Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

L’invention d’une invention.

Il est des productions idéologiques qui me remplissent de colère, ce sont celles qui se parent d’un faux savoir pour s’assurer une clientèle et intervenir dans une situation déjà très explosive pour ajouter quelque dynamite à la poudrière. L’épidémie du coronavirus m’a offert de quoi provoquer cette colère tant les faux experts et mégalomanes en tous genres sont venus exercer leurs talents pour susciter de la méfiance contre des mesures de simples bon sens en temps d’épidémie et transformer les nécessaires revendications à un service public de santé en un complot d’extrême droite ne menant nulle part. Ce livre de Shlomo Sand rentre dans la même catégorie, celle des inventions politico-historique qui ne servent qu’à exaspérer les antagonismes en donnant des bases mythiques, un faux à peine plus valide que le protocole des sages de Sion. Que l’individu qui a accompli cette mauvaise action joue avec sa judéité pour développer sa clientèle est une indécence supplémentaire. Je n’ai sans doute pas les mêmes positions politiques que l’auteur de cet article puisque je n’ai jamais adhéré au sionisme, mais ce que dit Israel Bartal montre l’escroquerie de Shlomo Sand. Outre le fait que la plus grande des escroqueries est de chercher une base génétique à un peuple qui est un donné historique. Prétendre nier une appartenance qui a été inculquée aussi puissamment y compris par l’antisémitisme cela revient à créer les conditions que rêvent Netanayoun et les siens, sans aucun bénéfice au contraire pour la cause palestiniennes. Mais le fin du fin est de donner aliment à ceux qui cherchent dans les “juifs” les causes de tous les maux, en évitant de poser la question de la position de chacun dans la lutte des classes.

Enfin tous ces gens ont l’air très surs de l’existence des Khazars, alors que la question me paraît en suspend. Bref dans le pilpoul sur l’invention du peuple juif, j’ai une troisième position sur l’invention de l’invention par peut-être l’invention. Le pilpoul est une sorte de gymnastique intellectuelle entre deux étudiants, un maître et un étudiant, etc. qui relève du postulat que les contradictions et les différents avis émis par les maîtres du Talmud ne peuvent être qu’apparents. Pour résoudre cette contradiction, l’élève doit parvenir à démontrer que les deux avis émis ne sont pas contradictoires. Il s’agit d’étudier des textes particulièrement ardus dans leur interprétation. Mais je suis tout à fait d’accord avec les rabbins qui dénoncent ces jeux stérile et dangereux qu’il s’agisse des Khazars, du peuple juif ou de la chloroquine, des vaccins, des masques, on ne joue pas à proximité d’un stock de dynamite à la lumière des cierges … (note de danielle Bleitrach)

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1Comment le peuple juif fut inventé  [2][2]Pour plus d’exactitude, les citations ont été traduites de… s’ouvre par les lignes suivantes : « Le présent ouvrage n’est pas une œuvre de pure fiction ; c’est un texte d’histoire. Toutefois, il commencera par plusieurs récits dont la source se trouve dans une mémoire mêlée de pas mal d’imaginaire. On sait que dans les coulisses de l’écriture scientifique des vécus personnels sont parfois à l’œuvre. Dans de nombreux ouvrages, ils s’accumulent dans les replis épais de la théorie. Dans le cas présent, un certain nombre d’entre eux sont réunis d’entrée de jeu, intentionnellement. Ils serviront de tremplin à l’auteur dans sa tentative d’atteindre une vérité, malgré la conscience claire qu’il a de ne jamais pouvoir y réussir véritablement » (p. 11).

2Je me suis souvenu de cette phrase lorsque je me suis retrouvé interloqué face au texte de cet essai, au demeurant astucieux et captivant, à propos de ce que son auteur appelle le « temps du silence de la “mémoire” juive israélienne » ; temps de silence qui a suscité ce que Sand nomme un refus délibéré de « toute référence au Khazars dans l’espace public israélien » (p. 225). L’affirmation selon laquelle quelqu’un, pour des motifs politiques, aurait intentionnellement tu et oblitéré un pan tout entier de l’histoire du peuple juif, m’a ramené au temps de ma jeunesse, dans le Guivatayim de la fin des années 1950. J’étais en classe de 3e (celle qu’on nommait 5e en ces temps lointains) et c’était l’époque où, au lycée David Kalai, nous étudiions l’Iliade d’Homère et l’histoire de la Grèce et de la Rome antiques. Sur la table de cuisine où j’avais l’habitude de faire mes devoirs, mes livres de classe étaient entassés en désordre avec les volumes de l’encyclopédie Mikhlal, l’ouvrage quasi mythique que beaucoup d’écoliers israéliens des années 1950 et 1960 utilisaient quotidiennement. Je consultais les pages de cette encyclopédie qui était peut-être le « navire amiral » de ce que le maigre vocabulaire de l’hébreu israélien d’aujourd’hui désigne comme le mainstream sioniste et que nous recommandaient avec enthousiasme les professeurs et les éducateurs sionistes « accrédités ».

