Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Les différents scénarios d’un monde au bord du chaos par Danielle Bleitrach

Ce qui apparaît partout à commencer par les Etats-Unis mais aussi en France, en Europe, c’est que la pandémie s’est trouvé imbriquée dans une crise structurelle du capitalisme, ce que Marx décrit comme l’impossibilité pour les forces productives de se mouvoir dans les rapports de production existant, ce qui se traduit par un ébranlement de toutes les institutions, les représentations, la culture des sociétés (1). La pandémie a rapidement pris la proportion d’un virus politique qui atteint les pouvoirs, les organismes qu’il s’agisse là encore des États-Unis, de l’UE, de la France.

On sent bien que la solution est politique mais que les institutions politiques telles qu’elles sont ne peuvent être la solution.

L’Hégémonie occidentale et l’effet boomerang

Bien sûr c’est aux États-Unis que cela apparaît avec le plus d’éclat. Certes ce pays a une sorte de marge de tolérance très grande au désordre intérieur mais cette fois on mesure bien que le système aura du mal à transférer à l’extérieur ses problèmes internes comme il le fait d’habitude, tant au contraire il paraît subir les effets boomerang de ce qui a été historiquement conçu comme le mode d’hégémonie de sa classe dominante.

Avec la crise de 2008, nous avions déjà noté à quel point cette capacité était remise en cause même si les trois piliers de l’hégémonie (le dollar étalon universel, l’armée la plus puissante du monde, le monopole de l’information) demeuraient là.

La montée en puissance de la Chine avions nous dit dès 2004 (2) inaugure de nouveaux rapports sud-sud, ce qui transforme la nature des rapports sur lesquels est fondée l’hégémonie occidentale. C’est un mouvement irrésistible qui échappe à la conscience de la plupart des protagonistes surtout que tout est fait pour que ce système de domination paraisse se mouvoir au niveau des événements.

La situation intérieure des États-Unis. fait légitimement l’objet de toutes les attentions, à la fois par le paroxysme du chaos qui ne paraît en rien changer la prétention à la domination mondiale. La pandémie elle-même se présente comme une des multiples plaies dont le monde paraît affligé et l’alternative entre la contagion et la faim témoigne bien de l’ampleur de la situation. Ne sommes-nous pas là devant l’essence même du chaos actuel autant que de l’orientation future de la stratégie américaine parce ce qui est en cause est justement l’apparition d’un autre monde où il n’y a pas un seul leadership possible même si les États-Unis cherchent à désigner la Chine comme leur successeur potentiel. Alors que cette dernière si elle affirme son souhait de prendre un rôle international ne se pose jamais en nouveau centre impérialiste à la place des USA. C’est là l’avons nous souligné toute l’originalité de la montée en puissance d’un pays qui a connu colonialisme et sous-développement et continue à se débattre contre ses effets.

De ce point de vue, il est urgent d’entendre ce que dit la Chine, ce qu’elle propose et qui n’est en aucun cas comparable au modèle impérialiste et impérial (imposant normes, valeurs, mode de gouvernance aux autres). (3)

Trois scénarios possibles

Face à cela beaucoup de choses dépendent de la manière dont l’occident, les USA mais aussi les puissances vassales vont ou non accepter la transformation nécessaire.

A- Est-ce que les États-Unis et les autres forces occidentales sont capables de se réformer, d’inventer un nouveau consensus social basées sur de profondes réformes avec un nouveau rôle de l’État, une nouvelle régulation qui a été mise à mal par des décennies de néo-libéralisme ? ce qui se combine avec de profonds déséquilibres dans les chaînes de production et la formation des travailleurs, l’innovation, la recherche. Une nouvelle intervention de l’état qui régulerait le désordre, mais celui-ci n’est-il pas impossible à contenir parce qu’il est l’ultime base de l’accumulation financière ? Ce rêve d’un new deal est dans le fond l’hypothèse de tout un courant néo-keynésien qui rêve d’une nouvelle période à la Roosevelt et qui est ce qui passe pour socialiste et radical aux yeux du reste du monde.

