Nous ne sommes bien sûr pas d’accord avec ce qui est le fond de cette analyse mais elle a le mérite à l’inverse des discours stupides et lénifiants de l’opposition actuelle ou supposée telle à Macron, en France, de bien saisir les enjeux. On assiste partout à la montée des fascismes alors que les pouvoirs en place et leur logique libérale sont déstabilisées. Selon cet article, Il n’y a pas que l’Amérique : la Chine, l’Europe, le Japon et d’autres pays privilégient la souveraineté économique et la sécurité à la prospérité et à l’efficacité. Déjà mettre la Chine dans le même lot que l’Europe, le Japon et les Etats-Unis n’a aucun sens si ce n’est celui de montrer que le monde de l’hégémonie occidentale ne peut plus continuer et cherche sa voie dans une régression néocoloniale avec un État fasciste. Ce que décrit cet article est en effet beaucoup plus simple qu’il n’y paraît c’est une fois de plus la fin du libéralisme (libertaire) et la nécessité du socialisme avec l’État de la dictature du prolétariat auquel l’impérialisme n’a plus que le fascisme à opposer avec la guerre comme seule issue. C’est ce qu’est venu dire Rubio à Munich et qui a suscité l’enthousiasme de madame Ursula von der Leyen et ses pareils qui s’y reconnaissent en Munich (noteettraduction de Danielle Bleitrach pour histoireetsociete).
par Ronny P Sasmita 8 février 2026

Le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui ressemble peu à celui imaginé par les architectes de l’économie mondiale à la fin du XXe siècle. À l’époque, la suppression des barrières commerciales était saluée comme la voie vers une prospérité partagée.
Aujourd’hui, de nouveaux murs s’élèvent, non pas de béton, mais de droits de douane, de subventions et d’interdictions d’exportation. Le grand récit d’une mondialisation sans faille sonne de plus en plus comme une relique d’une époque révolue.
Ce à quoi nous assistons n’est pas une perturbation temporaire, mais un bouleversement tectonique de la gouvernance économique, suffisamment puissant pour modifier l’orientation stratégique des nations du monde entier.
Ce qui a commencé par des tweets incisifs et provocateurs durant le premier mandat de Donald Trump s’avère ne pas être une anomalie historique, mais plutôt le point de départ d’une transformation plus profonde et latente.
Toutefois, s’en prendre uniquement à Trump serait intellectuellement malhonnête. Derrière la rhétorique de « L’Amérique d’abord » se cache un profond malaise face à la montée en puissance de la Chine et à sa manipulation supposée du système économique international.
Pékin a été accusé d’exploiter l’ouverture de la mondialisation pour accumuler richesse et puissance industrielle, tout en protégeant son marché intérieur par des obstacles bureaucratiques et des formes opaques de protectionnisme.
Aujourd’hui, le nationalisme économique s’est mondialisé, transcendant les idéologies et les régions. Au Japon, des personnalités comme Sanae Takaichi ont défendu avec force l’idée d’autosuffisance économique face aux vulnérabilités des chaînes d’approvisionnement du pays.
Au sein de l’Union européenne, l’« autonomie stratégique » est devenue une expression courante à Bruxelles, un effort visant à réduire la dépendance chronique à l’égard de la Chine tout en se prémunissant contre l’incertitude politique à Washington.
L’Indonésie s’est elle aussi inscrite dans ce mouvement. Les politiques favorisant la transformation du nickel et d’autres ressources naturelles constituent un nouveau discours politico-économique sur la souveraineté nationale.
L’efficacité, qui fut jadis le principe suprême de la mondialisation, est désormais de plus en plus subordonnée aux impératifs de sécurité et de souveraineté.
Un dilemme existentiel
Pour comprendre le nationalisme économique avec une clarté intellectuelle, il faut dépasser son identification étroite au protectionnisme conventionnel.
