Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Sociologie : Covid-19. L’anomie pandémique par Frédéric Lebaron



Dans Savoir/Agir 2020/2 (N° 52), pages 7 à 9

L’anomie pour le sociologue Emile Durkheim signifie au sens premier “absence de normes, de règles ou de lois”, mais ici le concept est pris dans un sens plus large, celui de l’absence de solidarité “organique”. C’est-à-dire à la remise en cause du lien social fondé sur la division du travail et la complémentarité des tâches. L’article émet l’hypothèse qu’il existait dans les sociétés modernes, occidentales – et j’ajouterai capitalistes dominantes ou dominées – ce facteur de désagrégation de la solidarité organique avant l’épidémie et que celle-ci a achevé le processus, au point de nous jeter dans le vide social. L’article montre comment face à cette anomie, nous sommes confrontés à la conscience de la représentation de l’ascension irrésistible de la Chine jusqu’à a centralité mondiale. Face à la dislocation du tissu social et singulièrement productif qui semble frapper d’autres sociétés et dont le monde occidental capitaliste, la Chine semble la seule (dans un contexte asiatique plus large) en situation de continuer à maintenir des liens organiques, des complémentarités et une division du travail capable de s’adapter à diverses exigences, dont la pandémie. On pourrait ajouter que l’anomie dont souffre le monde capitaliste occidental, s’auto-engendre et en particulier dans les Etats-Unis en tête une sorte de revendication identitaire à l’arbitraire individualiste se développe, ce qui peut aller dans ses manifestations les plus délirantes jusqu’à identifier les mesures de protection ou curatives comme une absence de liberté. Les négateurs de l’épidémie, ceux qui manifestent contre masques, soins, ne seraient que la manifestation de cette perte du lien social qui par ailleurs engendre selon l’OMS une montée des maladies mentales (note de Danielle Bleitrach)

https://www.cairn.info/revue-savoir-agir-2020-2-page-7.htm?fbclid=IwAR1eJBr_WMptodY0eFApnd_l2oH70ZdP2FK-lB5wKPQ3oYIi06T41VbWQro

1Passé le moment de sidération qui a accompagné le basculement mondial dans la gestion de la pandémie de Covid-19, les interprétations de l’événement en cours se sont très rapidement multipliées à tous les niveaux et dans tous les secteurs.

2Il est difficile de séparer la dimension « économique » de la crise (la chute des marchés financiers anticipant le « confinement », l’arrêt brutal du tourisme puis des activités impliquant des interactions physiques rapprochées, l’interruption du travail et des échanges dans les secteurs jugés « non essentiels ») de ses « autres » dimensions, biologiques ou sociales.

3La dynamique sanitaire de la pandémie (contaminations, maladies, décès et rémissions) repose simultanément sur des processus biologiques « endogènes » (i.e. liés aux caractéristiques propres du virus et des pathologies qu’il entraîne), de mieux en mieux connus au fil du temps, et des logiques sociologiques multidimensionnelles qui, elles, demeurent le plus souvent méconnues des acteurs.

4La décision politique est construite au jour le jour par des responsables hésitants situés à plusieurs échelles et soumis à des forces multiples. Les médias participent à cette construction et contribuent en première ligne à la diffusion des représentations collectives. Le champ scientifique, en particulier dans sa composante biomédicale, occupe une place déterminante dans la réaction des sociétés à la maladie.

5Une lecture durkheimienne conduit à analyser l’enchaînement des processus qui se sont produits dans le monde entre décembre 2019 et juin 2020 comme une séquence d’anomie aiguë. Le système d’échanges globalisé s’est brusquement refermé, un très grand nombre d’individus se sont trouvés reclus pendant plusieurs semaines dans un lieu de vie unique, des secteurs entiers de la vie sociale ont été paralysés et les inégalités socio-économiques se sont accusées brutalement. Loin de bouleverser totalement l’ordre établi, cette période a plutôt renforcé la plupart des dynamiques asymétriques déjà présentes au sein de l’ordre mondial. Dans ce processus, les croyances collectives, de leur production à leur dissipation ou au contraire leur cristallisation, sont étroitement liées aux comportements concrets. Cette situation donne naissance à une forme particulière d’anomie : l’anomie pandémique.

6Les croyances sur la pandémie et ses conséquences, d’une part, et les comportements ordinaires des agents, d’autre part, interagissent selon de nouvelles modalités, engendrant des configurations très différenciées selon les pays et les groupes sociaux. Pour les saisir, il faut mobiliser à la fois les données biologiques et épidémiologiques, quelle qu’en soit l’origine, leur évolution au fil du temps, les données d’enquêtes psychologiques et sociologiques qui se sont multipliées durant la crise, divers types de « big data » issues du Web, tout en s’intéressant spécifiquement aux multiples discours produits durant la crise, clé d’entrée pour comprendre les processus cognitifs à l’œuvre.