Mais il est clair que le “conservatisme” politique, l’impossibilité de changer dont Trump est la caricature montre l’épuisement d’un “modèle”, le type de démocratie sur lequel ont été bâties les sociétés occidentales et les États-Unis en particulier. Un modèle qu’elles n’ont cessé de prétendre exporter dans le monde entier et qui a partout justifié l’injustifiable et les monstrueuses inégalités sur lesquelles il reposait. Il a engendré le chaos et ce chaos revient sur l’origine qu’il s’agisse des États-Unis ou de l’UE. Le phénomène raciste qui est devenu l’objet d’une dénonciation générale n’est pas réservé à la société américaine, même s’il paraît au cœur de celle-ci, il est en quelque l’origine même du partage du monde tel que l’a inventé l’occident. Toutes les formes de régulation politique de la démocratie occidentale y compris les élections apparaissent impuissantes à faire face à cette remise en cause liée à la nature même de son hégémonie planétaire. Ces formes de régulation apparaissent de plus en plus contrôlées par des milliardaires capables d’investir dans la course au pouvoir politique.

Donc nous sommes devant des scénarios dont certains sont très dangereux. Est-ce que ces systèmes sont capables de se réformer, d’assurer la mobilité sociale d’une partie des protestataires au plan international comme au plan intérieur. Cela a été jusqu’ici la force de ces sociétés capitalistes, ce qui a fondé leur définition “démocratique” et leur attirance sur le reste du monde. Il n’apparaît pas que ce soit le choix qui est fait et que celui-ci soit même possible.

Rappelons que l’enjeu est bien dans le dépassement des concurrences pour construire des coopérations qui permettent non pas de répondre au coup par coup à telle ou telles crise: environnementale, sociale, sanitaire, etc.. mais de bien mesurer à quel point elles sont imbriquées et doivent être pensées ensemble. Ce qui nécessite d’autres politiques, d’autres institutions tant au plan international qu’intérieur? De nouveaux liens entre la science, le pouvoir politique et l’initiative des populations. Est-ce que non seulement les systèmes politiques sont en capacité de cette réforme interne et externe ou s’apprêtent-ils à poursuivre? La réponse est malheureusement évidente.

B- Deuxièmement, un rêve fou, la société américaine, les sociétés européenne et asiatique choisissent une rupture vers le socialisme, une remise en cause en profondeur du capitalisme, les coopérations multiples. Cela paraît un rêve fou et pourtant c’est de loin le seul réaliste. Il est clair que l’organisation d’une telle issue est loin d’avoir atteint le niveau politique des rébellions contre l’ordre existant (4). La France est de ce point de vue un lieu d’observation idéal. Marx en faisait déjà le pays de la lutte des classes, bien que la Grande Bretagne ait également une grande crudité dans l’exposition des rapports de classe, la France est le pays où périodiquement la colère populaire s’exprime par des mouvements forts, des occupations de la rue, des grèves. Certains sociologues y ont vu les signes d’une “société bloquée” où le compromis est impossible et où le changement n’intervient que dans des paroxysmes. Mais il y a aussi la manière dont le mouvement social français désigne directement le politique. Depuis plusieurs années y compris en pleine contre-révolution néo libérale, la France a été secouée de grands mouvements autour de la défense du service public. Ce qui se passe aujourd’hui où le pouvoir politique, celui le plus directement inféodé au grand capital, le plus européen, est incapable de tirer des leçons de la pandémie et réprime les personnels soignants applaudis tout au long du confinement en dit long sur l’incapacité au changement. Est-ce un hasard si comme aux États-Unis, ce mouvement salarié se combine avec celui concernant le racisme de la police et au-delà la dénonciation du colonialisme français ? Même quant il y a des dévoiements potentiels sous la forme identitaire ce qui est désigné est bien le fait qu’il n’y aura pas de solution intérieure sans remise en cause de l’impérialisme ou pour faire simple : un peuple qui en opprime un autre ne peut pas être libre.

