Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Jean claude Delaunay : suite (et fin ?) du socialisme de marché…

Je vais aujourd’hui terminer ce que j’ai entrepris sur ce site, concernant l’économie chinoise, et son concept d”économie de marché socialiste. Je crois que nous pouvons, pour la France, tirer profit de ce concept.

Je vais développer les 2 points suivants :

  1. Une économie de marché socialiste est une économie centrée sur la production et la consommation de marchandises socialistes.
  2. Le fonctionnement et la dynamique d’une économie socialiste dépend des investissements que l’on y fait plus encore que des produits et services que l’on y consomme. 

Premier Point : Centrage de l’EMS sur les marchandises socialistes. Quelle signification?

Ce qui simplifie les choses, selon moi, est de comprendre que toutes les sociétés sont encore aujourd’hui des sociétés de rareté. Dans une société de rareté, il faut compter ce que l’on produit et ce que l’on consomme et il faut ajuster les deux.

En parodiant Marx, je dirai que toute l’histoire de l’humanité est l’histoire de la rareté. C’est parce qu’il y a eu rareté que sont apparues les classes sociales et la lutte entre classes sociales. Et c’est parce qu’il y a encore rareté que la lutte des classes est à l’ordre du jour. Un mode de production, c’est une façon particulière de lutter contre la rareté et c’est donc une organisation particulière des classes sociales qui le composent.

Le capitalisme industriel est, dans l’histoire de l’humanité, l’avant-dernière forme de lutte contre la rareté. Le centre de son activité c’est l’investissement en capital fixe, un investissement que l’on peut s’approprier privativement. Avec un tel centrage, le capitalisme industriel (pour le distinguer du capitalisme commercial) a bouleversé le monde. Il en a bouleversé la production et la consommation. Cela dit, bien qu’ayant révolutionné l’histoire, ce mode de production est aujourd’hui atteint, si l’on peut dire, par la maladie de l’histoire.

Le capitalisme industriel, qui s’est transformé, qui est devenu depuis les années 1970 le capitalisme monopoliste financier mondialisé, ne produit plus rien de bon. Il a fait son temps.

Il repose d’une part sur une structure privée et il produit ou est appelé à produire des biens et des services de plus en plus socialisés. Il a utilisé une certaine façon de lutter contre la rareté. Mais aujourd’hui cette façon conduit aux pires sottises, comme le montre l’exemple du Covid 19. Il faut donc mettre en place une autre façon de lutter contre la rareté, une autre façon de compter les sous. Cette autre façon est celle du socialisme. Ce sera la dernière étape de la rareté car le socialisme doit également conduire vers l’abondance.

Mais qu’est-ce donc qu’un bien socialisé? En réalité nous en avons plein autour de nous. Nous-mêmes, nous sommes de plus en plus socialisés. Je lisais récemment un texte de Didier Le Reste, concernant le transport des personnes dans la région parisienne. Il y est dit que “le transport est un bien public fondamental dont la gestion nationale hors des lois du marché serait cruciale” (Conseil National du Rail). Je vais dire, dans mon langage que le transport est de plus en plus socialisé et que, par conséquent, il doit être sorti du marché capitaliste. Qu’est ce que cela veut dire?

Cela veut dire qu’il y a de plus en plus de personnes qui prennent le train, chaque jour et de manière continue dans la journée. Cela veut dire que le train relie des tas de lieux de résidence à des tas de lieux de travail, à des tas de commerces, d’administrations, de musées, de bibliothèques. Cela veut dire que ces trains doivent être de très bonne qualité. Ce ne doit pas être des trains qui tombent en panne toutes les 3 minutes. Pour être de bonne qualité, il a fallu de longues heures d’étude par des bureaux d’étude, il a fallu penser aux expropriations éventuelles de terrains, il a fallu penser et construire les infrastructures qui permettent son fonctionnement régulier, il a fallu rassembler les matériaux de bonne qualité dont ils sont composés. Et là, je ne suis qu’au tout début de l’énumération des choses, des services, des activités nécessaires à leur production et à leur utilisation. Il a a fallu former des hommes, des femmes pour le faire marcher. Il a donc fallu que, en amont, ces personnes soient formées, de toutes qualifications, aussi bien des juristes que des contrôleurs, que des mécaniciens, etc. Il a fallu mettre au point leur financement et leur commercialisation, car nous sommes encore dans une société de rareté et les choses ont un coût monétaire, elles se payent. Il a donc fallu penser à la vente des tickets, à quel prix unitaire, aux machines permettant de se les procurer en liaison avec la monnaie existante, les billets, la monnaie électronique. Et ce n’est pas tout. Ce bien socialisé particulier est prévu pour fonctionner dans une société où l’on se préoccupe de l’écologie. Comment faire pour que ces trains contribuent au mieux à ce qu’on appelle la transition écologique? Où les implanter, où placer les gares, pour que la structure ferroviaire soit un élément réussi d’une politique plus vaste de l’aménagement du territoire.

