Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Rencontre avec l’économiste éminence grise des 1% qui ont pris discrètement le contrôle des États-Unis, par Lyne Parramore

Il est difficile de mesurer où en est “l’élite” du capitalisme et ce qu’elle est prête à accomplir sur le devenir de l’espèce humaine. Certains idéologues de cette élite – il faudrait y ajouter Léo Strauss- sont les penseurs de ceux qu’elle forme pour être les “décideurs” du capital. C’est à eux que se réfère dans l’interview précédent Chomsky. C’est pourquoi je pense que l’internationale communiste sera amenée à travailler avec cette internationale “progressiste” que les sociaux-démocrates sont en train de constituer, mais je ne pense pas que l’internationale communiste, sauf à perdre son efficacité dans cette lutte anti-fasciste, puisse se confondre avec elle. On en retourne à ce que disait Brecht devant le nazisme, celui qui lutte contre le fascisme mais ne lutte pas contre le capitalisme ne pourra pas mener un véritable combat (note de Danielle Bleitrach, traduction de Catherine Winch).

Par Lynn Parramore

30 MAI 2018 Institute for New Economic Thinking

Le prix Nobel James Buchanan est le pivot intellectuel de l’attaque contre les institutions démocratiques financée par Koch, affirme l’historienne Nancy MacLean, de l’université Duke.

Demandez à n’importe qui de nommer les principaux penseurs qui ont contribué à l’explosion d’attaques radicales de la droite américaine contre les conditions de travail, les droits des consommateurs et les services publics. Ils citeront généralement des personnalités comme le champion du libre marché Milton Friedman, le gourou libertaire Ayn Rand et les économistes du laissez-faire Friedrich Hayek et Ludwig von Mises.

James McGill Buchanan est un nom que vous entendrez rarement, sauf si vous avez étudié l’économie. Et si le lauréat du prix Nobel, né dans le Tennessee, était encore en vie aujourd’hui, il lui conviendrait parfaitement de savoir que la plupart des journalistes même les mieux informés, les politiciens libéraux et même de nombreux étudiants en économie n’aient qu’une vague idée de son travail.

La raison ? L’historienne Nancy MacLean soutient que sa philosophie est si dure que même les jeunes acolytes libertaires n’y sont initiés qu’après avoir accepté la vision relativement lumineuse d’Ayn Rand (Oui, vous avez bien lu). Si les Américains savaient vraiment ce que Buchanan pense et promeut, et à quel point sa vision se manifeste de manière destructrice sous leur nez, ils se rendraient compte à quel point le pays est proche d’une transformation que la plupart ne voudraient même pas envisager, et encore moins accepter.

C’est un aveuglement dangereux, affirme MacLean dans un livre méticuleusement documenté, Democracy in Chains, finaliste du National Book Award in Nonfiction. Alors que les Américains se débattent avec la présidence chaotique de Donald Trump, il se peut bien que la clé des changements qui s’opèrent bien au-delà du simple niveau politique nous échappe. Une fois ces changements en place, il est possible qu’ils soient irréversibles.

Une porte laissée ouverte en Virginie

Le livre de MacLean se lit comme un roman policier. En 2010, elle s’est installée en Caroline du Nord, où le parti républicain dominé par le Tea Party a pris le contrôle des deux chambres de la législature de l’État et a commencé à faire adopter un programme radical visant à restreindre les droits des électeurs, à décimer les services publics et à réduire les impôts des riches, choquant dans un État qui a longtemps été un phare de la modération dans le Sud. Jusqu’alors, elle n’avait que vaguement conscience de l’existence de James Buchanan, mais lorsqu’elle a commencé à étudier de près son travail, les événements en Caroline du Nord et aussi dans le Wisconsin, où le gouverneur Scott Walker menait des attaques contre les droits de négociation collective, ont été une révélation.

Est-il concevable que la vision distinctive de cet économiste relativement obscur soit en train d’être concrétisée sur le terrain, en temps réel ?

MacLean n’a pu avoir accès aux documents de Buchanan pour tester son hypothèse qu’après sa mort en janvier 2013. Cette année-là, au moment où le gouvernement était dissous par Ted Cruz & Co, elle s’est rendue à l’université George Mason en Virginie, où elle a trouvé les documents de l’économiste, qui traînaient au hasard dans les bureaux d’un bâtiment désormais abandonné par la faculté financée par Koch au profit d’un nouveau centre plus chic à Arlington.

MacLean. Les archives de l’homme qui avait cherché à rester sous le radar avaient été laissées à l’abandon, sans aucun tri ni surveillance. L’historienne s’est plongée dans les dossiers qui remplissaient des cartons et des tiroirs, y compris la correspondance personnelle entre Buchanan et l’industriel milliardaire Charles Koch. C’est alors qu’elle a eu une illumination stupéfiante : elle venait de découvrir la clef de voûte intellectuelle de la révolution secrète qui se déroule de nos jours.