3Face aux affirmations péremptoires de Shlomo Sand, résonnaient dans ma mémoire les mots que j’avais pu lire dès les premières lignes de l’article « Khazars » dans Mikhlal, il y a près de cinquante ans : « L’histoire du royaume khazar qui, au Moyen Âge, était une source de réconfort et d’espoir pour les communautés juives de l’Exil, mais qui de nos jours ne résonne plus pour nous que comme une légende, est l’un des phénomènes les plus remarquables de l’histoire de notre peuple » (vol. IV, p. 189). Le volume auquel je me réfère ici date de 1957 et il a été réimprimé à plusieurs reprises dans les années 1960, ces années précisément dont Sand dit, dans son ouvrage : « Par-delà les conceptions ethnocentriques de la tradition actuelle […], il se pourrait que ce soit la vague des décolonisations des années 1950 et 1960 qui ait incité les créateurs de la mémoire israélienne à se garder encore mieux de l’ombre même du passé khazar. Les fortes craintes d’une atteinte possible à la légitimité du projet sioniste, dans l’éventualité où se répandrait l’idée que la population établie en Israël [notez que nous sommes à l’époque qui précède 1967 – I. B.] ne serait pas la descendance directe des “Israélites [de la Bible]”, s’accompagnaient de la crainte qu’une telle délégitimation risquerait de déboucher sur une mise en question générale du droit d’Israël à l’existence » (p. 225-226). Je suis donc revenu, plein d’appréhension, à mon volume jauni de Mikhlal. Se pouvait-il que je me sois trompé toutes ces années, que je n’aie pas compris que l’ « éducation sioniste » qui m’a été dispensée dans la Guivatayim sioniste-socialiste visait à m’inculquer des conceptions ethnico-biologiques quant aux origines de mes parents ? Après cette relecture, mon esprit a retrouvé son calme : ce n’était pas mon éducation sioniste qui souhaitait effacer le fait que, au royaume des Khazars, des tribus non originaires de Canaan se convertirent au judaïsme. En réalité, c’est l’auteur de l’ouvrage sur l’invention du peuple juif qui prétend inventer une historiographie sioniste d’un type qui n’a jamais existé.

4Voici ce qu’on pouvait alors lire dans ce Mikhlal sioniste recommandé par le ministère de l’Éducation nationale comme ouvrage de référence pour tous les écoliers et écolières : « Les Khazars étaient une tribu d’origine turque apparue sur la scène de l’histoire au milieu du VIe siècle et qui a réussi, en peu de temps, à établir un vaste empire s’étendant dans le Caucase du Nord, des rives de la Caspienne à celles de la mer d’Azov […] » (p. 189). Mieux encore : le rédacteur de Mikhlal n’hésita pas, fût-ce un bref instant, à terminer la relation de l’histoire de cette tribu d’origine turque par une affirmation sans équivoque à propos de l’origine ethno-biologique « impure » des Juifs de l’Europe de l’Est : « Les Juifs de Khazarie n’ont pas voulu s’intégrer aux populations tartares et ils ont préféré se déplacer vers Kiev et d’autres parties de la Russie, établissant ainsi les fondements d’un grand peuplement juif en Europe orientale » (p. 191).

5Pour mieux me rassurer quant à l’éducation que mes enfants avaient reçue sur la question de la pureté ethnobiologique, j’ai vérifié le contenu d’un article très long et très détaillé dans une autre encyclopédie « sioniste » publiée exactement vingt ans plus tard, la Britannica la noar [Britannica de la jeunesse](1977), où officiaient les plus importants des intellectuels sionistes des années 1970 : le Pr Joseph Gorni de l’Université de Tel-Aviv, Eliezer Shmueli, Guershon Rivlin, le rabbin Shmuel Avidor, le Pr Stuart Cohen. Les lecteurs de l’ouvrage de Sand se souviennent que c’était là le sommet du « temps du silence » « ethnocentrique traditionnel ». Or, ici aussi, je n’ai pas réussi à identifier la moindre trace de dissimulation, la moindre tentative d’oblitérer, voire de nier l’origine biologique des Khazars. Au contraire, l’article s’étend longuement sur l’origine des habitants de l’antique royaume et il traite également de la question de certaines communautés juives issues de ces populations non juives : « Quant aux origines des Khazars, on ne possède aucune certitude ; il semble qu’ils appartenaient à l’ethnie turque ou, plus précisément, à des tribus hunniques […]. La plus grande partie de cette population s’est assimilée, en partie dans son environnement chrétien, en partie dans les communautés juives de Russie ; mais certains de ces groupes se sont exilés et ont rejoint des communautés juives […]. On évoque également la présence d’érudits juifs d’origine khazare en Espagne […]. Il se pourrait encore qu’existait une parenté ethnique entre les Khazars et les Juifs des régions montagneuses du Caucase » (vol. IX, p. 17).

6Je suis revenu également au temps de mes études au département d’histoire du peuple juif à l’Université hébraïque de Jérusalem, à la fin des années 1960. Une fois encore, l’auteur nous explique le « quand » et le « comment » de choses qui n’ont jamais existé. Sand ne se contente pas de répéter dans son ouvrage l’affirmation selon laquelle les appareils dominants, ceux qui orientent le narratif hégémonique, ont tenté d’oblitérer de la mémoire collective israélienne toute allusion à une origine ethnique « étrangère ». Il l’impute en particulier aux historiens et décrète, entre autres, que, de 1951 jusqu’à aujourd’hui, pas un seul ouvrage d’histoire des Khazars n’a été publié en hébreu. J’ignore la raison pour laquelle deux ouvrages qu’il cite lui-même abondamment (à vrai dire, une grande partie de ses sources sur les Khazars sont tirées de l’un de ces ouvrages) ne semblent pas être considérés par lui comme dignes d’être signalés. L’un d’entre eux [3][3]Israël en exil, vol. I, liv. 2, éd. revue et augmentée, 1961. contient toutes les sources et études nouvelles publiées depuis la parution de la première édition. Se pourrait-il que ce soit parce que cet ouvrage était l’œuvre de Ben-Zion Dinur que Sand qualifie ironiquement de « grand prêtre de la mémoire » ? Le second ouvrage est le volume Le temps des ténèbres [4][4]Cecil Roth (dir.), The Dark Ages, Tel-Aviv, Massada, 1973.. Ce volume contient plusieurs articles traitant de l’histoire du royaume khazar, et notamment un résumé large et détaillé de l’ouvrage de Douglas Dunlop sur les Khazars. Dans l’introduction du Temps des ténèbres, Cecil Roth, prosioniste notoire,écrivait,àproposdu royaume des Khazars : « C’est un épisode isolé mais très significatif de l’histoire juive. Que la conversion ait englobé ou non unelargeproportiondecepeuple, l’épisode reflète un aspect très important de l’histoire juive qui était significatif depuis longtemps, mais s’était estompé depuis : le judaïsme comme religion prosélytique […]. À quel point il a influencé le judaïsme est-européen des époques ultérieures par une contribution à cette ethnie ou autrement, cela demeure une question à étudier ; mais le fait qu’il ait eu une influence, même minime, est incontestable. » [5][5]Ibid., p. 7.

