Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Pourquoi les Français ne se révoltent pas (encore)

C’est plus simple qu’il n’y paraît de répondre à cette question, il y a en effet deux réponses : la première est que, comme les USA, avec la destruction du PCF, celle du potentiel industriel, il y a eu la fin d’une contreculture, celle des « producteurs », est alors montée comme une illusion, une culture de la consommation et du gadget avec ses bobos à qui on a laissé le « jouet » d’être les maitres du libéralisme libertaire qui permettait un néocolonialisme de fait et l’anticommunisme, la xénophobie baptisée haine des dictatures et avec une répression toujours plus forte des droits du travail et la destruction du service public. Nous sommes donc devant un monde mediatico-politique de danseurs de corde qui cache mal la violence de ses bailleurs de fond. Le cas Macron est exemplaire, bien fol est celui qui sait où il va retomber dans la minute suivante mais que l’on ne se fasse pas d’illusion ce n’est jamais très loin de la caresse espérée du maître US. La seconde raison va dans le même sens, la situation est révolutionnaire mais pour faire la révolution il faut avoir un minimum de confiance en des chefs, des organisations et il est évident qu’il n’y a plus en occident la moindre confiance en quiconque et on les comprend. Il n’est même plus besoin d’aller chercher ses exemples dans la géopolitique, il suffit de voir la manière dont dans ce qui est devenu à Lyon, laboratoire de l’exaspération de toutes les forces politiques à commencer par l’extrême-droite dans ses aspects les plus nazis et royalistes unifiés, mais également les outrances de la droite, celles d’une gauche qui a perdu la boussole, la situation se traduit par une aide manifeste à la montée de l’escroquerie qu’est Bardella. Je ne parlerai pas de Marseille mais ce n’est pas triste (1) (note de Danielle Bleitrach pour histoireetsociete).

Carole Augé

3 min 

La France est en colère. Les sondages le montrent, les conversations privées le confirment, les urnes le murmurent à chaque élection. Colère contre la pression fiscale, contre le déclassement social, contre la perte de souveraineté, contre un pouvoir jugé arrogant et sourd. Et pourtant, rien. Pas de révolution. Pas de soulèvement massif. Pas même une contestation durable capable de faire plier l’exécutif. Comment expliquer ce paradoxe français : un peuple politiquement conscient, historiquement rebelle, mais aujourd’hui immobile ?

La réponse tient moins à une soudaine docilité qu’à une neutralisation méthodique de la colère.

La première raison est matérielle. Les Français souffrent, mais pas tous en même temps, ni de la même manière. La pression est diffuse, étalée, progressive. Inflation, fiscalité, normes, précarisation du travail, services publics dégradés : chaque coup pris isolément est supportable. Ensemble, ils épuisent, mais ne provoquent pas l’effondrement brutal nécessaire à une révolte collective. On serre les dents, on ajuste, on rogne, on tient. La société est sous tension, pas en rupture.

Ensuite, il y a l’État-providence. Même affaibli, même mal géré, il continue de jouer son rôle d’amortisseur social. Allocations, aides, subventions, reports, dispositifs exceptionnels : le système empêche la chute libre. Il maintient les individus juste au-dessus du seuil de rupture. C’est un filet de sécurité, mais aussi un anesthésiant politique. On souffre, mais on ne tombe pas assez bas pour se lever ensemble.

La deuxième raison est institutionnelle. La Ve République concentre le pouvoir exécutif d’une manière quasi unique en Europe. Une fois élu, le président dispose d’outils constitutionnels qui lui permettent de gouverner même contre une majorité sociale. Emmanuel Macron n’a rien inventé : il exploite pleinement un système qui permet de contourner le Parlement, de réduire le débat, et de transformer la contestation en bruit de fond. Le message est clair : manifester ne change rien, débattre ne change rien, voter change peu.

