Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Le Michel Ange de Kontchalovski

Michel Ange , qu’est-ce que le génie dans l’histoire? Peut-être pas tout à fait ce que l’on croit…

Laura Laufer nous a ici même parlé de Kontchalovski, sa famille d’artistes, les Mikhalkov. Nikita Mikhalkov son jeune frère tous deux fils de SergueÎ Mikhalkov un poète soviétique célèbre, auteur des paroles de l’hymne de l’union Soviétique (sous Staline, sous Brejnev) , ainsi que des paroles du Nouvel hymne de la Russie (à l’initiative de Vladimir Poutine ). Sa mère est l’écrivain Natalia Kontchalovskaïa. Il est le petit-fils du peintre Piotr Kontchalovski  du mouvement MIr Iskousstva, l’art intégrant toutes les disciplines, presque l’art total et l’arrière-petit-fils du peintre Vassili Sourikov , lui est à l’origine musicien.

Il est le seul de sa tribu à n’avoir pas su jouer avec les pouvoirs successifs . Aussitôt Paris et ses cinéphiles, le virent à leur image, et célébrèrent en lui le dissident, exilé aux Etats-Unis. La Cinémathèque française, à Paris, vient d’organiser une rétrospective intégrale de son œuvre du 14 septembre au 17 octobre. Lauréat de deux Lions d’argent à Venise – Les Nuits blanches du facteur (2014) et Paradis (2016). En fait personne dans l’UE festivalière ,au communs bons sentiments droits de l’hommiste, ne voulait voir ce qu’il disait réellement. Sans doute en sera-t-il de même avec ce Michel Ange. Il y aura ceux qui crieront au sublime et d’autres qui l’accuseront de naturalisme et d’académisme. Il faut dire qu’il y a eu le choc de ses déclarations “staliniennes” qui ne lui seront pas pardonnées. C’est tout un art mondain que de gérer a dissidence et la solitude sous le flot de caméras approbatrices… Il a rompu le deal festivalier… .

On se souvient qu’il fut l’auteur du scénario Andreï Roublev, le deuxième long métrage d’Andreï Tarkovski, également un film historique et dramatique soviétique en noir et blanc et en couleur tourné en 1966 et sorti en 1969. Dans une époque troublée, ce film s’interrogeait sur les relations entre l’art et la foi. Kontchalovski, a à un moment envisagé de tourner son Michel Ange en noir et blanc. Sommes-nous devant le énième film sur l’artiste maudit, l’incompris ?

Certainement pas…

Michel-Ange (Il Peccato)ne raconte pas la vie de Michel ange(1475-1564), mais nous le donne à voir quand apparement il est au sommet de sa carrière. Il n’est pas l’artiste maudit -figure bien connue du marché qui booste la spéculation de peur de rater un nouveau Van Gogh. Il est tellement reconnu, admiré, qu’il en devient un enjeu de pouvoir entre deux familles princières de la Renaissance italienne les della Rovere et les Médicis. Les papes successifs, Jules II et Léon X, appartenant aux deux familles l’obligent à satisfaire les commandes, la dizaine de statues pour le tombeau de Jules II et la façade de la basilique de San Lorenzo. S’il s’épuise à répondre aux sollicitations est-ce par cupidité? OUi peut-être il y a du paysan âpre et retors chez l’homme et il est le seul à nourrir une abominable famille. L’âpreté qui a fait la fortune des Médecis. Mais ce besoin de thésauriser est encore autre, soumis lui aussi à sa nécessité intérieure : cette hantise de la relation entre la création et le créateur? L’homme recréant la nature. Une volonté de puissance et pour cette époque, s’imaginer alors en proie à la damnation éternelle pour oser cette prétention diabolique, prétendre égaler le créateur. Sculpter une montagne , lui arracher sa nature pour en faire une oeuvre humaine. Il est Prométhée, le seul saint que Marx reconnaissait. Alors il veut effectivement mettre de coté de l’argent mais il distribue aussi sans compter, pour enfin aller jusqu’au bout, ce qui lui est interdit par ses commanditaires pressés d’en faire un attribut de leur gloire? Le temps celui d’aller jusqu’à la perfection divine.

Qui est cet homme? Si admirablement interprété, l’acteur d’un rôle, torturé, égaré, obsessionnel, dont on ignore ce qui le mine. Est-ce le fruit d’un quelconque mal, un effet de la maladie mentale, de cette impossible réalisation ou d’un empoisonnement? La première scène où on le voit tel un mendiant, un pénitent en cilice, traverser les champs de la Toscane en maudissant Florence dit révolte, folie, maladie mais aussi sa parenté avec le paysan qui creuse son sillon dans un coin de l’écran.