7Sand poursuit dans son ouvrage et évoque l’abstention délibérée de recherche universitaire ou publique sur les Khazars : « L’université israélienne est devenue muette sur ce sujet […]. Toute évocation des Khazars dans l’espace public israélien est considérée comme saugrenue, infondée, voire menaçante » (p. 225). Pour illustrer ce qu’il décrit comme une abstention délibérée de considérer les « routes barrées du passé » (p. 227), il revient sur un colloque tenu à Jérusalem en 1999 et ayant pour thème les Khazars. Au lieu de signaler le fait qu’il avait été organisé par des institutions universitaires « sionistes » et « accréditées » [6][6]L’institut Ben-Zvi fonctionne dans le cadre du Mémorial…. Par malchance pour Sand, j’étais non seulement moi-même l’un des organisateurs de ce colloque, mais j’y ai donné en outre une communication, en hébreu, sur la place qu’occupaient les Khazars dans la conscience identitaire sioniste. Les actes de ce colloque étaient censés être publiés en hébreu, en russe et en anglais. Leur publication a été retardée, non parce que les institutions sionistes et leurs acolytes tenaient à dissimuler la grande vérité des origines turques ou hunniques des habitants du quartier de Mea Shearim, mais bien du fait de difficultés financières, fréquentes depuis des années, et de l’attitude du ministère de la Recherche scientifique et de la Culture à l’égard de la recherche historique en Israël. Si l’auteur de cet essai avait pris la peine de jeter un coup d’œil de plus sur le programme du colloque, qui avait été très largement diffusé, il n’aurait peut-être pas écrit la phrase suivante : « Il se tint à Jérusalem un colloque auquel participèrent surtout des chercheurs étrangers » (p. 227 ; ceci, évidemment, s’il ne considère plus les chercheurs de l’Université hébraïque comme des Israéliens). Sand ne peut, ou peut-être ne veut pas, savoir que depuis l’an 2000 une équipe de jeunes chercheurs de l’université hébraïque s’occupe de la mise en œuvre d’un projet monumental en trois volumes d’étude de l’histoire des Juifs de Russie. Le premier volume, qui doit être publié prochainement, en hébreu, par l’Institut Zalman-Shazar (autre institution sioniste « accréditée », au sens que Sand donne à ce terme), réserve une place importante à la question des origines des Juifs d’Europe orientale et de leur relation à l’histoire du royaume khazar. S’il s’était renseigné auprès de l’un des chercheurs qui, en Israël, étudient l’histoire ancienne des Juifs d’Europe orientale et pris la peine de voir ce qui, durant cette dernière décennie, s’est accompli dans ce domaine particulier, il aurait découvert que son affirmation selon laquelle on y délaisse délibérément ce sujet est dénuée de fondement.

8Il en résulte que, lorsque Sand affirme que l’historiographie sioniste et, avec elle, l’éducation sioniste ont à telle époque ou telle autre dissimulé les origines véritables des millions de Juifs yiddishophones, et qu’aujourd’hui encore les historiens israéliens nient l’existence d’une strate juive antique à laquelle se sont rattachés les Juifs ashkénazes migrant vers l’Europe orientale, il ne s’appuie sur aucun fondement véritable. C’est ce que l’on constate, par exemple, à la lumière de ce que j’expose au premier chapitre de mon livre De la « corporation » prémoderne à la nation (2002, en hébreu) en résumant la question des origines des Juifs d’Europe orientale : « On notera les nombreux traits de ressemblance entre la population juive de Pologne et celle de l’Empire ottoman […]. Dans les deux cas, des immigrants sont arrivés dans les villes où résidaient depuis plusieurs générations des Juifs de tradition culturelle différente. Dans l’Empire ottoman, comme en Pologne, la culture importée par ces immigrants a “absorbé” la tradition locale. Dans les villes de la Grèce et de Turquie, les Juifs “romagnotes” sont devenus des “Sépharades” ; dans les villes de Pologne et de Lituanie, les Juifs du lieu, sur la culture et la langue desquels ont n’a que des connaissances fragmentaires, sont devenus des “Ashkénazes” » (p. 11).