Je viens de commencer à décrire ce que Didier Le Reste appelle un bien public fondamental (que je crois plus juste de nommer une activité hautement socialisée, mais ce n’est pas important) et qui, pour cette raison, fonctionnera selon moi de manière optimale lorsqu’elle fonctionnera dans le cadre d’une économie de marché socialiste. Didier Le Reste écrit qu’elle doit être mise hors du marché. Il veut sans doute dire qu’elle doit être mise hors du marché capitaliste, et, complétons sa pensée, qu’elle doit être mise hors du système de production et de consommation capitaliste. Car peut-on imaginer qu’elle soit mise au point dans le cadre du Capitalisme monopoliste financier mondialisé puisque ce dernier, en raison même de sa mondialisation, détruit tout ancrage national?

L’activité du transport urbain par train doit devenir une marchandise socialiste produite par une économie socialiste nationale et consommée comme telle, avec des prix aménagés, si on veut d’abord qu’elle soit produite et ensuite que ça marche. Elle doit être encore plus socialisée que je ne l’ai suggéré car les personnes prenant le train doivent avoir les moyens d’en payer le prix, à moins que ce ne soit leur entreprise qui le fasse. Il faut donc penser à l’avance à la complémentarité de la production et de la consommation du train, et cela sur une longue durée.

Ça sert à ça, le socialisme.

Le capitalisme industriel n’aime pas produire ce type de marchandise, car au total, les bénéfices recherchés par chacune des entreprises participantes privées à cette élaboration ne vont pas être au rendez-vous. Didier Le Reste indique d’ailleurs que l’État du Capital financier a un autre projet dans ses tiroirs, un projet qui va rapporter. Car si l’État capitaliste construit le projet auquel pense Didier La Reste, malheur de malheur, il va falloir dépenser de l’argent et on ne va pas pouvoir le récupérer facilement. On va économiser à tour de bras, on va sous-traiter au maximum, il va y avoir des accidents. Il va falloir réparer, les gens ne vont pas être contents, et puis, il va falloir payer des retraites, il va y avoir des grèves, et ainsi de suite.

Oui, le capitalisme industriel de la maturité, surtout le capitalisme monopoliste financier mondialisé, n’est pas une machine adaptée à produire ce type de “bien public fondamental”. C’est trop compliqué, trop socialisé, trop étatique. Quand on produit un train, il faut en même temps penser à produire des emplois et des revenus pour la population. Vous vous rendez-compte? Nous, entrepreneurs privés de la grande bourgeoisie, ce n’est quand même pas notre boulot de penser à tout ça. Et l’État n’a plus de sous.

Ne devons nous pas, nous communistes, aider ces travailleurs du rail à faire avancer leurs idées, qui sont importantes? Pourquoi, dans ces conditions, ne développerions nous pas la conviction, complémentaire de leurs intentions, que si ces travailleurs veulent obtenir la production et la consommation de ce “bien public fondamental” qu’est le transport (mais il sera de même pour les travailleurs de la santé, de l’énergie, de l’enseignement, de la recherche, de l’administration; de la production industrielle moderne, du logement, etc) il faut absolument et immédiatement chasser les capitalistes monopolistes du pouvoir, de tous les pouvoirs, et construire la société socialiste et l’économie de marché socialiste qui sont adaptés à ces biens?

Car, dans l’état actuel des choses, à capitalisme inchangé, et encore plus dans le cadre européen, les travailleurs, la population n’auront rien.

C’est, me semble-t-il, seulement dans l’association de chaque revendication à l’idée du socialisme nécessaire pour en voir l’aboutissement, c’est dans la confluence de toutes ces revendications ponctuelles vers la revendication socialement exprimée, immense et dès lors irrésistible du socialisme nécessaire pour tous et tout de suite que peut être trouvée une issue aux problèmes auxquels le peuple français est aujourd’hui confronté dans tous les domaines.

Deuxième Point  :  La dynamique d’une économie socialiste dépend des investissements que l’on y fait.

Dans le Capitalisme de libre concurrence, ainsi que dans le Capitalisme monopoliste d’Etat, l’investissement en capital fixe avait un sens à la fois privé et collectif, une grande importance nationale. C’était de sa réalisation que dépendait finalement le revenu total.