Le véritable problème n’est pas dans le caractère inachevé, embryonnaire et donc encore sur le modèle de ce que l’on prétend contester mais bien l’absence d’alternative politique révolutionnaire. De ce point de vue il ne faut pas sous-estimer la nécessité d’un dialogue entre expériences et mouvement vers le socialisme, comme d’ailleurs le rôle de la Chine ou de Cuba, tout ce qui rapproche de cette alternative en tant que laboratoire, une véritable connaissance de l’apport du socialisme face à la propagande occidentale y compris celle de l’URSS.

C- Troisièmement, la troisième voie est le fascisme, dans une situation où tout consensus social est impossible alors même que les forces du capital ne veulent rien changer et continuent sur leur lancée il peut y avoir un pouvoir plus centralisé s’appuyant sur des vagues “populistes” pour tenter de maintenir l’ordre social y compris en favorisant les guerres.

Ce qui s’est passé dans cette pandémie nous fait craindre une telle issue parce que cette pandémie a démontré qu’aucun des défis de l’humanité ne pouvait être résolu par l’ordre existant, et pourtant il y a volonté de le maintenir en état sans laisser la moindre place à tout autre expérimentation sociale.

Conclusion

Si l’on reprend les trois solutions ce qu’elles ont en commun est bien un renforcement de l’État opposé à la destruction néo-libérale, mais la nature de cet état et du monde de démocratie ou de dictature nécessaire, au profit de qui avec quels moyens de coercition sur qui …

Ce qui apparaît de plus en plus évident c’est la nécessité pour les forces révolutionnaires de sortir de la confusion et de poser clairement les termes du choix. Une sorte de course de vitesse est engagée entre le capital sous sa forme impérialiste et ce qu’il est prêt à mettre en œuvre pour maintenir sa domination et l’organisation des rébellions.

Paradoxalement alors que tout paraît subordonné à la fin de Trump, il faut bien voir que Trump n’est pas nécessairement le pire que l’on puisse attendre, il est le premier président à ne pas avoir inauguré de guerre en se contentant de pousser jusqu’à la limite du supportable l’asphyxie de son système de domination, qu’il s’agisse des sanctions, des blocus ou au plan intérieur de la division de classe devenue de plus en plus raciste, un mode de fonctionnement traditionnel de États-Unis, une manière de diviser les exploités et d’assurer la domination capitaliste. Il peut y avoir pire encore.

Danielle Bleitrach

(1) Karl Marx dans sa célèbre préface à la contribution de la critique de l’Économie politique. “À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale. Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l’énorme superstructure. Lorsqu’on considère de tels bouleversements, il faut toujours distin­guer entre le bouleversement matériel – qu’on peut constater d’une manière scientifiquement rigoureuse – des conditions de production économiques et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu’au bout.

(2) Voir dans l’ouvrage collectif “Les Etats-Unis de mal empire ; ces leçons de résistance qui nous viennent du sud” , Aden, ed. 2004, traduction cubaine en 2006, mon analyse sur cette nouvelle donne. Cette analyse m’avait été inspirée par un rapport de Fidel Castro au sommet des non alignés de 1984.

(3) Il faut lire ce que dit la Chine à ce sujet, en particulier le livre de Xi Jinping “Construisons une communauté de destin pour l’humanité” pour comprendre la nouveauté de la situation. Il n’y a pas volonté de prendre la place des États-Unis dans un nouveau leadership mais bien proposition d’une autre construction totalement différente, aussi différents que celle impulsée par l’URSS qui a fait de la paix la base des relations internationales alors qu’elles avaient été jusqu’ici dominées par des querelles entre monarques et pays impérialistes.

(4) J’écris ces lignes après la réussite de la manifestation du 16 juin en France autour de la défense de l’hôpital et plus généralement des services publics. Cette combativité a besoin de clarification politique en particulier sur l’UE, mais l’UE n’est que le symbole et la mise en œuvre de choix capitalistes néo-libéraux, donc se pose la question du socialisme et d’une stratégie adéquate.

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