9Je m’attarde, dans mon ouvrage, sur un cas d’école particulier : la place qu’occupe l’histoire du royaume khazar dans l’historiographie juive et dans la mémoire collective israélienne contemporaine. Une lecture attentive de l’ouvrage de Sand montre que tout ce que j’ai montré jusque ici (et il s’agit d’un choix restreint parmi des dizaines d’exemples) se retrouve dans la plupart des autres cas. Je suggère à ses lecteurs et lectrices de comparer sa discussion de la recherche en histoire de l’époque avec ce qui se trouve en réalité dans l’historiographie qu’il qualifie d’ « officielle », et de reprendre une telle comparaison pour d’autres questions centrales qu’il aborde dans son ouvrage, et notamment celle de la « diaspora ». La comparaison que j’ai moi-même accomplie expose très clairement une présentation biaisée et pour le moins surprenante des auteurs auxquels Sand fait référence pour expliquer le « quand » et le « comment ». A priori, il n’y a là rien de répréhensible, puisqu’il expose de façon très explicite sa position idéologique en plusieurs endroits de son ouvrage. Mieux même, je suis de ceux qui contestent les injustices exercées par certaines autorités israéliennes à l’égard des minorités du pays au prétexte de soi-disant « valeurs historiques ». Il reste que le lecteur objectif de Comment le peuple juif fut inventé doit être conscient du lourd tribut intellectuel qu’il risque de devoir payer, et bien plus encore de l’atteinte portée au statut des règles de la recherche historique, s’il admet sans examen critique le lien très particulier entre l’idéologie et la méthodologie qui a présidé à la rédaction de cet ouvrage. Le souhait de Shlomo Sand de voir Israël devenir l’ « État de tous ses citoyens » est légitime, porte à la réflexion et peut assurément constituer le sujet d’un débat public sérieux. La manière dont il tente, en 2008, d’établir un lien entre cette position politique et l’histoire du peuple juif durant les siècles passés est cependant bourrée d’erreurs, amputations et autres bizarreries qui laissent l’historien interloqué.

10On s’interroge sur ce que Sand désire démontrer quant à la question de la mémoire du peuple juif. Selon lui, les origines de ce qu’on désigne par les termes de « peuple juif » ne remontent pas au royaume de Judée de l’Antiquité. La majorité des Juifs sont les descendants de populations diverses qui se seraient converties dans l’Antiquité ou au Moyen Âge. Les origines biologiques des Juifs de l’Afrique du Nord, du Yémen ou de l’Europe orientale se trouveraient dans des populations païennes qui se seraient converties au judaïsme. Cette donnée historique bien établie aurait été dissimulée depuis des générations par les cercles sionistes et a engendré au XXe siècle une pensée quasi raciste. Ce qu’on nomme « le peuple juif » n’aurait été inventé qu’au XIXe siècle. Le processus de l’élaboration de ce « peuple juif » a suscité le mythe d’un peuple-nation exilé de sa terre dans l’Antiquité mais qui y retournerait aux Temps modernes pour y rétablir ses structures politiques. Shlomo Sand soutient que, à l’époque précédant l’émergence des nationalismes européens, les Juifs ne formaient pas un « peuple » mais plutôt une communauté religieuse. La revendication sioniste et son prolongement dans la politique israélienne à propos du « droit sur ce pays », fondés à ses yeux sur une approche ethnocentrique biologique et génétique, sont devenus le « narratif dominant », et les historiens « autorisés » (p. 28) sont contraints de masquer la grande vérité des origines « impures » des Juifs.

11À cela on peut, en bref, répondre qu’aucun historien du mouvement national juif n’a vu un quelconque intérêt à présenter le peuple juif comme ayant des origines ethno-biologiques « pures ». Ceux des historiens que l’on considère généralement comme « nationaux » n’ont jamais songé à dissimuler la donnée historique bien connue selon laquelle la conversion au judaïsme a toujours été un facteur cardinal de l’histoire du peuple juif dans l’Antiquité et au Moyen Âge. Le mythe de l’ « Exil » existe effectivement dans la culture populaire israélienne, mais ne se retrouve pas dans l’historiographie israélienne. Des courants de pensée importants du mouvement national juif s’en sont toujours distanciés ou l’ont même totalement nié. Ils ont élaboré des versions diverses d’ « identité diasporique » [7][7]L’étude de la conjonction entre sionisme, autonomisme ou…. Sand néglige le caractère fondamentalement ethnico-sociologique de la « corporation » juive prémoderne et considère l’œuvre de l’historien Simon Dubnow comme une « entreprise remarquable de plus d’invention d’un passé collectif national » (p. 94).

12Ce que Sand dit des historiens sionistes « autorisés » ne peut que faire sourire. Il suit un schéma de discussion superficiel et constant depuis plus de deux décennies dans certains milieux bien marqués des universitaires israéliens. Ce schéma consiste à affirmer : « Dis-moi quelle est ta position sur le passé des Juifs et je serai immédiatement à même de savoir quelle est la nature de tes relations avec les organes du pouvoir. » Durant ma longue carrière universitaire d’historien et de responsable des programmes scolaires en histoire pour les écoles publiques, je n’ai eu à ma connaissance qu’une seule occurrence de tentative de la part de personnalités politiques d’ « autoriser » les historiens à traiter des questions de la mémoire collective. En l’occurrence, et malencontreusement pour Sand, il s’agissait précisément de la ministre de l’Éducation nationale d’un gouvernement de la droite israélienne qui avait tenté de s’ingérer dans les contenus des programmes d’histoire du lycée et d’en « épurer » ceux qui semblaient « antisionistes » aux yeux de quelques militants bruyants des marges extrémistes de la droite religieuse nationaliste. J’avais alors été étiqueté dans les publications d’une institution de très mauvaise réputation auprès des historiens comme étant « celui qui éradiquait le sionisme des manuels de l’école israélienne ». Cette tentative – pathétique – fut finalement un échec, et il est difficile de trouver aujourd’hui quelqu’un qui en ait gardé le souvenir. Les interventions « d’en haut » auxquelles Sand fait allusion – à savoir, les tentatives faites pour imposer une occultation des véritables origines biologiques des Juifs de Pologne et de Russie, ou pour mettre en exergue le thème de l’exil forcé des Juifs de leur patrie ancestrale – sont le pur fruit de son imagination.

