Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

La Turquie ne s’est pas résignée à la fin de la guerre dans le Caucase

Erdogan prévoyait de faire entrer l’armée turque dans le Caucase du Sud. Cependant, ils n’avanceront pas plus loin que l’Azerbaïdjan.

14 novembre 2020

Photo: tccb.gov.tr

Texte: Dmitry Bavyrin

https://vz.ru/world/2020/11/14/1070288.html

Les soldats de la paix russes ont commencé leurs nouvelles fonctions au Haut-Karabakh. Et du comportement de la partie turque, on peut conclure que cela ne lui convient pas. Il semble que Moscou a volé un trophée de guerre important sous le nez d’Erdogan, ce qui signifie qu’on doit se préparer à des provocations: la Turquie se vengera.

“La mobilité des observateurs turcs sera limitée aux locaux du centre de surveillance sur le territoire azerbaïdjanais … et nonau territoire de l’ancien conflit … Aucune unité de maintien de la paix de la République turque ne sera envoyée au Haut-Karabakh.”

Avec ces mots, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a une fois de plus réfuté les affirmations selon lesquelles l’armée turque, elle aussi, mettra en œuvre la nouvelle structure de sécurité dans le Caucase du Sud, en tant que soldats de la paix.

«Une fois de plus», puisque cela a été répété à plusieurs reprises en Russie à différents niveaux diplomatiques. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, l’a fait au moins deux fois.

Nous devons répéter la même chose non pas parce que ce n’était pas clair dès la première fois – les Turcs seront des observateurs, pas des soldats de la paix, et non pas sur la ligne de démarcation, mais dans le centre de surveillance azerbaïdjanais. Et cela parce qu’ils insistent eux-mêmes sur le contraire, alors que l’Arménie même dans la situation la plus désespérée n’accepterait jamais une telle disposition, qui serait pour elle non seulement une acceptation du fait de la défaite en Artsakh, mais aussi une insulte à toutes les tragédies arméniennes à la fois, et avec un cynisme particulier.

Jeudi justement, lors de conversations téléphoniques avec les chefs des ministères des Affaires étrangères de la Russie, de la France et des États-Unis (c’est-à-dire la ‘troïka’ pour l’implantation dans la NKR, formée en 1995), le ministre arménien des Affaires étrangères Zohrab Mnatsakanyan a exclu tout rôle d’Ankara dans l’opération de maintien de la paix,  « en dépit des mesures qu’il a déjà prises dans ce sens ».

«Cela (le déploiement de soldats de la paix turcs – commentaire de VZGLYAD) ne peut pas être un sujet de discussion uniquement entre Moscou et Ankara. L’Arménie et l’Azerbaïdjan doivent donner leur accord », a expliqué Peskov pour sa part. À son avis, la circulation persistante de ce genre de bruits peut être causée par des «divergences de compréhension».

Peut-être que oui, bien sûr. Mais alors nous devrons admettre que nous et les Turcs avons des dispositifs conceptuels fondamentalement différents.

Ainsi, jeudi matin, l’agence turque Anadolu a diffusé les paroles du ministre de la Défense Hulusi Akar sur la participation directe d’Ankara à la mission de maintien de la paix. On peut supposer qu’il faisait référence au centre de surveillance, et qu’il a simplement omis de le préciser. Mais voici sa propre remarque, qu’Anadolu a rendue publique dans la soirée du même jour – après les réfutations de Lavrov et Peskov:

«Où est la Turquie? La Turquie est à l’intérieur (de processus de règlement –note de VZGLYAD). Tant à la table que sur le terrain. Une importante délégation de Russie arrive demain. Il y a des détails tactiques et techniques à discuter: qui se tiendra où et qui fera quoi. »

Donc, le sujet de la présence turque repart pour un tour: vous éconduisez Ankara par la porte, et elle remonte par la fenêtre. Qu’est-ce que cela signifie – “à discuter”? Comment comprendre – “sur le terrain”?

Les premières rumeurs ont surgi la nuit même où Vladimir Poutine, Ilham Aliyev et Nikol Pachinian ont annoncé la fin de la guerre et les nouvelles frontières de l’Artsakh. Le président de l’Azerbaïdjan a mentionné les soldats de la paix turcs – comme par accident, mais cela doit être réfuté pendant plusieurs jours d’affilée.

Tout cela donne l’impression qu’Aliyev s’est mis d’accord sur quelque chose comme ça avec Erdogan, mais son concept n’est pas passé à Moscou et le président azerbaïdjanais n’a pas insisté. Au final, il a obtenu tout ce qu’il voulait, et d’ailleurs la trop forte influence de la Turquie sur l’armée azerbaïdjanaise est perçue de manière ambiguë par ses généraux et provoque une scission dans les rangs du vainqueur.

Ankara a d’abord été appelé le principal instigateur de la nouvelle guerre. En fait, elle a été remportée par des drones turcs pilotés par des généraux turcs. Et comme aucun accord n’a été signalé sur l’achat de ces armes par l’Azerbaïdjan, une version est apparue comme quoi l’armée turque les aurait louées à ses voisins, pour ainsi dire, avec les spécialistes idoines.