7Une lecture de la pandémie centrée sur la dynamique des croyances collectives et des normes sociales n’a rien de très original en soi, puisque les précédents historiques ont fourni en la matière de nombreux exemples, comme l’a montré l’historien Jean Delumeau : une pandémie ouvre une période d’incertitude radicale où les risques pour la vie, nés d’interactions physiques et sociales, induisent de nouvelles attitudes au jour le jour, largement façonnées par les représentations dominantes. Devant l’incertitude, les individus s’en remettaient habituellement à leurs croyances religieuses, aux discours des autorités politiques et aux faibles savoirs théoriques et empiriques dont ils disposaient, adoptant des comportements de survie dictés en premier lieu par ce qu’ils observaient et imitaient dans leur environnement immédiat.

8En 2020, la pandémie frappe des sociétés hautement développées, fortement interdépendantes, au sein desquelles la science a connu un développement massif. Elle commence son parcours en Chine, mais s’étend rapidement au reste du monde, touchant les pays et les régions les uns après les autres à partir de février 2020. Dès le début de son identification, l’information sur la maladie est à la fois rare et précieuse. Le gouvernement chinois, après des hésitations et des réticences dans la province de Wuhan, communique très tôt le génome du virus et livre au fil des jours les premières informations sur sa dangerosité et sa circulation. Ce n’est que le début d’une histoire qui n’est toujours pas achevée.

9Le point de départ de la dynamique anomique/pandémique est la phase que l’on peut qualifier de « chinoise », même si d’autres pays d’Asie sont assez rapidement touchés. L’État chinois prend des mesures perçues comme particulièrement brutales et les premiers savoirs sur l’épidémie se diffusent largement, nourrissant la montée de l’anxiété collective à l’échelle planétaire. L’épidémie apparaît alors comme un nouvel enjeu dans les relations instables et tendues entre la Chine, puissance émergente, et le reste du monde. Cette première phase confirme ainsi la nouvelle centralité de la Chine, et plus largement de l’Asie, dans l’ordre mondial, et contribue à forger un ensemble de normes spécifiques de gestion de la maladie. Ces normes définissent un « modèle asiatique » particulièrement prégnant, dont la présence va en négatif nourrir l’anomie globale.

10La deuxième phase est un retournement complet de situation géopolitique. Alors que la Chine semble avoir rapidement maîtrisé la situation, de même que plusieurs pays d’Asie, et qu’elle ne cache plus son optimisme retrouvé, c’est autour de l’Europe de l’Ouest d’être dans l’œil du cyclone. Relativement tardive dans plusieurs pays, la prise de conscience soudaine des risques par les autorités y aboutit à un changement brutal de discours et à des décisions de confinement radicales, plus ou moins tardives. Ces changements rapides de posture contribuent à donner une forme encore plus aiguë à l’anomie, entretenue notamment par les incertitudes voire les incohérences du discours médical. La diffusion de la maladie et ses conséquences sanitaires sont beaucoup plus importantes qu’elles ne l’avaient été en Chine, et il faut attendre la fin du mois d’avril pour que le pessimisme face à une progression « exponentielle » s’érode enfin partiellement. En Italie, en Espagne, en France, en Belgique, en Grande-Bretagne, les systèmes hospitaliers sont placés pendant quelques semaines dans une situation critique. Ce qui contribue à une mise entre parenthèses de la norme austéritaire européenne, d’autant plus nette que les conséquences du confinement s’annoncent redoutables, le chômage et les inégalités sociales connaissant une hausse rapide. Les plans de relance massifs se multiplient.

11Entre temps, la pandémie s’est « déplacée » et l’Amérique est devenue le troisième grand pôle de son extension et un vecteur encore plus puissant d’un processus d’anomie désormais globalisé. Les États-Unis sont confrontés à une situation d’autant plus délicate que le pays est traversé par des divisions profondes, et que les attitudes fluctuantes de leur président, qui politise en permanence la gestion de la crise, ne favorisent pas la stabilité. L’ampleur de la crise économique et sociale induite conduit ainsi à un renversement presque parfait : jugulés en Chine, dont l’économie repart progressivement, stabilisés dans une Europe de l’Ouest meurtrie, les effets de l’épidémie explosent en Amérique en mai et juin, suscitant là aussi une intervention publique massive. Le Brésil, dirigé par un leader tout aussi fantasque, connaît une évolution relativement semblable à celle des États-Unis, alors que le reste de l’Amérique latine n’échappe pas à ses conséquences sociales de plus en plus dévastatrices.

12Le relativement plus faible impact de l’épidémie en Afrique et dans un grand nombre de pays du Sud illustre l’une des énigmes de la pandémie : des pays aux structures sanitaires fragiles semblent avoir échappé à la forme sanitaire intense que connaissent certains des pays les plus développés. L’Occident est ainsi le lieu central du processus anomique. Mais, comme dans d’autres conjonctures de crise aiguë, les conséquences sociales du ralentissement économique et de la crise sanitaire sont particulièrement fortes dans les pays et parmi les groupes sociaux les plus dominés et les plus fragiles au sein du système mondial.

13La pandémie a ainsi engendré un processus d’anomie aiguë qui a accéléré la montée en puissance normative de l’Asie, et tout particulièrement de la Chine, le déclin corrélatif de l’Occident, et s’accompagne d’une intensification des asymétries les plus criantes de l’ordre socio-économique aux différentes échelles.

Mis en ligne sur Cairn.info le 25/08/2020
https://doi.org/10.3917/sava.052.0007

manifestation à Londres 29 août 1920 contre les masques, vaccins et toutes protections

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