13De fait, Sand attire l’attention sur un phénomène important qui n’a pas été suffisamment étudié jusqu’ici : l’écart important entre les textes des historiens et des manuels scolaires, d’une part, et les discours politiques, d’autre part, sur la question de la mémoire collective. Mais, au lieu de tenter une analyse sérieuse de cet écart, il se lance dans une diatribe foucaldienne dénuée de tout fondement objectif sur l’action des organes du pouvoir officiel. À ses dires, « les valeurs nationales constituaient un étau puissant qui empêchait toute objection ou divergence d’idée par rapport à l’idéologie officielle. Même les cadres qui étaient chargés de mettre en forme les connaissances concernant l’histoire juive, sioniste ou israélienne, c’est-à-dire les départements des études juives de l’université, qui sont indépendants des départements d’histoire générale ou d’études moyen-orientales, ont joué un rôle important dans la stupéfiante paralysie et le refus obstiné d’accueillir la nouvelle historiographie des origines et de l’identité juives » (p. 28). On s’étonne, et jusqu’à ne pas y croire, de ce qu’on peut lire chez Sand : d’une part, il emprunte toutes ses données sur la question des origines des Juifs aux études publiées par ces mêmes chercheurs qu’il affuble des épithètes de paralysés ou récalcitrants obstinés mais qu’il cite dans son ouvrage – encore que par des citations tronquées et orientées – et, d’autre part, il n’hésite pas à les présenter comme incapables de renouveler les méthodes de la recherche universitaire. Sur la question de l’ « Exil », il cite les travaux d’au moins deux des chercheurs qui enseignent aux départements d’études juives susdits et, par-dessus le marché, dans le sanctuaire de cette école sioniste qu’il conspue et dont il déforme les options, l’Université hébraïque de Jérusalem. Il s’agit, en l’occurrence, de mon ouvrage En exil sur sa terre et l’article d’Israël Yuval, « Le mythe de l’expulsion de la Judée : temps juif et temps chrétien ». Comment se concilient ces références avec l’accusation du refus de l’ouverture au renouvellement ? Seul le dieu des « nouveaux historiens » possède la réponse à cette question.

14Plusieurs des arguments de Sand font songer à rabbi Jacob Krantz, l’exégète bien connu, sous son surnom de « Maggid de Dubno », qui expliquait qu’il était capable d’inventer un récit adéquat pour illustrer toute question morale qu’on lui soumettrait, et ce à la manière de ce jeune garçon qui tirait une flèche et ensuite seulement l’entourait du dessin d’une cible. Sand connaît d’avance trois données sur l’élaboration de la narration ayant trait au passé national juif. Premièrement, au fondement du récit historique identitaire, et plus particulièrement du récit sioniste, on trouverait un lien « ethnico-biologique » immuable unissant tous ceux qui appartiennent au groupe national juif imaginé. Deuxièmement, cette permanence est en relation directe avec l’idéologie identitaire et doit assurer un lien de substitution au lien religieux entre les différentes communautés de la diaspora qui s’est affaiblie à l’ère de la laïcisation. Troisièmement, les institutions d’un pouvoir politique autoritaire contrôlant le savoir occultent des informations capitales sur les réalités historiques, entravent la publication de sources peu favorables au récit national qu’ils cherchent à privilégier, censurent les passages considérés comme dangereux et en récrivent d’autres. Sand établit ce que tout historien « national » était censé écrire et affirme que, s’il osait s’écarter de cette norme, il convenait de le reconduire sur le droit chemin… Selon Sand, il ne serait guère possible qu’un Ben-Zion Dinur puisse jamais admettre que les Juifs d’Europe orientale soient les descendants de convertis d’origine turque (et non d’une migration de Juifs de l’Europe occidentale ethniquement plus « noble »). Dès lors, et quoique Dinur le dise textuellement et quoique Sand rapporte son opinion en des citations très détaillées (p. 231), ce dernier n’accorde aucun crédit ni à Dinur ni aux citations qu’il reprend lui-même. Il écrit : « Ici également, la rhétorique est entièrement polluée par un apparat conceptuel strictement ethnico-biologique ; Dinur, comme Baron d’ailleurs, s’efforce d’établir un fondement historique à l’exil des Juifs » de source « qui se seraient établis en Khazarie avant que celle-ci se convertisse au judaïsme » (ibid.).