S’appuyant sur « Le dilemme nationaliste (2023) » de Marvin Suesse, le nationalisme économique peut être compris comme une tentative d’aligner les frontières économiques sur les frontières de l’identité et de la souveraineté nationales.
Suesse propose une perspective particulièrement humaine. Le nationalisme économique, selon lui, n’est pas une pathologie collective, mais une réponse rationnelle aux inégalités internationales perçues. Lorsque les nations se sentent humiliées par leur retard économique ou menacées par la domination des capitaux étrangers, le protectionnisme devient un rempart intuitivement justifié.
Pourtant, ce bouclier dissimule un profond paradoxe. Suesse soutient que les nationalistes économiques sont pris au piège entre deux aspirations contradictoires. D’une part, une forte tendance à l’isolationnisme pour protéger l’industrie nationale. D’autre part, une ambition tout aussi forte de développement et d’expansion rapides.
Sans accès aux capitaux étrangers, aux technologies et à la coopération internationale, le rattrapage industriel devient quasiment impossible pour la plupart des pays. C’est, selon Suesse, le dilemme auquel sont confrontés aujourd’hui de nombreux pays en développement.
L’Indonésie, par exemple, illustre parfaitement le désir d’une souveraineté totale sur les ressources nationales, tout en restant dépendante des investissements extérieurs et des transferts de technologie pour que cette souveraineté ait un sens économique.
Une vision plus technocratique, mais aussi sceptique, est proposée par Jeremie Cohen-Setton, Madi Sarsenbayev et Monica de Bolle dans « Le nouveau nationalisme économique (2025) ». Les auteurs affirment que le monde tente de ressusciter l’État comme acteur économique central, une approche longtemps considérée comme taboue par l’orthodoxie libérale.
Pour eux, ce « nouveau nationalisme économique » est une expérience à haut risque. Lorsque les États interviennent trop profondément sur les marchés sous couvert de nationalisme, les conséquences probables ne sont pas l’équité et la résilience, mais l’inefficacité, l’explosion de la dette publique et la corruption déguisée en politique industrielle. En ce sens, le nationalisme économique ressemble à un médicament puissant administré à doses excessives, conçu comme un remède mais finalement toxique.
Une interprétation encore plus radicale et apocalyptique nous vient de Jamie Merchant dans son ouvrage « Endgame : Economic Nationalism and Global Decline (2024) ». Écrivant dans une perspective teintée de marxisme, Merchant ne considère pas le nationalisme économique comme un choix politique ou une simple réaction aux inégalités.
Il y voit plutôt un symptôme du capitalisme mondial entrant dans une phase de déclin systémique. Selon son analyse, la mondialisation a commencé à s’effondrer de l’intérieur, le potentiel de profit du libre-échange atteignant la saturation en raison de l’automatisation et de l’érosion de la plus-value issue du travail humain.
Dans cette perspective, le nationalisme économique représente une course désespérée des États pour s’emparer des maigres vestiges de prospérité, tandis que le navire économique mondial sombre lentement dans la stagnation.
Piège à somme nulle
Lorsque ces perspectives sont confrontées aux réalités géoéconomiques contemporaines, un schéma inquiétant se dessine, avec de profondes implications pour la stabilité mondiale.
Dans son article « L’attrait du nationalisme économique : au-delà du jeu à somme nulle (2024) », Kenneth A. Reinert met en garde contre les dangers psychologiques inhérents à cette tendance. Il décrit le nationalisme économique comme une adhésion séduisante mais destructrice à la pensée du jeu à somme nulle, c’est-à-dire la conviction que le gain d’un pays est forcément la perte d’un autre.
Si la Chine construit une immense usine de batteries, les États-Unis y voient une menace existentielle pour leur industrie automobile ; si l’Indonésie interdit ses exportations de matières premières minérales, les économies avancées y voient une atteinte à leur accès au marché.
Il est vrai que le système mondial est soumis à de fortes tensions. La Chine incarne nombre des craintes décrites par Reinert, tirant parti de la mondialisation à l’extérieur tout en menant des politiques industrielles farouchement nationalistes à l’intérieur de ses frontières.