Une théorie de la suprématie de la propriété

Buchanan, diplômé en 1940 de la Middle Tennessee State University, qui a ensuite fait des études supérieures à l’université de Chicago, a commencé comme économiste conventionnel des finances publiques. Mais il s’est rapidement senti frustré par la façon dont les théoriciens de l’économie ignoraient le processus politique.

Les premiers travaux de Buchanan étaient une critique du fonctionnement des institutions dans les années 50 et 60, une époque où les idées de l’économiste John Maynard Keynes sur la nécessité d’une intervention de l’état dans les marchés pour protéger les gens des dysfonctionnements, si clairement démontrés lors de la Grande Dépression, avaient cours. Buchanan, note MacLean, était révolté par ce qu’il considérait comme un glissement vers le socialisme et profondément méfiant à l’égard de toute forme d’action de l’État qui oriente les ressources vers la population. Pourquoi le gouvernement fédéral, de plus en plus puissant, devrait-il  pouvoir forcer les riches à payer pour des biens et des programmes au service des citoyens ordinaires et des pauvres ?

En réfléchissant à la façon dont les gens prennent des décisions et font des choix politiques, Buchanan a conclu qu’on ne pouvait les comprendre que comme des individus à la recherche d’un avantage personnel. Dans une interview citée par MacLean, l’économiste observait que dans les années 1950, les Américains pensaient généralement que les élus voulaient agir dans l’intérêt général. Buchanan marquait son désaccord avec force – c’était une croyance qu’il voulait, comme il le disait, “démolir”. Il a développé ses idées, qui sont devenues une théorie connue sous le nom de “théorie du choix public”.

La vision de Buchanan sur la nature humaine est résolument sombre. Adam Smith voyait les êtres humains comme des êtres intéressés et avides de pouvoir personnel et de confort matériel, mais il reconnaissait aussi des instincts sociaux comme la compassion et le sens de l’équité. Buchanan, en revanche, insiste sur le fait que les gens sont avant tout motivés par un intérêt personnel vénal. Accorder aux gens le mérite de l’altruisme ou du désir de servir les autres est un fantasme “romantique” : les politiciens et les fonctionnaires ne pensent qu’à eux-mêmes, tout comme les enseignants, les médecins et les militants des droits civiques. Chacun veut dominer les autres et s’approprier leurs ressources : “Chacun cherche à dominer dans un monde d’esclaves”, écrit-il dans son livre de 1975, Les limites de la liberté.

Les gens qui ont besoin d’être protégés sont les propriétaires de biens, et leurs droits ne peuvent être garantis que par des limites constitutionnelles pour empêcher la majorité des électeurs d’empiéter sur eux, une idée que Buchanan expose dans des ouvrages comme Property as a Guarantor of Liberty (1993). MacLean observe que Buchanan voyait la société comme le royaume de ceux qui font (les entrepreneurs) constamment assiégés par ceux qui prennent (tous les autres). Son propre langage était souvent plus brutal, mettant en garde les prétendues ” victimes ” des ” parasites ” et des ” prédateurs ” cherchant à les dépouiller.

En 1965, l’économiste fondait un centre consacré à ses théories à l’université de Virginie, qui s’est ensuite installé à l’université George Mason. MacLean décrit comment il a formé des esprits pour repousser la décision de Brown v. Board of Education de mettre fin à la ségrégation dans les écoles publiques américaines et pour contester les perspectives constitutionnelles et la politique fédérale qui l’ont rendu possible. Elle note qu’il a pris soin d’utiliser des préceptes économiques et politiques, plutôt que des arguments ouvertement raciaux, pour faire valoir son point de vue, ce qui a néanmoins donné une couverture aux racistes qui savaient que l’explicitation de leurs préjugés aliénerait le pays.

Pendant ce temps, un spectre planait à l’arrière-plan, celui de John C. Calhoun de Caroline du Sud, sénateur et septième vice-président des États-Unis.

Calhoun était une force intellectuelle et politique dans le Sud depuis les années 1820 jusqu’à sa mort en 1850, déployant sa formidable énergie à défendre l’esclavage. Calhoun, appelé le “Marx de la classe des maîtres” par l’historien Richard Hofstadter, se considérait, ainsi que ses collègues oligarques du Sud, comme les victimes de la majorité. C’est pourquoi, comme l’explique MacLean, il a cherché à créer des “gadgets constitutionnels” pour entraver le fonctionnement du gouvernement.

Les économistes Tyler Cowen et Alexander Tabarrok, tous deux de l’université George Mason, ont noté les affinités entre les deux hommes, précisant que Calhoun était “un précurseur de la théorie moderne des choix publics” qui “anticipe” la pensée de Buchanan. MacLean observe que les deux hommes se sont concentrés sur la façon dont la démocratie limite les propriétaires et ont cherché des moyens de restreindre la discrétion des électeurs. Elle soutient que contrairement aux fondateurs les plus favorables à la propriété, Alexander Hamilton et James Madison, Buchanan voulait une élite dirigeante privée, concentrée autour des entreprises et entièrement libérée de toute responsabilité publique.

