Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

les couches “urbaines”, diplômées, les nouveaux espaces territoriaux et leur votes.

L’insistance mise en dépit des faits sur l’existence d’une “vague verte” depuis les dernières élections municipales est bien sûr de l’ordre de la manœuvre politicienne, mais il y a plus. Il est affirmé et c’est peut-être vrai à Lyon, mais il faut affiner, que les verts ont réussi à mobiliser leur électorat des Européennes et ils seraient les seuls à avoir réussi cette mobilisation. Outre le fait qu’il n’y a pas un “parti vert” et que comme je l’ai déjà dit Jadot a eu beau hanter les plateaux de télévision, là où il y a réussite verte c’est généralement dans le cadre d’une coalition type gauche plurielle. Pour Cohn Bendit c’est une intolérable concurrence à l’opération Macron, soutien au “libéralisme européen”, alors que Jadot et les dernières européennes en étaient la roue de secours.

Le fait le plus important demeure que rarement ces coalitions des municipales rassemblent les couches populaires qui se réfugient dans l’abstention. Les camarades de Villejuif ont attribué leur reconquête de la ville à la capacité à politiser ces couches populaires. Ce qui les inscrit a contrario de la tendance plus générale du département du Val de Marne qui a connu une véritable hécatombe de mairies communistes. Leur expérience, ainsi que celle de Vénissieux et d’autres, mérite d’être analysée parce que tout dépend de cette mobilisation, y compris dans le contexte d’alliances. C’est le troisième fait important.

Je jette donc ici quelque FAITS qui devraient être approfondis y compris dans notre réflexion sur le socialisme. Ils apportent un éclairage qui s’inscrit en faux contre l’idée qu’il y aurait une fatalité à l’effacement du part.Nous avons là malgré l’étendue de l’abstention une des principaux constat de ces élections municipales, en nombre d’élus, le PCF demeure le troisième parti de France et s’il perd des mairies, il en conquiert d’autres dans des zones proches avec des caractéristiques semblables. ON peut donc considérer que l’effacement du PCF ne relève pas d’une fatalité sociologique mais bien de choix politiques. A ce titre battre un élu communiste reste l’objectif de bien des formations. Là non plus ce n’est pas une fatalité. Il nous faut donc pousser la réflexion sur la place du PCF non pas seulement sur l’échiquier politique mais dans la manière dont les antagonismes de classe continuent à structurer l’espace national, régional, local.

Il se dit beaucoup de choses sur l’évolution des populations en Europe, certaines sont exactes, d’autres sont des interprétations abusives liées parfois au mode de recueil des observations.

il y a eu sous Mitterrand un phénomène de restructuration de l’économie qui a frappé les esprits : une désindustrialisation accompagnée d’une restructuration du capital et la financiarisation. Le mythe de la fin de la classe ouvrière et celui de “l’exclusion” a accompagne cette recomposition du capital autour de la financiarisation monopoliste(1). La classe ouvrière aurait disparu au profit du secteur tertiaire.

Dans les aires métropolitaines, depuis quelques décennies, on a effectivement assisté à l’émergence d’une population importante liée à différents types de tertiaires. Une population de diplômés qui vont du “fantassin du social” comme les désignait Bourdieu, essentiellement dépendant de la fonction publique à tout un personnel informationnel et de communication, de gestion, les rois de la start up, le service lié aux multinationales ou à leur personne.

Ce processus est bien connu c’est celui de métropolisation et de concentration des activités dans les grandes villes, avec des différences d’attractivité entre territoires. Mais alors que ces processus sont décrits comme supranationaux, la répartition par exemple des classes populaires se fait différemment suivant les pays. Celles-ci se répartissent dans trois types d’espace, rural, urbain et péri-urbain. En France, elles se répartissent assez également dans ces trois types de lieux de résidence et quelle que soit la gentrification les clivages de classe traversent tous les types d’espace (c’est le même cas au Portugal).

Pourtant à l’échelle européenne, la présence des sièges sociaux de grandes firmes internationales a abouti à ce que les sociologues appellent la ville globale, celle que l’on trouve à Amsterdam, Francfort, Londres, Milan, Paris. Cette “ville globale” est le milieu, pour une large part, de la croissance des firmes multinationales, de leurs collectes des liquidités, et plus particulièrement de l’importance prise par les services permettant à l’exécutif de ces firmes de fonctionner (travail de direction, de gestion, de coordination, de production de services, et de financement du réseau d’activités du groupe). Car ce phénomène des sièges sociaux a lui même évolué une nouvelle étape de la division du travail a engendré un autre pôle, celui des entreprises de services hautement spécialisés qui fournissent aux firmes globales soit les composantes soit l’intégralité de leurs services centraux. C’est là un des coeurs de ce que l’on a appelé la révolution informationnelle mais il tend à se diversifier. Cette ville globale serait en quelque sorte supranationale et rendrait caduques les espaces nationaux.