15L’œuvre centrale de l’ « école (sioniste) de Jérusalem », l’Histoire du peuple juif, rédigée sous la direction de l’historien hiérosolymitain Haïm Hillel Ben-Sasson, expose très longuement et avec un luxe de détails l’histoire des communautés exiliques d’avant la destruction du Second Temple, communautés qui dépassaient très largement en population le petit peuplement juif de Palestine (vol. II, 4e partie, p. 349-367). Cet ouvrage, en trois volumes, date de 1969, c’est-à-dire des années où, selon Sand, les orientations ethnico-biologiques se sont fortement accentuées au sein du discours historique sioniste. Il constitua l’ouvrage de référence presque unique de dizaines de milliers d’étudiants israéliens dont un grand nombre sont devenus, par la suite, professeurs d’histoire dans les écoles israéliennes. Sa traduction en anglais, en 1976, en avait fait également le texte principal de l’enseignement de l’histoire du peuple juif dans les institutions d’enseignement à l’étranger. Or, et sans surprise pour qui connaît ce qui est effectivement écrit dans la littérature universitaire israélienne, cet ouvrage – sioniste – établit comme cause première de l’importance numérique des communautés de la diaspora juive, vers la fin de l’Antiquité, la conversion au judaïsme « qui s’est largement répandue dans les pays de l’Exil, à la fin de l’époque du Second Temple […]. De nombreux prosélytes venaient des populations païennes de Palestine, quoique plus nombreux encore étaient les prosélytes des autres pays de la diaspora, orientale ou occidentale » (p. 349-350). Tout cela ne semble pas suffisamment crédible pour Sand qui, dans son ouvrage, tranche péremptoirement : « Par contre, la conversion massive au judaïsme, qui a suscité l’apparition d’énormes masses juives tout autour de la Méditerranée, n’est quasiment jamais évoquée dans les récits de l’histoire de la nation. Si, toutefois, elle l’avait été par le passé, elle a fini par s’estomper à mesure que s’élaboraient les instruments de la mémoire officielle » (p. 182). Sand est comme obsédé par le désir de prouver à tout prix que les historiens sionistes – et, parmi eux, Nahum Slouschz qui avait consacré un ouvrage à Dahiya al-Kahina, grande figure féminine de la communauté juive nord-africaine (p. 198) – étaient tous des « nationalistes ethnocentristes », et peu importe ce qu’ils écrivaient : au diable les faits, pourvu qu’on puisse avancer un argument…

16Sand cite abondamment Dinur sur ce que celui-ci nomme « le peuple juif au temps de son Exil » et il révèle à ses lecteurs le grand secret que tout étudiant israélien en histoire du peuple juif sait depuis le premier semestre de ses études en première année : « Même chez les historiens sionistes on ne trouve aucune référence à une quelconque migration consécutive à la destruction du Temple » (p. 147). Or, bien que les Juifs n’aient pas quitté leur pays suite à l’échec de la Grande Révolte et que Dinur évoque plutôt un processus long de décroissance du peuplement juif de Palestine, étendu sur plus d’un millénaire – de l’an 70 aux croisades à partir de 1096 – Sand ne renonce pas à affirmer que Dinur parle d’un événement unique, au VIIe siècle. Or, Dinur écrit bien que « […] le processus d’expulsion des Juifs de leur terre a été un processus long, sociologique et démographique […]. Il a été déterminé essentiellement par l’arrivée ininterrompue de nomades du désert et leur intégration aux groupes allogènes (syriens-araméens) qui résidaient dans le pays, pour former un groupement homogène ; par l’appropriation également des activités agricoles par les nouveaux venus et la confiscation des terres juives à leur profit. Cela représenta un processus de longue durée qui a débuté au temps d’Hadrien […] et s’est accompli entièrement lors de la destruction finale du peuplement juif avec l’arrivée des croisés […] dont le désir de conquête de terres, le désir de venir en Terre sainte et de s’en rendre maîtres, entretenait la ferveur religieuse » (Israël en exil, vol. I, 1re partie, p. 7). Sand corrige ce « grand prêtre de la mémoire » sioniste : « L’invasion des nomades au VIIe siècle et leur appropriation violente des terres juives avaient entièrement modifié la démographie du pays » (p. 139).

17Sand ne s’épargne aucun effort dans sa tentative de démontrer que les plus grands historiens juifs – Simon Dubnow, Salo Baron, Benzion Dinur, ayant établi dans leurs travaux un lien entre l’affirmation d’une identité nationale juive et le libéralisme ou le socialisme – étaient en fait des racistes déguisés. Ses tentatives pathétiques pour démontrer que, dans leurs travaux, l’ « ethnicité » juive est considérée comme d’ordre biologique atteignent son sommet lorsqu’il affirme péremptoirement que l’historiographie sioniste est, sans la moindre conteste, raciste. Par exemple, à propos de Haïm Zeev Hirschberg (1903-1974), l’historien israélien du judaïsme d’Afrique du Nord, Sand écrit : « Ce n’est pas par hasard que ses tentatives répétées pour démontrer que les Juifs sont à la fois un peuple et une race qui a quitté sa patrie pour des pérégrinations de par le monde […] se conforment parfaitement aux directives du courant central de l’historiographie sioniste » (p. 200). Pour lui, Hirschberg n’est pas parvenu à s’élever au-dessus de l’ « idéologie essentialiste purificatrice » (ibid.). N’est-ce pas là une tonalité connue ? Où est-ce donc et quand a-t-on a entendu dire pour la dernière fois que le sionisme était un mouvement raciste ?

18Quelques remarques sur le lien entre les fondements idéologiques de cet ouvrage et son argument historique principal selon lequel on ne peut, jusqu’aux Temps modernes, parler de « nation » juive, mais uniquement de « communautés religieuses dispersées » (p. 96). Sand définit la notion d’identité nationale à partir de celle proposée par la Révolution française : une identité ethnique qui ne dépend pas de l’existence d’une entité politique confinée dans des frontières politiques, a fortiori une identité dont les porteurs affirment qu’elle véhicule des éléments culturels ou une relation politique qui lient ses membres sans être pour autant soumise à l’autorité administrative et au contrôle d’un pouvoir centralisé, n’a, pour lui, aucune légitimation. De tels fondements et une relation telle que décrite ci-dessus ne peuvent être qu’ « inventées » et « fabriquées de toutes pièces » et ne sauraient constituer le prolongement d’identités prémodernes. En cela, Sand, l’essayiste de Tel-Aviv, suit les traces de l’un des partisans de l’octroi aux Juifs de France de l’égalité des droits civiques, le comte de Clermont-Tonnerre, qui, lors d’un débat à l’Assemblée constituante, en décembre 1789, déclara qu’il ne fallait pas permettre aux Juifs de constituer, dans le royaume, un corps politique ou un État distincts ; que chacun d’eux, individuellement, devait être un citoyen, mais qu’on ne pouvait permettre dans le royaume la présence d’un groupe de non-citoyens, une nation dans la nation. Toutefois, alors que Clermont-Tonnerre reconnaissait le fait historique que la nation prémoderne juive constituait une entité qui ne reposait pas uniquement sur une religion, Sand n’a que peu d’empathie pour l’idée selon laquelle la « nation » juive pouvait, en cette période qui précède la Révolution, se transformer en une « nationalité » de type moderne. Ce qui est permis aux Français, aux Italiens, aux Polonais, semble interdit aux Juifs…

