Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Histoire et cinéma : “Le chemin de la vie” documentaire et liturgie soviétique ?

une esquisse dans le prolongement du travail que j’ai effectué à propos du film de Brecht et Lang sur “les Bourreaux meurent aussi”, une simple proposition de méthode d’analyse pour répondre à la question: qu’est-ce que l’historien peut attendre de l’analyse d’un film? Ici par exemple en quoi un film nous permet une approche du fait stalinien…

Pour exposer cette méthode : Je propose “le chemin de la vie“, merci d’abord à Laura Laufer qui m’en a trouvé une version sous-titrée en anglais.

Le Chemin de la vie (en russe : Путёвка в жизнь, prononcé : Poutiovka v jizn) est un film soviétique réalisé par Nikolai Ekk, sorti en 1931. Le scénario est inspiré par le livre de Matvei Pogrebinski (ru) écrit en collaboration avec Maxime Gorki La Commune de travail OGPU («Трудовая коммуна ОГПУ», 1928) connu également sous le titre La Fabrique de l’homme («Фабрика людей») narrant l’histoire de la colonie d’enfants Bolchevskaïa dans l’oblast de Moscou que Pogrebinski avait dirigée en 1926-1928. Celui-ci avait appliqué les méthodes éducatives élaborées par Anton Makarenko (Poème pédagogique).

Les enfants orphelins volent, se prostituent et vont jusqu’au crime. Aussi il est décidé d’organiser une rafle pour les empêcher de vivre dans la rue. Mais pour éviter qu’ils s’échappent comme à l’accoutumée, un pédagogue “moderne” (joué par Nikolaï Batalov) décide de prendre le contre-pied de leurs attentes et de les laisser libres de venir travailler avec lui dans une colonie de l’est du pays. Intrigués, les enfants le suivent et découvrent les vertus du travail et la satisfaction de se voir accorder des responsabilités.

Le scénario peut paraître édifiant, pourtant il suffit de le visionner pour voir que le film est d’une grande spontanéité (beaucoup plus que le remake de 1957). Le Chemin de la vie est le premier film de fiction parlant d’Union Soviétique. Lorsque Nikolai Ekk le réalise en 1931, il n’a pas trente ans. C’est à peine plus jeune que les Koulechov, Eisenstein et Poudovkine dont il a été l’élève. Pour se documenter, il est allé vivre plusieurs mois dans un centre de rééducation d’où proviennent la plupart des interprètes enfants. il n’y a rien d’inutile, un propos direct et loin des dames patronnesses ou des ONG humanitaires. L’idée force, basée sur une expérience, celle de la construction du socialisme, est que le milieu façonne l’être humain et l’enfant plus encore: le socialisme peut créer un homme nouveau.

Plus généralement, face à un tel film, qu’est-ce que l’historien peut en attendre même quand il se donne ce rôle de transcrire la réalité? Nous plaidons pour que l’apport concerne essentiellement la subjectivité d’une époque, il en fournit une clé disparue, mais que l’on ne peut pas totalement restituer puisque notre vision a intégré le changement. Nous sommes avec ce film dans des effets en miroir de deux époques: 1923, le redressement économique et la passation des pouvoirs entre Lénine et Staline, mais en 1931, nous sommes dans la mobilisation éthique et esthétique du réalisme socialiste à ses débuts: réalisme mais pas n’importe quel réalisme, réalisme socialiste avec une transcendance puisqu’il est socialiste. En France, celui que l’on pourrait étudier beaucoup plus tard comme une autre interprétation de ce “réalisme socialiste”: observation de la réalité et pourtant rêve et mythe est Jean Grémillon. Le texte d’Aragon (l’exactitude historique dans la poésie appartient aussi à ce courant qui certes revendique la réalité mais ne renonce pas à la poésie du rêve et du merveilleux). Le film le chemin de la vie répond pleinement à ces deux critères ce qui lui donne encore aujourd’hui une fraîcheur et un charme qui donne de la force à l’espoir d’un monde nouveau.

Le film “Le chemin de la vie” est doublement historiquement intéressant parce qu’il décrit une situation de 1923 mais le film date de 1931. En outre c’est le chef d’œuvre d’un cinéaste qui n’a jamais atteint la notoriété d’un Poudovkine, d’un Einsenstein et d’autres qui l’ont inspiré.

Et nous avons avec ces deux dates peut-être une approche cinématographique de l’installation du “stalinisme” en Union soviétique.

Dans le livre que j’ai écrit sur l’assassinat d’Heidrich le bourreau de Prague, l’homme de la solution finale, réalisé par Fritz Lang avec la collaboration de Brecht et Hanns Heisler, j’ai proposé d’étudier un film en articulant deux “champs”: le champ politique, celui des événements, ceux qu’il prétend décrire et ceux qui interviennent au moment de la production du film. Mais le film est un objet artistique, il appartient aussi à l’histoire spécifique de cette pratique artistique et a des questions propres à cet art que se posent les réalisateurs.

1-Le temps du scénario : cela se passe 1923, la NEP, le relèvement économique et social, Staline secrétaire général.

1923, c’est la NEP, une politique que va mettre en place Lénine au Xe Congrès et qui sous la direction de Lénine a complètement changé le parti, ses effectifs sont descendus de 730.000 membres à un peu plus de 500.000 par suite de l’épuration. Lénine est particulièrement impitoyable avec les anciens Menchevicks: “Il faut chasser du parti les filous, les communistes bureaucratisés, malhonnêtes, mous et les mencheviks qui ont “repeint la façade” mais qui dans l’âme sont restés des mencheviks” Mais le contexte va au-delà de ces aspects politiques, les tâches économiques succèdent aux tâches militaires, mais nous avons vu cela. En octobre 1922, c’est la libération totale du territoire, mais celui-ci est dans un tel état que les pays capitalistes n’attendent plus que sa fin.