Ce serait cette population qui engendrerait ce qu’on définit comme “l’embourgeoisement” avec sa traduction politique, les mouvements, de la social-démocratie mitterrandienne à Macron, en passant par la France insoumise et enfin les écologistes. Mais c’est sans compter sur la manière dont il n’y a pas à proprement parler d’unité dans ces catégories. “L’embourgeoisement” n’est pas plus évident chez ces diplômés que la xénophobie ne l’est dans les couches populaires. Leur prêter à tous des comportements politiques identiques est une erreur dans laquelle toute une vulgarisation technocratique de l’évolution de nos sociétés nous conduit. Autre chose est de réfléchir aux conditions de leur politisation, tant pour ces couches diplômées que pour les classes populaires.

Notons que dans sa littérature, l’UE tend à élaborer une vision duale de la population, il y aurait les in (insiders) et les out (outsiders).

De là également a surgi une vision de la répartition de la population à l’échelle européenne: quelques grandes métropoles attractives et sélectives socialement pour les classes supérieures et de l’autre des espaces péri-urbains et ruraux sous-équipés où sont repoussées les classes populaires obligées de s’y loger et d’y trouver un travail déqualifié. Ce n’est pas faux et il est vrai que les classes populaires sont sous-représentées dans les grandes villes alors qu’elles sont sur-représentées dans les campagnes. Toutefois les classes populaires demeurent plus nombreuses dans les grandes villes (36%) que les classes supérieures (26%).

Simplement, il s’agit souvent d’une autre population dans laquelle s’est opérée une autre forme de la mondialisation. Ce sont des salariés peu qualifiés(2), femmes de ménage, employés de commerce ou de services, aides soignantes, garde d’enfants (61% étrangers contre 40% de nationaux). Il y a beaucoup de stéréotypes concernant cette répartition dans et hors la ville. et sur l’idée d’un aspect irréconciliable parce que xénophobe et raciste des catégories autochtones et ceux issus de l’immigration. Les statistiques cela sert à démonter les idées reçues, en fait les classes populaires sont beaucoup plus métissées, mélangées que les classes supérieures. C’est la tension sur l’emploi qui provoque les résistances dans les milieux ouvriers. Or cette mise en concurrence des travailleurs en Europe même et avec le reste du monde est à la base des politiques de l’UE et de la plupart des gouvernements qu’ils soient de droite ou de gauche. Les élus locaux étant avec une absence criante de moyens chargés de résoudre au niveau de la vie quotidienne les effets les plus destructeurs de cette mise en concurrence.

De même, si l’on examine la situation des couches supérieures, celles liées à ce phénomène de siège sociaux et de révolution informationnelle, leur relation à la mondialisation mérite d’être analysée.

Quels sont leurs intérêts objectifs. Voir par exemple que tout leur mode de consommation est lié à la mondialisation et pas n’importe laquelle celle qui est directement en phase directe avec l’exploitation des ressources et de la main d’œuvre du tiers monde. Toute leur consommation de l’habillement à l’électronique est branchée sur cette mondialisation inégale qui a pris son essor dans les années soixante et dix. Ce pillage des ressources et des hommes permet de “tenir” d’ailleurs leurs salaires pour le capital selon la définition de la plus-value relative. On sait qu’il y a deux types de plus-value, celle dite absolue par augmentation du temps de travail non payée à l’ouvrier et celle liée à la baisse du coût des marchandises rentrant dans le renouvellement de la force de travail. Deux phénomènes ont permis à ces couches de diplômés de paraître jouir d’un niveau de vie confortable, l’un est le travail féminin, l’autre justement la baisse du coût des marchandises. Mais cette relation à la tiers mondialisation va encore plus loin, dans la mesure où ces catégories utilisent à plein les services fournis par une main d’œuvre sous-payée ou travaillant au black (exemple de la restauration), souvent d’origine immigrée récente.

Ce sont parfois les mêmes qui proclament la nécessité de la fin de la croissance ou du primat du local et en toute bonne foi, voire un communautarisme qui leur évite de poser leur propre relation à l’exploitation de ces couches prolétarisées.

