Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Olivia de Havilland par Laura Laufer.

Voilà le premier papier de celle qui va devenir un auteur à part entière de notre blog, Laura Laufer…Outre le fait que je suis persuadée que nous sommes parentes, je considère Laura (et je ne suis pas la seule) comme une des critiques de cinéma les plus compétentes. Elle appartient dans une certaine mesure à l’école d’un Sadoul qui présentait un film à partir de cette passion qui nous caractérisait mais aussi d’un savoir irremplaçable sur les conditions de sa production… Là ça serait aussi Tavernier… En outre, nous partageons un certain féminisme, celui qui resitue les femmes en tant que créatrices, combattantes pour leurs droits et pas seulement comme des “personnes du sexe”. L’équivalent de Mitchum disant qu’avant dans les coulisses du tournage on discutait salaire et bonnes aventures, maintenant on discute de l’interprétation du rôle… Bref bienvenue Laura (note de Danielle Bleitrach)

Olivia de Havilland par Laura Laufer.

Olivia de Havilland, actrice britannique de naissance, naturalisée américaine puis française, a disparu à l’âge de 104 ans

La voici, ici, jouant avec son amie Bette Davis dans Hush, hush sweet Charlotte, belle galerie de monstres (Joseph Cotten, Bette Davis et Olivia de Havilland)  créée par Robert Aldrich et où le personnage d’Havilland est à mille lieux de la Mélanie d’Autant en emporte le vent !


Les deux actrices étaient, dans la vie, deux femmes de caractère très liées par l’amitié. Avec le Syndicat des Acteurs, elles ont combattu les studios sur leur gestion des contrats. 

Bette Davis, dans les années trente, perdit le procès qu’elle leur intenta pour« esclavage professionnel ». En effet, la durée maximum d’un contrat de travail était alors de sept ans, durant lesquels les actrices devenaient la propriété du studio qui faisait ce qu’il voulait d’elles quant aux rôles ou pour la fabrication de leur image publique. 

Olivia de Havilland lassée de jouer des personnages stéréotypés d’ingénue et de voir les producteurs empocher des bénéfices dus au travail des acteurs, attaqua le studio Warner bros qui aussitôt la boycotta : les portes des studios se fermèrent devant elle durant deux ans… sauf  qu’elle tint bon et  gagna son procès en  décembre 1944 ! Une date dans l’histoire du cinéma avec  la California De Havilland Law, Section 2855 du Code du travail (https://en.wikipedia.org/wiki/De_Havilland_Law), loi toujours appliquée aujourd’hui…. Dès lors, les acteurs purent négocier de nouvelles conditions de contrat, gagnant la liberté de choisir leur studio et la durée du contrat. Cela aura un impact pour obtenir des cachets supérieurs aux salaires pratiqués alors. Revers de la médaille, trente ans plus tard, le star-système avec des cachets qui flamberont, grèvera  la moitié du budget des films, amputant sur leur qualité plastique par une réduction des budgets consacrés aux techniciens !

De la carrière de Olivia De Havilland, je garde le beau souvenir de ses duos avec Errol Flynn dans les années 1930, qu’il s’agisse des films de Michael Curtiz comme Captain blood , Robin des bois ou en 1941 La charge fantastique de Raoul Walsh.

 Quant à Autant en emporte le vent, je ne l’aime guère ! Ce n’est pas parce que Warner a jugé bon, après  la mort de George Floyd, de le retirer de son catalogue pour racisme. Je suis, et je reste, contre la censure de l’œuvre bien que son idéologie m’est exécrable, comme surtout le roman best-seller de Margaret Mitchell qui inspire le film. Le nombre de spectateurs – en 1956, 100 millions déjà l’avaient vu depuis 1939 – ne dément pas le succès populaire du film. Si je n’adhère pas à son idéologie nostalgique sudiste et à son traitement des esclaves noirs, là n’est pas la raison principale qui fait que je ne l’aime guère. Je lui reconnais la qualité de ses acteurs, la très grande beauté des couleurs dues au travail de Nathalie Kalmus et la puissance de certaines séquences d’action, telle celle de l’incendie d’Atlanta tournée par George Cukor dans les superbes décors de William Cameron Menzies.