La planification de l’opération est également le fait de la Turquie (du moins comme le prétend Erevan). Le transfert de militants de Syrie vers la zone de conflit, dont le fait a été confirmé par les services de renseignement de la Russie, de la France et des États-Unis, aurait également pu être organisé par Ankara avec les gangs de Turkomans à sa botte. Autrement dit, la Turquie est une partie à part entière du conflit et non un artisan de la paix.

De plus, Erdogan a appelé à plusieurs reprises les Azerbaïdjanais à aller jusqu’au bout et à «libérer toutes les terres occupées» (ce qui est absolument inacceptable  du point de vue des intérêts de la Russie). Et quand il est devenu clair que cela ne se produirait pas, il aurait tenté de persuader Moscou de résoudre le conflit par un partage d’influence dans le Caucase du Sud. Du moins, c’est ce que disent les sources des médias arméniens.

À cela s’ajoute une théorie du complot à part entière, selon laquelle l’hélicoptère russe Mi-24 a été abattu non pas par des Azerbaïdjanais, mais par des militaires turcs. Et non par inconscience, mais délibérément –afin d’empêcher la conclusion d’un accord à des conditions différentes de celles d’Ankara.

Ceci, nous le répétons, n’est qu’une théorie, d’ailleurs, purement arménienne et à sa manière paranoïaque. Mais le comportement de la partie turque ces derniers jours suggère à lui seul qu’Erdogan, pour le moins, est mécontent de ce qui se passe. S’il y a des célébrations nationales en Azerbaïdjan, en Turquie, son “supporter” le plus dévoué, ils ne sont pas pressés de se réjouir, malgré la cessation des effusions de sang et la victoire inconditionnelle de Bakou.

Au lieu de cela, encore et encore, des raisons sont invoquées pour des ragots sur la présence turque au Karabakh et sur le fait que «rien n’a encore été décidé». Comme si les Turcs essayaient de sauter dans le train au moment du départ et n’étaient pas prêts à accepter le fait que la Russie entend bien se passer d’eux.

Si tel est le cas, il ne s’agit plus de «divergences de compréhension», mais de provocation et de subversion bien réelles. Les Arméniens sont maintenant, pour ne pas dire plus, sur les nerfs – l’acceptation forcée des conditions de paix qui sont douloureuses et humiliantes pour leur dignité nationale a déjà conduit à des troubles à Erevan, à l’assaut du parlement et au pillage du cabinet du Premier ministre.

Bien que stériles, les rumeurs persistantes sur la Turquie en train de prendre racine dans la zone de conflit reviennent à verser de l’huile sur le feu. On ne peut même pas dire quels liens avec les Turcs cela suscite dans l’esprit des Arméniens – comme des architectes de la victoire actuelle de Bakou ou comme les coupables du génocide, qu’Ankara refuse toujours de reconnaître.

Laissons Erdogan frapper à la porte verrouillée, sur laquelle il est tenté de jubiler – non, le sultan n’aura pas de nouvelle base militaire dans le Caucase du Sud, même s’il explose de colère. Mais en même temps, l’intensité des passions et la persévérance turque doivent être prises en compte comme une menace potentielle.

Le dirigeant turc a depuis longtemps démontré au monde entier son entêtement et sa volonté d’agir de la manière la plus radicale. Selon certaines interprétations, il est devenu un véritable génie, qui a choisi avec succès le moment d’attaquer les Arméniens (élections difficiles programmées aux États-Unis) et a affaibli un autre joueur pro-arménien – la France, opposant le monde islamique à Macron.

    Combiné avec un tas de drones modernes, un gang de terroristes aux ordres et des intrigues à plusieurs niveaux, une sorte de génie maléfique tout droit sorti des films de Marvel.

La Russie l’a empêché d’atteindre l’objectif dont il rêvait. Cela signifie qu’il va se venger. Les provocations continueront. Tous ces mots sur les soldats de la paix turcs ne sont pas sans raison. Et la confrontation entre Moscou et Ankara dans le Caucase du Sud n’a pas été interrompue, mais, au mieux, passe à une autre étape. Une guerre par procuration chaude cède la place à une guerre froide avec ses espions, sa propagande, provoquant des crises et créant des zones d’instabilité.

Il faut s’attendre à des surprises de la part d’Erdogan. Et extrêmement désagréables.

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La FRANCE de MACRON, la France américaine n’est plus gaulliste. Autrement dit son désaccord avec la TURQUIE joyau essentiel de l’OTAN (2ème armée après les USA de l’OTAN)reste essentiellement déclaratif ( la tchatche)sachant que même si un conflit se déclarait les USA l’empêcherait de se développer au détriment de la TURQUIE, l’Allemagne et ses alliés de culture germanique ou d’empire austro hongrois se rangent du côté Turc en se taisant sur les agresions turques et donc s’attaqueraient diplomatiquement et politiquement à notre pays. Qu’on le veuille ou non la TURQUIE, l’Arabie Seoudite, le Quatar st les cerveaux de l’islamo fascisme… Lire la suite »