Une des premières clés du film, le vagabondage et l’imprécation, pourrait dire l’écho en lui comme en d’autres génies de cette époque (Pic de la Mirandole, Boticelli) de Savonarole(1452-1482), le prédicateur et le dénonciateur d’une église devenue “pute” et de la ville la plus raffinée, la plus corrompue, Florence . Impression encore renforcée par les images suivantes, celle où à Rome, Michel Ange refuse de laisser voir son œuvre, la chapelle Sixtine alors que tous s’ingénient à vanter son achèvement, sa perfection. Tu “devrais être l’homme le plus heureux de la terre” lui répètent les autres à commencer par Raphaël, un mondain, c’est un des fils rouges du film que cette rivalité entre le peintre et le sculpteur, le courtisan et le prolétaire, et on ne peut s’empêcher de songer au frère Nikita, si doué comme Raphaël entouré de sa cour, dont Michel Ange dira à la fin “Il avait du génie mais j’ai vu dans son regard le désespoir d’avoir renoncé”. le même désespoir que lui le solitaire, le caractériel éprouve face à ses réalisations, dont il se lamente qu’ elles ne conduisent pas à Dieu même si tous les qualifient de divines. Cette impossibilité à atteindre et pourtant cette conscience d’être allé plus loin dans l’ascèse, le sacrifice que d’autres qui se sont vendus, n’est-ce pas là ce bucher des vanités dans lequel le moine prédicateur jetait les œuvres d’art? Comme Savonarole, Michel Ange sait que l’Eglise est pourrie jusqu’à la moelle; elle a des papes hommes de guerre, fornicateurs et corrupteurs, elle vend des indulgences, mais à l’inverse de Savonarole, Michel Ange n’a plus les masses florentines prêtes à le suivre, il est seul, il doit ruser et s’évader sans cesse, dans l’alcool ou dans un ailleurs inconnu. Au point d’apparaître tel l’idiot de Dostoïevski, avec sa maquette du Vatican dans les mains, d’une naïveté stupéfiante et jamais ne s’appesantir sur les sentiments, sur la sexualité , laisser le spectateur libre . De cette scène de rut auquel il se trouve assister, le sculpteur ne retient que la main qui s’entrouvre après l’orgasme et elle dira la piété maternelle de la mère enveloppant le christ mort, qui a le visage d’un possible amant.

Michal Ange est-il révolutionnaire ou simplement obligé d’arracher son œuvre à ceux qui ne la méritent pas mais qui ont l’argent corrupteur, colères, trahisons, on ne sait ce qui le meut. Il est coupable et s’épuise à la tâche, c’est tout ce qui se dit clairement au spectateur.

Kontchalovski a fait un travail d’historien, à la soviétique, la restitution d’un homme dans son époque. Le film aurait pu donner dans l’academisme vu le travail de reconstitution de son chef décorateur Maurizio Sabatini, vu le choix des acteurs à commencer par le formidable Alberto Testone, recruté pour sa ressemblance avec Michel Ange mais ceux qui l’entourent ont également des parentés avec les statues. Kontchalovski ne se contente pas de nous apporter de beaux tableaux dans lesquels on retrouve Ucello, la fresque de Sienne, Piero de la Francesca pour les bleus et gris, au contraire il fait oublier le décor, le paradoxe de sa reconstitution historique c’est qu’elle est aussi minutieuse que dénuée d’aspérité, Michel Ange se meut dans une sorte de décor naturel, qui jamais n’accroche l’attention. Parce que doit passer au premier plan la peine des hommes. Le film pivote autour d’un gigantesque bloc de marbre, “le monstre” et l’exploit sportif ou guerrier des ouvriers aussi “fous” que le sculpteur pour en assurer la transport. Dans ce génie là il n’y a pas de transcendance mais le dépassement de soi de l’humaine condition.

La force de travail qui a la particularité de produire plus qu’il ne lui est socialement nécessaire pour se reproduire, le génie est l’essence de ce don humain. Simplement cette valeur là est non mesurable, elle est légitimation de tous les pouvoirs et les dépasse.

Le plupart des critiques verront dans le film ce qu’ils ont toujours vu le rapport de l’artiste avec le pouvoir et à ce titre, ils noteront que le cinéaste avait connu la censure soviétique avec son film “le bonheur d’Assia” (1967), comme s’il n’y avait eu de pouvoir liberticide de la création que le communisme, revu et corrigé par leur propre courtisanerie. Ils ne veulent pas voir là où ils en sont avec le triomphe du marché. Ils ont oublié que ce temps-là fut celui où pour la première fois, l’artiste ne fut pas domestique du pouvoir, mais protagoniste, “la plaie et le couteau”. Ils oublieront que Assia décrivait la misère dans les Kolkhozes au moment où l’ère Brejnev débutante prétendait apaiser ses tensions. On sait désormais puisqu’il l’a dit à que point Kontchalovski n’a jamais accepté la déstalinisation et la fin de l’épopée prolétarienne, le mépris dans lequel il tenait Khrouchtchev.