Tout cela est un peu difficile à expliquer. Mais cela fut résumé de la manière suivante : «les ouvriers dépensent ce qu’ils gagnent et les capitalistes gagnent ce qu’ils dépensent». Or ce qu’ils dépensaient de manière principale, c’était l’investissement en capital fixe. Et c’est ce montant global d’investissement qui déterminait à son tour le revenu total, la Production intérieure brute si l’on veut. On pouvait donc déduire de cette phrase, même si le propos demeurait obscur, que c’était les investissements réalisés par les capitalistes qui, en dernière instance, comme disait l’autre, déterminaient la grandeur effective du revenu national, la masse salariale étant approximativement prédéterminée et fixée à l’avance, sauf grandes grèves, etc .

Nous sommes dans un nouveau stade du capitalisme, le Capitalisme monopoliste financier mondialisé. Dans ce stade, la nation n’a plus le rôle économique qu’elle a pu avoir. Les gros capitalistes investissent dans le monde entier. Par conséquent, la formation du revenu national va dépendre d’une partie seulement de l’investissement en capital fixe effectué par les capitalistes monopolistes dans le monde entier.

Par ailleurs, l’Etat social est démantelé. Donc cet Etat social ne redistribue plus autant de pouvoir d’achat qu’avant, etc. En revanche, un aspect nouveau du fonctionnement des économies capitalistes est de survaloriser l’investissement financier. L’Etat joue un rôle de soutien au capital financier. L’Etat financier remplace l’Etat social.

Cela pour dire qu’une société socialiste renoue en quelque sorte avec le passé monopoliste d’Etat du capitalisme, dans la mesure où, étant par définition nationale, une société socialiste investit prioritairement dans le cadre national, et elle investit en capital fixe. Certes, une société socialiste vise à favoriser la consommation finale populaire, et donc la consommation finale individuelle. Si elle ne le fait pas, la population peut se demander : «Mais à quoi ça sert le socialisme?». Cela étant dit, le moteur de la société socialiste, c’est quand même l’investissement dans les forces productives et notamment dans le capital fixe et les bâtiments, surtout s’il s’agit d’une société jeune, comme la société chinoise, où il n’y avait pas grand chose.

Ce fut, lors des premières années du socialisme, un grand débat que de savoir si la société socialiste devait favoriser les industries légères ou les industries lourdes. Je crois que ce débat est aujourd’hui dépassé. On peut appréhender ce dépassement selon deux angles.

Le premier est celui des activités (biens et services) devant être considérées comme des investissements nécessaires dans le cadre d’une société socialiste. Dans les Trajectoires Chinoises, j’ai développé un chapitre, auquel je renvoie, sur «les biens de civilisation».

Que l’on se rassure s’il est besoin, je n’ai pas pris ce langage dans la novlangue de Boboland. Comme je suis un individu non seulement marxiste mais dépravé, je l’ai conçu à partir des écrits d’un aristocrate russe, Heinrich Storch, qui incarna la contradiction de la Russie tsariste du début du 19ème siècle, sa modernisation souhaitée entrant en conflit avec sa structure aristocratique.

Les biens de civilisation désignent aujourd’hui tous les grands services collectifs, allant de la santé, de la sécurité sociale, à l’école et à la défense nationale, en passant par le recherche, les transports, les communications, l’administration, l’écologie, l’activité financière et d’assurance. Mon hypothèse est que le socialisme doit investir prioritairement dans ces divers domaines. Ce sont de grands services collectifs pour l’accomplissement desquels une activité industrielle, de nature plus matérielle, est indispensable. Dans ces activités, il y a, si l’on peut dire, du léger et du lourd.

Le deuxième angle est celui de la dualité des forces productives et de la dynamique que le socialisme peut impulser à cette dualité.

En effet, les biens de civilisation sont et seront de plus en plus les leviers du développement industriel et humain de la société à venir, du socialisme. Mais ils s’affirmeront comme étant ce levier en prenant appui sur le développement corrélatif des forces productives, sur leur dualité; matérielle et humaine. Ils devront prendre appui simultanément sur le lourd et le léger. Cela supposera le renversement de la domination des forces productives matérielles exercée jusqu’alors sur les forces productives humaines et la mise en place d’une relation contraire.

Une société socialiste, en investissant dans les biens de civilisation, devra prendre appui sur le développement complémentaire, coordonné, et réorienté, des forces productives matérielles et humaines. Telles sont à mon avis les marchandises socialistes motrices d’une économie de marché socialiste.

Pour terminer, je vais juste ajouter un mot sur les investissements guerriers. Je ne crois pas qu‘une société socialiste puisse faire abstraction de ce type d’investissements. C’est malheureux mais c’est comme ça. Comment réduire le danger d’affrontement avec les pays impérialistes, avec leur leader américain ? Je laisse la question ouverte même si j’ai une petite idée là-dessus. Il est facile de montrer, par exemple, que l’économie de marché socialiste n’a pas besoin de la guerre pour fonctionner.

Jean-Claude Delaunay

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