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De la charité à la connectivité : la Chine redéfinit la santé publique mondiale

Alors que les États-Unis se retirent de l’OMS, Pékin ne se contente pas de pourvoir un siège ; il construit un nouveau système mondial d’aide sanitaire. Tandis que les USA enferment le monde dans le cauchemar de leur effondrement, il faut aussi considérer ce qui continue à se créer et qui est d’une tout autre nature, une expérimentation sur d’autres bases. (note et traduction de Danielle Bleitrach pour histoireetsociete)

par Y Tony Yang 2 février 2026

Des soignants chinois portant des masques de protection lors d’une mission à l’étranger. Photo : Facebook

Le retrait officiel des États-Unis de l’Organisation mondiale de la santé en janvier 2026 crée un vide considérable dans la gouvernance sanitaire mondiale. Si l’actualité se focalise sur la crise financière immédiate – un déficit de financement de 260 millions de dollars et des équipes dirigeantes réduites de moitié –, le changement sous-jacent est structurel.

Alors que Washington se retire, Pékin ne se contente pas de pourvoir un poste ; il redéfinit le système d’aide sanitaire mondiale. Nous assistons à la fin de l’ère du modèle « donateur-bénéficiaire » et à l’avènement du modèle « investissement dans les infrastructures », une transition porteuse à la fois de promesses de stabilisation et de risques de fragmentation.

Pendant des décennies, le modèle occidental de santé mondiale, incarné par les États-Unis et l’Union européenne, a fonctionné selon un cadre caritatif : les pays riches versaient des fonds à des organismes multilatéraux ou à des ONG pour fournir des services, notamment des vaccins, des moustiquaires et des antirétroviraux, aux pays du Sud. Il s’agissait d’un modèle de « prestation ».

L’approche chinoise, accélérée par sa stratégie des Nouvelles Routes de la Soie de la Santé, est fondamentalement différente. Il s’agit d’un modèle de « développement ». Comme l’illustrent les récents accords portant sur la construction d’usines de production d’insuline au Nigéria et d’usines d’antipaludéens en Afrique de l’Ouest, Pékin privilégie les infrastructures matérielles à l’aide non matérielle. Au lieu de se contenter d’exporter de l’insuline, les entreprises chinoises construisent les usines de production.

Ce changement séduit les pays en développement lassés du paternalisme souvent inhérent aux conditions de l’aide occidentale. Le modèle chinois, présenté comme une « coopération Sud-Sud » et une « fraternité », met l’accent sur la souveraineté et l’autonomie grâce à un partenariat commercial plutôt que sur la dépendance aux donateurs.

En traitant la sécurité sanitaire comme une question de capacité industrielle plutôt qu’humanitaire, la Chine propose un atout que l’Occident a largement négligé : la capacité de fabriquer son propre remède.

Mythe et réalité du « stabilisateur »

L’idée que la Chine soit le nouveau « stabilisateur » de la santé mondiale est partiellement vraie, mais sa réalité est plus complexe. Le versement régulier par la Chine des contributions prévues – la plaçant au deuxième rang après les États-Unis, désormais absents – et son engagement de verser 500 millions de dollars lors de l’Assemblée mondiale de la Santé en mai 2025 témoignent de sa volonté de garantir le fonctionnement de l’OMS.

Cependant, la « stabilisation » suppose le maintien du statu quo, ce que la Chine ne fait pas. Elle fait évoluer le système pour l’adapter à sa conception étatique de la gouvernance. Alors que le retrait américain provoque le chaos – contraignant l’OMS à réduire ses budgets et ses activités – la « stabilisation » chinoise revêt un caractère résolument bilatéral.

Le recours à la Route de la Soie de la santé signifie que, même si l’OMS reste le forum central pour les normes, les mécanismes concrets de mise en œuvre des mesures sanitaires contournent de plus en plus Genève au profit d’accords directs entre Pékin et les capitaux.

Cela crée un système à deux vitesses : d’un côté, l’OMS, un organisme multilatéral aux ressources limitées, qui établit les normes ; de l’autre, la Chine, une puissante force bilatérale qui construit l’infrastructure. Le risque ici n’est pas la domination chinoise, mais la fragmentation mondiale.

Si les normes techniques en matière de santé numérique, de diagnostic par IA et de production de vaccins divergent entre les systèmes alignés sur l’Occident et ceux alignés sur la Chine, l’interopérabilité cruciale pour la défense contre les pandémies pourrait s’effondrer.

Le vide est idéologique, pas seulement financier

Le retrait américain est souvent présenté comme une perte financière, mais il s’agit en réalité d’un abandon de la compétition idéologique. Ce repli, fondé sur le principe « L’Amérique d’abord », laisse le champ libre à la Chine pour définir les « biens publics mondiaux » selon ses propres termes.

Durant la pandémie de Covid-19, la Chine a présenté ses vaccins comme un bien public mondial, fournissant plus de 2,3 milliards de doses. Aujourd’hui, après la pandémie, elle fait de même avec les infrastructures de santé publique.

En déployant des équipes d’experts auprès du CDC Afrique et en plaçant des équipes médicales dans 77 pays, la Chine intègre son personnel et ses protocoles au cœur même du système de santé des ministères étrangers.

Il s’agit là d’une approche novatrice pour une puissance sanitaire mondiale. Alors que les pays occidentaux débattent des budgets d’aide au Parlement, la Chine s’appuie sur ses entreprises d’État et ses acteurs clés du secteur privé – comme ceux qui construisent les infrastructures nigérianes – pour mettre en œuvre sa politique de santé comme une forme de politique étrangère.

Il s’agit d’une forme de diplomatie plus rapide et plus concrète que la machinerie lente du multilatéralisme occidental peine à égaler.

Un nouveau pragmatisme

Le monde ne peut plus se permettre d’attendre que les États-Unis changent d’avis. Ce retrait est désormais une réalité géopolitique, contraignant les responsables de la santé mondiale à adopter un nouveau pragmatisme.

L’avenir de la santé mondiale ne se résumera probablement pas à un choix entre un ordre occidental et un ordre chinois, mais à un système hybride chaotique où les pays adopteront les normes occidentales, lorsqu’elles sont disponibles, mais dépendront des infrastructures chinoises.

Pour réussir cette transition, la communauté sanitaire mondiale doit cesser de percevoir l’ascension de la Chine uniquement sous l’angle de la suspicion. Certes, la Route de la Soie de la Santé renforce l’influence culturelle de Pékin, mais une usine au Nigeria produisant des médicaments essentiels représente un atout indéniable pour la sécurité sanitaire mondiale, indépendamment de ses financeurs.

Le défi pour les puissances occidentales restantes n’est pas de dénigrer ces contributions, mais de rivaliser avec elles – non pas en multipliant les dons, mais en investissant davantage dans les capacités locales.

D’ici là, Pékin ne se contente pas de combler un vide ; elle ouvre une nouvelle voie. Et en l’absence de trafic américain, c’est la seule voie praticable.

Y. Tony Yang est professeur titulaire à l’Université George Washington à Washington, D.C.

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