Alors de quelle foi s’agit-il? S’agit-il de dieu ou de la place de l’être humain dans l’histoire, qui fait réellement cette histoire? Ce moment où l’artiste s’identifiait avec les producteurs, moment réalisé dans le film autour de l’extraction et du transport du bloc de marbre. La relation de l’artiste avec le pouvoir est aussi celle du peuple avec le dit pouvoir, avec eux il partage l’effort, la relation à la matière, il patauge dans la boue et dans les excréments. La création c’est s’attaquer au monstre, cet énorme bloc de marbre qui écrase un compagnon de Carrare, et offrir la mort, la souffrance, l’épuisement à des gens qui ne méritent pas la beauté mais qui ont l’argent. Alors que les prolétaires sont beaux ont des corps et des visages à éterniser dans le marbre, celui des puissants est avachi et il leur faut toute la beauté du monde pour masquer leur déchéance. Certes Michel Ange, le peintre , sculpteur, poète mais aussi mendiant, pèlerin, imprécateur n’est pas Lénine, mais il est cette tentation de l’ascétisme qui a eu nom Savonarole, cette condamnation des puissants et des riches à l’enfer de Dante. Jusqu’au format du film adapté à l’écran de télévision comme dans le Faust de Sokourov le besoin peut-être de s’adresser à eux.

Complétement clouée sur mon fauteuil de cinéma, ayant seulement le temps de respirer à son rythme, celui de ces ouvriers qui bandent leurs muscles autour des poulies qui retiennent la chute du bloc de marbre, tout à coup les vers de Neruda sur le Machu pichu me sont remontés à la mémoire(1) , pour restituer le rapport de l’artiste à la montagne et le voir lui et les compagnons marbriers redevenir dans ce long temps de l’histoire de la même espèce, celle des géants.

Le cinéma cet art qui s’adressait aux masses, auquel nous avons cru comme à la Révolution, cet art total, collectif et individuel que peut-on en faire et qui est digne d’en être le mécène? Un dernier nom m’est revenu alors en mémoire peut-être à force d’entendre parler italien, celui de Pasolini, ce sacré laïque épris du peuple et qui en mourut. Etrange de se retrouver à la sortie dans une ville en proie à une épidémie qui, comme toutes les épidémies, dit autre chose que le badinage auquel nous sommes contraints, .

Danielle Bleitrach
(1) Poème de Neruda

Monte naître avec moi, mon frère.
Donne-moi la main, de cette profonde zone de ta douleur disséminée.
Tu ne reviendras pas du fond des roches.
Tu ne reviendras pas du temps enfoui sous terre.
Non, ta voix durcie ne reviendra pas.
Ne reviendront pas tes yeux perforés.
Regarde-moi du tréfonds de la terre,
laboureur, tisserand, berger aux lèvres closes
dresseur de tutélaires güanacos
maçon de l’échafaudage défié
porteur d’eau de larmes andines
joaillier des doigts écrasés
agriculteur qui trembles dans la graine
potier répandu dans ta glaise
apportez à la coupe de la vie nouvelle vos vieilles douleurs enterrées.
Montrez-moi votre sang, votre sillon,
dites-moi : en ce lieu on m’a châtié
car le bijou n’a pas brillé
ou car la terre n’avait pas donné à temps la pierre ou le grain :
Désignez-moi la pierre où vous êtes tombés
et le bois où vous fûtes crucifiés,
illuminez pour moi les vieux silex,
les vieilles lampes, les fouets collés aux plaies au long des siècles
et les haches à l’éclat ensanglanté.
Je viens parler par votre bouche morte.
Rassemblez à travers la terre
toutes vos silencieuses lèvres dispersées
et de votre néant, durant toute cette longue nuit,
parlez-moi comme si j’étais ancré avec vous, racontez-moi tout, chaîne à chaîne,
maillon à maillon, pas à pas,
affûtez les couteaux que vous avez gardé,
mettez-les sur mon cœur et dans ma main,
comme un fleuve jaune d’éclairs,
comme un fleuve des tigres enterrés,
et laissez-moi pleurer, des heures, des jours, des années,
des âges aveugles, des siècles stellaires.
Donnez-moi le silence, l’eau, l’espoir.
Donnez-moi le combat, le fer et les volcans.
Collez vos corps à moi ainsi que des aimants.
Accourez à ma bouche et à mes veines.
Parlez avec mes mots, parlez avec mon sang.

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