Ce sentiment d’inutilité est central. Les Français ne se révoltent pas parce qu’ils ont intégré l’idée que ça ne sert à rien. La rue ? Ignorée. Les syndicats ? Marginalisés. Les référendums ? Enterrés. Les élections ? Piégées entre un vote de rejet et un vote par défaut. Une révolution suppose l’espoir d’un résultat. Or aujourd’hui, la colère n’est pas accompagnée d’une perspective crédible de victoire.

La troisième raison est médiatique et culturelle. Le pouvoir n’a pas besoin de censurer brutalement. Il suffit de cadrer. Toute contestation est immédiatement disqualifiée : populiste, extrémiste, complotiste, irresponsable. Peu importe qu’elle vienne d’ouvriers, de cadres, d’entrepreneurs ou de fonctionnaires. Le procédé est efficace : il empêche la convergence. Personne ne veut être assimilé à une caricature. Alors chacun râle dans son coin, en silence ou à voix basse.

Les médias jouent ici un rôle ambigu. Le débat existe, mais il est verrouillé dans ses termes. On discute des modalités, jamais du cap. On admet des erreurs de gestion, jamais une erreur de trajectoire. On invite les mêmes experts, les mêmes profils, les mêmes raisonnements circulaires. Résultat : la contestation n’est pas supprimée, elle est diluée. Elle devient un bruit permanent, inoffensif.

Il y a aussi une raison psychologique profonde : la peur du chaos. La France a été travaillée par l’idée que toute rupture mènerait au pire. Guerre civile, faillite économique, isolement international, autoritarisme brutal. Cette peur est constamment entretenue. Le pouvoir se présente comme un rempart, même contesté, face à l’inconnu. Beaucoup de Français détestent la situation actuelle, mais la jugent moins dangereuse que ce qu’on leur décrit comme alternative.

À cela s’ajoute la fragmentation sociale. Il n’y a plus de « peuple » homogène, mais une mosaïque de statuts, de territoires, de modes de vie. Métropoles contre périphéries, salariés protégés contre indépendants, retraités contre actifs, public contre privé. Une révolution suppose une identité commune. Aujourd’hui, chacun se vit comme un cas particulier. La colère est réelle, mais elle n’est pas collective.

Le pouvoir a également appris à désynchroniser les conflits. Une réforme après l’autre, des sujets techniques, sectoriels, complexes. Jamais un choc global qui fédère tout le monde en même temps. Toujours une catégorie touchée pendant que les autres regardent, soulagées de ne pas être concernées. Cette stratégie empêche la cristallisation d’un mouvement unifié.

Enfin, il y a la fatigue. Une fatigue morale, civique, presque existentielle. Beaucoup de Français ont le sentiment d’avoir déjà tout essayé : voter, manifester, argumenter. Ils n’attendent plus rien. Ils se replient sur leur sphère privée, leur famille, leur travail, leurs stratégies individuelles de survie ou d’évitement. Ce retrait est souvent confondu avec de l’acceptation. C’est une erreur. C’est une résignation lucide.

Mais l’absence de révolte n’est pas un signe de stabilité. C’est un signe de déconnexion profonde entre le pays réel et le pouvoir. Les sociétés ne tiennent pas indéfiniment sur l’inertie et la peur. Quand la rupture survient dans ce type de configuration, elle n’est jamais organisée, jamais maîtrisée. Elle est déclenchée par un événement externe, un choc imprévu, dans un corps social déjà fragilisé.

La vraie question n’est donc pas pourquoi les Français ne se révoltent pas aujourd’hui. La vraie question est : jusqu’où peut aller un système qui gouverne sans consentement actif ? L’histoire montre que ce genre d’équilibre est toujours provisoire. Il peut durer longtemps. Mais il se termine rarement bien.