La riposte américaine, initiée sous Trump et amplifiée sous Joe Biden, témoigne d’une impatience croissante à Washington. Elle s’est traduite par des droits de douane, des blocages technologiques et des subventions massives, notamment dans le cadre de la loi sur la réduction de l’inflation.
La victime collatérale, du moins initialement imprévue, a cependant été le système multilatéral lui-même. Des institutions comme l’Organisation mondiale du commerce ont été affaiblies, laissant l’économie mondiale de plus en plus à la dérive, faute de règles mutuellement acceptées.
Sur le terrain, le nationalisme économique s’est révélé être bien plus qu’un simple slogan politique passager. Au Japon, le recentrage sur la « sécurité économique » a incité les entreprises à délocaliser leur production hors de Chine, même à un coût plus élevé.
L’Union européenne, longtemps considérée comme la plus fervente défenseure du libre-échange au monde, se dote désormais d’instruments de lutte contre la coercition pour protéger la souveraineté des marchés. Ces évolutions confortent l’analyse de Merchant selon laquelle le monde se fragmente en blocs économiques rivaux, marqués par une méfiance mutuelle.
La situation est encore compliquée par les justifications morales avancées par chaque pays. Les pays en développement présentent le protectionnisme comme une nécessité pour sortir de la pauvreté, tandis que les économies avancées le défendent comme essentiel au maintien du niveau de vie de la classe moyenne.
Ce choc des récits crée un terrain fertile pour les mouvements populistes et d’extrême droite, qui promettent l’illusion d’une autosuffisance absolue comme voie d’accès au pouvoir politique.
À la recherche d’un terrain d’entente
Il est essentiel de comprendre le nationalisme économique avec suffisamment de clarté pour en saisir toutes les facettes. Son rôle fondamental dans la survie nationale est indéniable.
Comme le soutient Suesse, elle peut servir d’instrument aux nations marginalisées pour exiger une participation plus équitable à la division internationale du travail. Pour l’Indonésie, par exemple, les politiques d’industrialisation en aval, aussi nationalistes soient-elles, pourraient être le seul moyen d’échapper à une dépendance permanente vis-à-vis des exportations de matières premières à faible valeur ajoutée.
Pourtant, les dangers sont tout aussi réels. Le nationalisme économique peut devenir une drogue pour les décideurs politiques.
Un risque immédiat est l’inflation mondiale systémique. Imposer une production nationale à des coûts bien supérieurs aux alternatives internationales finit par peser sur les citoyens ordinaires. L’efficacité mondiale, autrefois assurée par des chaînes d’approvisionnement intégrées, est sacrifiée au profit d’un sentiment de sécurité qui pourrait s’avérer illusoire.
Un second danger réside dans la suppression de l’innovation. Le progrès scientifique et technologique prospère grâce au libre échange des idées par-delà les frontières.
Lorsque le nationalisme économique s’étend à la recherche et au développement, ce que l’on appelle souvent le technonationalisme, le monde risque de se fragmenter en un ensemble de normes technologiques incompatibles. Cela ralentit non seulement la croissance, mais compromet également les réponses collectives aux défis mondiaux tels que le changement climatique et les futures pandémies, des problèmes qu’aucune nation ne peut résoudre seule.
Prises ensemble, ces quatre perspectives offrent une synthèse pertinente. Suesse apporte un éclairage historique, Cohen-Setton et ses coauteurs mettent en garde contre la déliquescence bureaucratique, Reinert souligne les dangers psychologiques d’une économie xénophobe et Merchant insiste sur la gravité de la crise systémique actuelle.
Tous convergent vers une seule conclusion : le monde se trouve à un carrefour décisif, qui façonnera les horizons économiques et politiques des générations à venir.
Ronny P Sasmita est analyste principal à l’Institut indonésien d’action stratégique et économique
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