Il faudrait également étudier la manière dont ces couches sociales des métropoles sont dans le “symbolique”. De ce point de vue bien sûr la référence est Clouscard. La caricature est bien sûr le mouvement anti-raciste américain s’attaquant à Uncle Ben’s mais laissant intact ce qui créé des conditions d’inégalités insupportables et que l’épidémie révèle dans sa crudité. Mais il y a aussi des formes anarchistes s’attaquant “aux pouvoirs” mais ignorant la domination du capital, là encore il ne s’agit pas seulement d’embourgeoisement mais bien de dépolitisation qui frappe à égalité ces diplômés et des couches populaires, comme en a témoigné le mouvement des gilets jaunes.

Le poids de “l’information” face à cette dépolitisation en fait les porteurs d’une inculture gorgée d'”informations”, avec le développement d’une appropriation fictive par le tourisme mais aussi par les réseaux sociaux de la réalité de la mondialisation capitaliste. C’est une pensée magique qui n’a pas de prise d’action sur le monde, d’où le besoin de le changer à partir de ce que l’on définit comme le réel.

Mais il faut également considérer que la question de “la propriété” qui a été au cœur de l’alliance entre paysannerie et classe ouvrière se pose en des termes différents. Il y a on le sait toute une auto-exploitation des couches populaires avec des petites entreprises individuelles, mais la question de la propriété de l’information et de la créativité individuelle de tout ce monde de la culture mais aussi celui des associations de “créatifs” ou de “communicants”, voire de service à la gestion passe par le biais de l’État qui définit les droits de propriété sur l’information. “L’embourgeoisement” de ces couches masque là encore la nouveauté des relations que le socialisme peut et doit créer.

C’est pour cela que nous ne pouvons pas éluder la question de l’État, du socialisme, si l’on admet l’idée que le socialisme est une phase de transition dans laquelle la propriété individuelle n’est pas abolie mais subordonnée à l’intérêt général. Cela se joue donc dans un rapport de classe prolétariat-capitaliste dans laquelle cette classe continue à exister, à être un facteur de développement, mais a perdu la direction au profit des premiers. Et la question de l’information et du numérique, des forces productives se joue à l’intérieur de ce nouveau rapport.

On ne peut pas confondre la petite couche de nantis des classes supérieures se ralliant à des formes de libéralisme autoritaire et partageant avec lui l’idée que le mal proviendrait de la fainéantise des fonctionnaires et des classes pauvres, avec tout un monde qui appartient lui aussi aux services mais qui est frappé par la logique de destruction des services publics, une précarisation accélérée et qui se situe dans et le plus souvent hors espace métropolitain, et qui a vécu avec la crise des organisations de classe une dépolitisation accélérée. Même si comme nous venons de le voir on ne peut ignorer la nouveauté de l’ensemble des statuts au sein de la révolution informationnelle. Les expériences du socialisme existant nous permettent de poser les jalons d’un nouveau dialogue.

Les comportements de ces couches, leur implication dans les élections doivent être également mis en relation avec d’autres phénomènes qui sont le frein mis à la mobilité ascendante de leur progéniture, leur précarité, à ce titre-là encore les questions de classe les traversent et les rapprochent des couches populaires. Le terme d’embourgeoisement transforme en fatalité ce qui est de l’ordre des choix politiques, des contenus autant que des perspectives. Il risque de donner une connotation “morale” à des phénomènes qui relèvent d’une implication “d’alliés” dans une transition.

Danielle Bleitrach

(1) j’avais avec Mustapha El Miri, mené une enquête sur les “exclus” de la région marseillaise, les bénéficiaires du RMI. Notre conclusion était que cette exclusion correspondait à une nouvelle phase d’accumulation du capital qui produisait comme le dit Marx ses invalides. Nous avions parlé de “défaite” de la classe ouvrière. Celle-ci dans cette phase d’accumulation néo-libérale avait subi une défaite et s’était “défaite”. Cf Danielle Bleitrach et Mustapha El Miri, l’exclusion la défaite ouvrière, L’Harmattan. 1989.

(2) La qualification correspond à des savoirs et savoirs faire mais elle a aussi une dimension sociale avec en particulier la reconnaissance d’une place dans la consommation, un statut social. On obtient difficilement un ingénieur dans un bidonville. Cuba pousse à l’extrême la contradiction entre qualification très élevé de sa population et consommation, à travers une politique de santé,d’éducation.

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Danielle, très profonde analyse; J’espère que c’est la trame de ton prochain livre?
Cela mériterait d’être publiée dans l’Huma!