Staline, à 43 ans, est désigné sur proposition de Lénine comme secrétaire du parti, ce qui est privilégié étant sa capacité d’organisation, la mise en œuvre qui demeure celle de Lénine, d’une politique de relèvement national, mais aussi comme le dit Lénine de la Nep une lutte acharnée, un corps à corps entre le capitalisme et le socialisme.

La situation totale est catastrophique: la production de fonte pour l’année 1921 a été de 3% de celle de 1913. Alors qu’en Amérique, il y avait 250.000 tracteurs, pas un seul en Russie, les paysans avaient 8 millions d’araires en bois. La population manquait de tout, une terrible sécheresse avait sévi en 1920; le typhus exerçait ses ravages avec d’autres épidémies. Il n’y avait ni pain, ni sel, la classe ouvrière se dissolvait, le bricolage général sévissait. Le banditisme s’était développé, des hordes d’individus pratiquaient le pillage.

En 1923, malgré un début de rétablissement, il y avait encore huit millions d’enfants abandonnés qui vivaient en bandes délinquantes aux abords des villes et c’est ce que décrit ce film.

L’important est de bien suivre la manière dont le film jauge les individus, leurs capacités réelles au-delà de ce que la situation fait d’eux, parce que s’il y a épuration au sein du parti, il y a dans le même temps retour vers les masses, les sans partis, attention aux nouveaux talents.

Dès le printemps 1922, Staline, nouveau secrétaire général, met l’accent sur la reconstruction et sur une industrie lourde clé de la puissance de l’URSS. Notons que dans le film les jeunes sont invités à cette aventure, celle d’un monde du travail dont ils ignorent tout, ils sont une classe ouvrière en gestation qui a des valeurs, ou doit les acquérir, mais sans moralisme bourgeois.

Un premier conflit intervient dans le comité central sur la constitution de l’URSS. En décembre 1922, premier congrès des soviets, Staline est un centralisateur et Lénine l’invite à un peu lâcher du lest, mais il est très malade et les médecins lui interdisent de travailler, ce sera la cause d’un conflit personnel de son épouse avec Staline dont le Comité central ne tiendra pas compte, même si on le sait celui-ci trouve Staline trop brutal, ne tenant pas assez compte des opinions des autres, il est maintenu dans son poste après avoir promis de faire attention. En revanche, dans le même texte, Lénine confirme que Trotski est resté un menchevique. Un des héros principal du film fait partie de ces Républiques que la pédagogie russe va maintenir en son sein, en dépassant les relations d’oppression antérieure.

Donc nous sommes en 1923, en pleine passation des pouvoirs.

1931- Staline va développer une mise en scène héroïque de l’URSS

En 1931, date de la réalisation du film, la situation est différente. Il y a à la fois la collectivisation, l’industrialisation et une centralisation accrue. à tel point que l’acteur du film Ivan Kyrlia, couvert de louange pour son interprétation, sera une des rares victimes dans le cinéma de la répression (les écrivains sont plus touchés), il est en effet un des grands poètes de république autonome de Mariis et milite pour une autonomie de sa république (1).

Les nations qui composent l’URSS s’expriment par la forme, les costumes, les langages, les ornements, mais le contenu, comme le défend Staline lui est “soviétique”, c’est-à-dire qu’il porte des valeurs, une conception du monde, de l’art, et le héros soviétique, c’est “l’homme en gros plan”, un individu en conflit avec son environnement qui transcende, le socialisme est le noyau de la puissance humaine. Il s’oppose aux vices et à l’aliénation individualiste capitaliste.

Mais il suffit de voir ce film pour mesurer la force de cette dramaturgie. Staline va littéralement mettre en scène la proposition ultime de Lénine à savoir que la Révolution soviétique appartient à l’histoire de l’humanité. Il a incontestablement un intérêt passionné pour le cinéma, art des masses, et la conception qu’il en a va à la fois chercher une interprétation réaliste de l’événement, de l’histoire, du héros, mais en lui attribuant une transcendance, une dynamique de l’humanité tout entière dont il devient l’expression la plus haute.

En ce qui concerne le cinéma lui-même, je reviendrai sur cette question parce qu’elle porte souvent selon moi une erreur d’interprétation concernant Einsenstein dont on a voulu faire une victime de Staline. Alors qu’au contraire il a été le cinéaste qui a le plus correspondu à ce que recherchait Staline, mettre en scène une épopée qui réponde et contredise l’aliénation hollywoodienne.

Un peu comme son architecture répond aux gratte-ciels mais donne aux monuments le rôle de célébrer les soviets, leur élan collectif.

Pour cela, je crois qu’il nous faudra revenir sur la querelle entre Dziga Vertov et Eisenstein sur le cinéma œil (celui de Vertov) et le cinéma poing d’Eisenstein. Notez que dans ce film, il y a cette utilisation du gros plan. Et il sera intéressant de le faire justement à propos de la manière dont il convient de filmer la mort de Lénine, le chagrin des peuples soviétiques…

Mais nous y reviendrons

Danielle Bleitrach

(1) le film fait partie des premiers films parlant. Au 1er janvier 1935, il y a 584 films en circulation, 70 sont sonores (12% environ), la plupart sont en russe, mais il y a également une quinzaine de films réalisés en ukrainien, géorgien, arménien, yiddish, biélorusse et ouzbek)

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J’avais cru comprendre que le film était sous-titré en anglais. Cela n’apparaît pas dans le film que j’ai voulu regardé.
Merci pour la réponse.
DL

Si, il faut ouvrir le film dans YouTube et réclamer les sous-titres. Il n’y a que l’anglais..

Merci Marianne