19Sand est un contempteur infatigable d’Anthony Smith, l’historien anglais de la « nation » qui ose soutenir, face à la confiance bien ancrée de notre auteur en la capacité réformatrice du despotisme de l’État centralisé, que « la communauté ethnique est une “population humaine qui porte un nom, des mythes sur des ancêtres communs, des souvenirs historiques communs, un ou plusieurs fondements culturels communs, une relation à une patrie territoriale et un certain degré de solidarité, du moins parmi les élites” » (p. 38). La faute impardonnable de Smith, aux yeux de Sand, consiste en ce que « sa définition […] de l’ethnos est donc semblable à la vision que les sionistes ont de la présence des Juifs dans l’histoire » (p. 38). L’ouvrage de Sand est, en quelque sorte, un chaînon de plus dans la dispute, qui dure depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours, entre les tenants d’une citoyenneté civile et ceux d’une citoyenneté « ethnique ». Dans la longue confrontation, aux multiples facettes, entre le legs de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, d’août 1789, et celui du « Printemps des nations » de 1848, il adopte une position nette et sans faille. Du fait de sa fidélité aux idéaux des Lumières, il rejoint – à la surprise peut-être de ceux qui ne sont pas au courant des méandres du dialogue moderniste de l’historiographie juive – les positions mêmes de beaucoup d’entre les penseurs du courant juif des Lumières, la Haskala, et finit par en rejoindre le prolongement sioniste.

20Les penseurs de la Haskala, comme beaucoup des penseurs sionistes, ne considéraient pas la « communauté » prémoderne comme porteuse légitime d’une identité « nationale ». Simon Dubnow (1860-1941), important historien dont Sand présente une image déformée, unidimensionnelle et terriblement périmée du point de vue de l’état de la recherche, est celui qui affirma que les structures communautaires et supracommunautaires autonomes constituaient un phénomène parfait d’identité ethnique ; et notez bien : la communauté et non les origines biologiques de la population juive. Sand, tout comme les penseurs de la Haskala et certains des penseurs sionistes, est incapable d’admettre l’éventualité selon laquelle les Juifs de l’Exil ne seraient pas seulement les adhérents d’une même religion mais également les porteurs d’une identité ethnosociologique. Pour lui, quiconque soutient après la Révolution française qu’il existe un élément commun aux Juifs hors leur religion ne peut être que l’un des tenants d’une ethnicité biologique. Sand – qui adopte, sans la moindre réserve et sans nul compromis, le legs révolutionnaire de 1789 – ne semble pas avoir conscience des multiples conjonctions possibles entre l’esprit de 1789 et celui de 1848 qui ont inspiré la pensée nationale juive. En outre, toute revendication d’une identité ethnique est obligatoirement, à son sens, revendication d’une identité biologique ; et si cette revendication ne ressort pas des écrits des grands porte-parole de la pensée nationale juive, on doit aller en découvrir une à toute force, même si celle-ci se révèle n’être pas très exactement ce qu’ils pensaient, écrivaient et prônaient en public.

21C’est par une telle méthode que Sand parvient à inventer l’enchaînement idéologique d’une ethnicité biologique qui établit le lien entre un historien juif allemand du XIXe siècle, partisan de l’émancipation, et la politique actuelle des gouvernements israéliens envers les minorités, les étrangers et les « différents ». Il est clair qu’il n’envisage en aucun cas qu’il soit possible de soutenir que la bureaucratie israélienne n’est pas le produit de la pensée nationale juive ; elle pourrait, au contraire, en être la déformation. Dès lors, il choisit de ne pas soumettre au lecteur les nombreuses idées libérales dont sont emplis les textes des fondateurs du sionisme et de réduire au silence les voix démocratiques qui dominaient dans l’historiographie juive des décennies récentes. C’est pour les mêmes raisons que le lecteur ne trouvera pas la moindre allusion au fait que s’est trouvé un sioniste important et influent, Asher Ginzberg (1856-1927), dit Ahad Haam, dont le nom orne rues et écoles dans toutes les villes d’Israël et qui souhaitait fonder une « nationalité diasporique » où le petit peuplement juif de Palestine constituerait le foyer culturel d’une grande nation diasporique. Celui-ci n’aurait tout simplement pas compris les idées de Sand sur la place de la diaspora juive dans la pensée sioniste ; et le moyen le plus simple de résoudre cette difficulté intellectuelle inconfortable consiste à effacer ce sioniste allié de la diaspora de la mémoire inventée dans cet ouvrage.

