de forces au niveau mondial :
1) Hier, Vladimir Poutine a annoncé que la Russie réfléchissait à arrêter dès cette année ses livraisons de gaz à l’UE. L’argument est imparable : l’UE ayant annoncé elle-même vouloir renoncer au gaz russe l’an prochain, il pourrait être pertinent pour la Russie de chercher dès aujourd’hui de nouveaux marchés pérennes.
2) La Chine vient d’annoncer ce soir être en pourparler avec l’Iran pour la réouverture du détroit d’Ormuz. Une dépêche de l’Agence Reuters l’a annoncé ce jeudi 5 mars. Reuters précise que : « Les données de suivi des navires ont montré qu’un navire appelé Iron Maiden a traversé le détroit pendant la nuit après avoir changé sa signalisation en « propriétaire chinois » ». L’agence ajoute que « gouvernement iranien a déclaré en début de semaine qu’aucun navire appartenant aux États-Unis, à Israël, aux pays européens ou à leurs alliés ne serait autorisé à passer par le détroit d’Ormuz, mais cette déclaration ne mentionnait pas la Chine. »
Le fait même d’envisager que le détroit pourrait être rouvert pour la Chine, mais fermé pour les USA et leurs alliés montre l’ampleur des transformations en cours de l’ordre international. Il est évident que ce serait un véritable défi pour les USA, mais aussi un dilemme : si les USA voulaient s’opposer à la circulation des navires chinois dans la zone, ils en seraient capables. Mais cela risquerait de provoquer l’entrée en guerre de la Chine, ce qui dans le contexte, serait une très mauvaise nouvelle (de plus) pour l’impérialisme.

Dans un tel contexte, chaque pays doit choisir son avenir. Ce qui était évident hier, les USA sont les plus forts, ne le sera peut-être plus demain. Ce qui choisissent de maintenir les alliances « atlantistes », malgré les déconvenues prennent un double risque :
1) être pillé par les USA dont le besoin en argent frais et en ressources va s’accélérer brutalement et qui n’ont pas fait mystère de leur plan pour pomper l’UE consentante,
2) d’être entraînés par ce pays dans sa chute, moralement, politiquement et historiquement.

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