Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

(Le jour d’après) Beaucoup de gens prennent le coronavirus pour le Père Noël, par Zakhar Prilepine, écrivain

Un texte plein d’ironie mais qui explique lui aussi à quel point les gens trop gentils qui croient que les exploiteurs ont enfin compris ont toutes chances d’être bernés comme le prouve l’exemple des Russes trop gentils et trop crédules (note de Danielle Bleitrach et traduction de Marianne Dunlop).

29 avril 2020

Le coronavirus a été perçu par beaucoup comme le Père Noël. Les socialistes ont cru que le bon grand-père leur apporterait le socialisme. Les croyants – que tout le monde verrait Dieu et sa puissance. Les médecins et enseignants – qu’on se souviendrait d’eux et qu’ils ne seraient plus payés une misère.

Les jeunes écrivains pensaient qu’il y aurait une réévaluation des valeurs, que les vieux écrivains seraient écartés, et qu’ils prendraient la relève. Les jeunes musiciens le pensaient également. Les jeunes réalisateurs pensaient qu’on se débarrasserait de tous les auteurs de navets, quel que soit leur âge.

Le peuple dans son ensemble – que l’on allait emprisonner, ou plutôt, pendre, tous les fonctionnaires corrompus. Les gens du Donbass – qu’ils seraient enfin reconnus. Les cultivateurs – qu’ils deviendraient la base de l’économie du pays et bénéficieraient de marchés publics garantis. L’industrie – qu’elle serait débarrassée de la sempiternelle concurrence, qu’elle vienne d’Orient ou d’Occident. Les automobilistes – qu’il n’y aurait plus d’embouteillages.

Les vrais professionnels dans tous les domaines – qu’ils commenceraient à être appréciés à leur juste valeur. Les opposants – qu’ils prendraient le pouvoir. Les fervents patriotes – que l’opposition serait expulsée du pays. Les experts en géopolitique et autres politologues – que les États-Unis perdraient leur place de leader mondial. Les eurosceptiques – que l’UE allait s’effondrer. Les épouses abandonnées – que ce volage allait changer d’avis et revenir … En fait, ce qu’il faut savoir, c’est qu’il n’y a pas de père Noël.

Après la guerre de 1812 [la retraite de Russie], les paysans russes croyaient d’ailleurs que l’on abolirait le servage. Et qu’à chacun serait distribuée une brioche. Et qu’on leur donnerait instruction et soins médicaux. Et que l’on se souviendrait de leurs noms biscornus. Et que le knout disparaitrait. Le peuple russe est idéaliste. Et en général les Russes sont gentils.

Et aussi après la Seconde Guerre mondiale, tout le monde ici croyait en un monde uni et chaleureux. Nous les avons sauvés, les peuples humiliés du monde, ainsi que les malfaisants, de leur propre malfaisance. Que nous ont-ils donné en retour?

Eh bien, pour nous remercier, ils ont déclaré la guerre froide et, déversant des flots de propagande haineuse, ont formé en URSS toute une classe de russophobes et de paranoïaques qui soutenaient le Canada lors des matchs de hockey.

Et puis nos partenaires occidentaux nous ont rejetés dans nos glaces et nous ont bernés, jusqu’à ce que nous tombions à la renverse. En bref, voilà les perspectives immédiates. Rien d’autre en vue.

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