22Comment le peuple juif fut inventé est un pamphlet politique virulent qui suscite une interrogation sur les limites imposées aux historiens par les règles de la recherche universitaire. Je n’ai trouvé dans ce texte, au demeurant intéressant, aucune démarche novatrice pour l’étude de la nationalité moderne (et, à vrai dire, Sand s’est arrêté quelque part entre Hobsbawm, Anderson et Gelner, et à des années-lumière de la pratique actuelle dans ce domaine). On ne trouvera dans cet ouvrage, autant que je puisse en juger, aucun fait ou aucune information que ceux qu’il continue d’appeler les « historiens autorisés » et qu’il accuse de « dissimulation de la vérité historique » n’aient déjà procurés, depuis des décennies, dans leurs travaux. Son ouvrage mélange admirablement une argumentation moderniste, inspirée de la riche tradition issue des Lumières européennes du XVIIIe siècle, et une dose modérée, et pourtant dérangeante par sa superficialité, de discours foucaldien des avant-dernières décennies. Plus grave toutefois est, à mon sens, la légèreté (voire l’arrogance) avec laquelle il se réfère aux textes juifs qu’il cite abondamment.

23Verrons-nous un jour, et définitivement, ces théoriciens qui élaborent leurs vastes théories, dans le temps et dans l’espace, en se fondant sur les sources juives, aborder ces textes avec le même sérieux que celui qu’ils manifestent à l’égard des autres sources ; les citer textuellement, identifier avec précision leurs auteurs et accepter d’en débattre sans amputations sophistiquées des textes qui en déforment totalement l’intention ? Quel lecteur sérieux, critique, et qui connaisse, ne fût-ce qu’un peu, l’histoire de la nouvelle littérature hébraïque, accorderait quelque crédit aux affirmations d’un ouvrage qui qualifie de texte satirique (fictionnel) le Bohen Tsadik et attribue cette œuvre de l’auteur galicien bien connu Joseph Perl (1773-1839) à un certain Yitshak Perl, ajoutant qu’il « comporte quarante et une lettres de rabbins sur divers aspects de la vie des Juifs » (p. 221) (alors que Perl cite les remarques de l’historien juif allemand, Jost, sur les Khazars, et il ne s’agit évidemment pas d’opinions formulées par des rabbins) ? Quel lecteur accorderait quelque crédit à un ouvrage qui, à propos de l’historien Joseph Klausner (1874-1958), érudit qui (malgré le désir qu’il en avait) n’avait jamais obtenu d’être nommé au département d’histoire de l’Université hébraïque et y professa au département de littérature hébraïque, écrit ce qui suit : « Il avait, en fait, été le premier historien officiel de la période du Second Temple à l’Université hébraïque de Jérusalem » (p. 140) ? Quel historien du judaïsme est-européen étudiant l’histoire du yiddish ne considérerait avec commisération son identification de l’historien galicien du yiddish, Matityahu Mieses (1885-1945) – l’un des intellectuels juifs qui prit part à la conférence de Cernowitz en 1908 [8][8]Conférence lors de laquelle le yiddish fut proclamé « langue… –, comme étant « le linguiste allemand Mathias Mieses » (p. 233) ? Ces négligences découlent-elles de la relation de l’auteur à l’objet de sa recherche ? Ou, étant donné que tout y est controuvé, il est sans importance que l’ « objet imaginé » soit blanc ou noir. La culture « indigène » du groupement ethnique qui se désigne par le nom de « Juifs » n’a-t-elle pas droit à une attitude moins méprisante de la part des « grands prêtres du totalitarisme des Lumières » ? Qui est en désaccord avec vos opinions sur un sujet donné perd-il le droit à un débat honnête et objectif sur tous les autres sujets ?

24La conjonction israélienne actuelle entre l’unidimensionnalité de la pensée et le mépris pour les détails « superflus » (conjonction, sans grande surprise, caractéristique des auteurs situés aux deux extrémités de l’espace politique israélien) plaira, sans le moindre doute, aux animateurs des médias audiovisuels. Pour nous, historiens sceptiques, encombrés de montagnes d’ouvrages qui se délitent et de dossiers d’archives poussiéreux, il ne nous reste qu’à continuer de lire ce qui est écrit en vérité, et d’écrire ce qui est lu en vérité.

25Traduit de l’hébreu par Dr. Zvi Levi.

Notes

  • [1]Texte complet d’un article paru dans la rubrique « Livres » du journal Haaretz, le 28 mai 2008.
  • [2]Pour plus d’exactitude, les citations ont été traduites de l’édition originale en hébreu (Resling, 2008, 358 p.) à laquelle renvoie la pagination. L’édition française est la suivante : Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé. De la Bible au sionisme, trad. franç. assurée par Sivan Cohen-Wiesenfeld et Levana Frenk, Paris, Fayard, 2008, 446 p.
  • [3]Israël en exil, vol. I, liv. 2, éd. revue et augmentée, 1961.
  • [4]Cecil Roth (dir.), The Dark Ages, Tel-Aviv, Massada, 1973.
  • [5]Ibid., p. 7.
  • [6]L’institut Ben-Zvi fonctionne dans le cadre du Mémorial Ben-Zvi, financé par des institutions sionistes si acharnées à oblitérer la mémoire des Khazars.
  • [7]L’étude de la conjonction entre sionisme, autonomisme ou territorialisme se retrouve actuellement à l’avant-garde de la recherche universitaire contemporaine ; cependant Sand semble l’ignorer totalement.
  • [8]Conférence lors de laquelle le yiddish fut proclamé « langue nationale du peuple juif ».
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Je ne me mèlerai pas de discussions internes à la communauté juive sur leur propre identité. Je noterai seulement que en ce qui concerne la réalité biologique de la judaïté, les recherches adn devraient être utiles. En ce qui concerne l’histoire millénaire, l’archéologie nous éclairé. Pas de trace du “Temple de Salomon” et du grand royaume de Judée…et pourtant les recherches sont intenses depuis 1967 ! On en est à un petit royaume qui pour justifier son existence, aurait rassemblé en un texte, les mythes oraux (déluge, Moïse, etc etc) de la région 700 ans avant JC… Vient la pèriode… Lire la suite »