Pas moins de trois réalisateurs, dont George Cukor et Sam Wood, ont lâché la production en cours de route, en raison de la constante intrusion dans leur travail du producteur David O Selznick et ces ruptures dans le tournage se sentent par le défaut de conception synthétique de l’œuvre. Finalement signé par Victor Fleming, le film compte pas moins de douze scénaristes qui se succéderont pour l’écrire, sans parler des parties écrites ou corrigées par Selznick et son appel à plusieurs directeurs de photographie, tous différents par le style !
Le résultat hétérogène est emblématique d’un excès : celui d’un producteur voulant tout contrôler pour réaliser son monument, mais où la multiplication des créateurs intervenus sur l’entreprise, nuit à l’équilibre et à l’harmonie de l’ensemble. 


Le résultat hétérogène est emblématique d’un excès : celui d’un producteur voulant tout contrôler pour réaliser son monument, mais où la multiplication des créateurs intervenus sur l’entreprise, nuit à l’équilibre de l’ensemble.

À Autant en emporte le vent, j’ai toujours préféré L’esclave libre (Band of Angels, 1957) de Raoul Walsh qui situe son action dans le même contexte historique, mais dont la vision est radicalement différente  tant au plan idéologique, par sa conception plastique, par son remarquable développement narratif et par le jeu de ses acteurs, où on retrouve Clark Gable, cette fois avec Yvonne De Carlo et Sydney Poitier. Le film inspiré du roman de Robert Penn Warren accompagne à sa manière les questions posées par le mouvement des droits civiques, et Walsh montre que la fin de l’esclavage ne signifie pas pour autant l’égalité pour les Noirs qui entrent dans une autre forme de racisme par l’exploitation économique. Le film défend que seule l’émancipation de tous, Blancs et Noirs libérés de leurs chaines, puisse assurer l’égalité et que l’Histoire qui fait les hommes prendra pour cela au moins cent ans !

http://www.premiere.fr/sites/default/files/styles/scale_crop_336x486/public/2018-04/L-Esclave-Libre.jpg

Signalons que le poète Robert Penn Warren, qui a écrit le roman est aussi l’auteur d’une importante anthologie écrite et audio, Who speaks for the negro ? (Qui parle pour le Noir ?). Après avoir écrit L’esclave libre en 1957, Penn Warren parcourt les Etats –Unis jusqu’en 1964 et collecte de nombreux témoignages sur la question noire aux Etats – Unis en donnant la parole à de nombreux leaders et militants noirs et blancs, hommes et femmes, engagés dans la lutte pour les droits civiques et pour l’égalité. Cette anthologie est consultable intégralement en ligne sur le site de l’ Université Vanderbilt où ce travail est conservé avec quarante-cinq entretiens,  entre autres avec James Baldwin, Stokely Carmichael, Ralph Ellison, Malcom X, Martin Luther King, Septima Poinsette Clark etc. et de nombreux autres documents rares concernant la lutte pour les droits civiques et une courte bio pour chaque personne interrogée.

À l’heure où Trump  organise une répression féroce contre le mouvement Black lives matters ces témoignages (tous en anglais) sont précieux, à faire connaître et partager. 

Cette anthologie est consultable intégralement en ligne sur le site de l’université Vanderbilt où ce travail est conservé avec quarante-cinq entretiens , entre autres avec James Baldwin, Stokely Carmichael, Malcom X , Martin Luther King , etc. et de nombreux documents rares concernant la lutte pour les droits civiques et une courte bio pour chaque personne interrogée. https://whospeaks.library.vanderbilt.edu/interviews?fbclid=IwAR2pedXEx71GGPpo0ZT6FUvm8bactPRDISTS8k8uFjugxUvxeZhN7WVkftk

Enfin, Arte programmera en soirée le 3 août, L’héritière (1953) de William Wyler. On y trouve un des plus beaux personnages qu’incarna Olivia de Havilland,  celui de Catherine Sloper. Le film s’inspire du roman Washington Square de Henry James. Le réalisateur William Wyler confia la musique du film au compositeur blacklisté Aaron Copland. Ici :  https://youtu.be/B2ytscqbesw

https://youtu.be/B2ytscqbesw

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Merci pour ce très beau texte.
J’apprécie l’érudition et le commentaire posé.