Guy de Lussigny :

(1) cela frise la galéjade : C’est une première dans l’histoire électorale marseillaise, une ville pourtant qui n’a jamais manqué de truands et de pègre lié au pouvoir. Les cinq principaux candidats à la mairie de la deuxième ville de France sont inquiétés par la justice. Les soupçons et accusations rassemblent un joli panel des atteintes à la probité : chantage, favoritisme, détournement de biens publics, prise illégale d’intérêts, recel, violence, divulgation de documents volés. Si ces dossiers animent parfois la campagne, ils n’empêchent pas les candidats de rivaliser de propositions en matière de prévention de la corruption, de transparence, de contrôle des élus et de l’argent public. Le pire de tous est bien sûr l’extrême-droite comme dans toute la région PACA où leur influence ne cesse de croître. Ce qui devrait nous faire nous interroger sur ce que représente « l’insécurité » et ses capacités effectivement à « tenir sur la peur et l’inertie ».

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3 Commentaires

  • Philippe, le belge
    Philippe, le belge

    « La première raison est matérielle. Les Français souffrent, mais pas tous en même temps, ni de la même manière. La pression est diffuse, étalée, progressive. Inflation, fiscalité, normes, précarisation du travail, services publics dégradés : chaque coup pris isolément est supportable. Ensemble, ils épuisent, mais ne provoquent pas l’effondrement brutal nécessaire à une révolte collective.  » C’est exactement la stratégie recommandée par l’OCDE dans une directive rédigée dans les années 2010

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    • Franck Marsal
      Franck Marsal

      Deux points :
      1) ce qui est particulièrement dangereux est que tout est fait aujourd’hui pour laisser penser que cette révolte peut s’incarner dans l’arrivée du RN au pouvoir. Ce week end a marqué encore une étape dans l’inversion des valeurs nécessaires à la montée du fascisme.
      2) J’ajoute une raison supplémentaire, qui est peut-être le point sur lequel nous pouvons encore agir : plus personne ne sait construire l’organisation dans laquelle cette révolte peut se structurer pour résister au bruit ambiant et émerger avant d’être noyée par la confusion médiatique. C’est un long travail de terrain qui est nécessaire, pas de bombarder des slogans en espérant que les masses surgissent pour les reprendre. Au fond, le dernier mouvement réellement de masse que nous avons connu dans ce pays, c’était celui de novembre- décembre 1995. En 1995, selon les chiffres basés sur les archives du parti, les militants appartenant à une cellule d’entreprise du PCF représentaient un quart des 260 000 adhérents du PCF, soit 65 000 militants. La plupart étaient également des syndicalistes CGT ou FSU pour les enseignants. C’était là l’outil pour un mouvement de révolte de masse, l’articulation entre le politique, le parti et le front de masse, notamment le syndicat. Après ce mouvement, le PCF a dissout ses cellules d’entreprises, et rompu tous ses liens organiques avec le mouvement de masse : le mot d’ordre était « indépendance » : indépendance de la presse communiste, indépendance des élus communistes, indépendance des syndicats, indépendance des associations. Mais qui dit indépendance, dit isolement. et isolés dans un univers où l’idéologie et les lobbys dominants maîtrisent l’ensemble des outils de communication, on ne pèse pas grand chose, on construit des chateaux de sables, régulièrement balayés par la marée de l’actualité. C’est ce qu’il nous faut reconstruire, alors que les espaces de liberté se réduisent comme peau de chagrin. où tous les canaux sont bloqués par l’hystérisation des débats. Sans quoi, le capital impérialiste saura encore longtemps manipuler le sentiment de révolte pour le mener dans des impasses mortifères. D’autant qu’il s’organise désormais sur une base politique internationale, dont le programme néo-colonial, raciste et anticommuniste vient d’être délivré par Marco Rubio à la conférence de Munich.

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      • Dechamps Michel
        Dechamps Michel

        C’exactement cela,j’étais un militant et nous étions au cœur du combat contre le Capital.Je suis toujours membre du artiste mais c’est un parti d’opérerte qui ne mène nul part

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