Contenir le vote, modifier les processus législatifs de manière à ce qu’une majorité normale ne puisse plus prévaloir, semer la méfiance du public à l’égard des institutions gouvernementales, tout cela était des tactiques visant à atteindre l’objectif. Mais le Saint Graal était la Constitution : en la modifiant, on pouvait accroître et garantir le pouvoir des riches d’une manière qu’aucun politicien ne pourrait jamais contester.

La corruption en marche vers l’oligarchie

MacLean explique que l’élite blanche de Virginie et le président de l’Université de Virginie, Colgate Darden, dont la femme appartenait à la famille DuPont, appréciaient particulièrement les idées de Buchanan. Pour former une nouvelle intelligentsia engagée en faveur de ses valeurs, Buchanan a déclaré qu’il avait besoin d’encouragements financiers, et avec des bailleurs de fonds comme Charles Koch et des fondations conservatrices comme les Scaife Family Charitable Trusts, d’autres sont montés à bord. L’argent, Buchanan le savait, peut être un outil de persuasion dans le monde universitaire. Son cercle d’influence commence à s’élargir.

MacLean fait remarquer que l’école de Virginie, comme on appelle le courant de pensée économique et politique de Buchanan, est une sorte de cousin des écoles plus connues de Chicago et d’Autriche, axées sur le marché – les partisans de ces trois écoles étaient membres de la Société du Mont Pélerin, une organisation néolibérale internationale qui comptait parmi ses membres Milton Friedman et Friedrich Hayek. Mais l’orientation et les missions professionnelles de l’école de Virginie étaient distinctes. Dans une interview avec l’Institute for New Economic Thinking (INET), MacLean a décrit Friedman et Buchanan comme yin et yang:

“Friedman était ce personnage sympathique et chaleureux qui aimait la publicité et défendait avec brio le libre marché et la liberté de choisir, etc. Buchanan était le côté sombre de la question : il pensait, ok, bien, ils peuvent plaider en faveur du marché libre, mais tout le monde sait que les marchés libres ont des externalités et d’autres problèmes. Il voulait donc empêcher les gens de croire que le gouvernement pouvait être la solution à ces problèmes”.

L’école de Virginie se distingue également des autres écoles d’économie par un recours marqué à la théorie abstraite plutôt qu’aux mathématiques ou aux preuves empiriques. Le fait qu’un prix Nobel ait été décerné en 1986 à un économiste qui s’opposait si résolument aux tendances académiques de son époque n’est rien de moins qu’étonnant, observe MacLean. Mais c’était alors l’apogée de l’ère Reagan, une administration à laquelle se sont ralliés plusieurs étudiants de Buchanan.

L’école de Buchanan s’est concentrée sur la théorie des choix publics, ajoutant plus tard l’économie constitutionnelle et le nouveau domaine du droit et de l’économie à ses recherches de base. L’économiste s’est rendu compte que sa vision ne se réaliserait jamais en se concentrant sur qui gouverne. Il valait beaucoup mieux se concentrer sur les règles elles-mêmes, ce qui nécessitait une “révolution constitutionnelle”.

MacLean décrit comment l’économiste a développé un grand projet de formation de personnel pour les institutions financées par des magnats aux vues similaires, notamment Charles Koch, qui s’est intéressé à son travail dans les années 70 et a sollicité la contribution de l’économiste pour promouvoir “l’économie autrichienne” aux États-Unis et conseiller le Cato Institute, un groupe de réflexion libertaire.

Koch, dont la mission était de sauver les capitalistes comme lui de la démocratie, a trouvé l’outil théorique ultime dans le travail de l’économiste du Sud. L’historienne écrit que Koch préférait Buchanan à Milton Friedman et ses “Chicago boys” parce que, dit-elle, en citant un initié libertaire, ils voulaient “améliorer le fonctionnement du gouvernement alors qu’un vrai libertaire voulait l’arracher par la racine”.

Avec l’argent et l’enthousiasme de Koch, l’établissement universitaire de Buchanan s’est transformé en quelque chose de beaucoup plus grand. Dans les années 1990, Koch a réalisé que les idées de Buchanan – transmises par le biais de la dissimulation et de la tromperie délibérée, comme MacLean l’a amplement documenté – pouvaient aider à faire tomber le gouvernement par des attaques graduelles que les médias remarqueraient à peine. Le magnat savait que le projet était extrêmement radical, voire une “révolution” dans la gouvernance, mais il parlait comme un conservateur pour rendre ses projets plus acceptables.

MacLean détaille comment avec le partenariat avec Koch, l’avant-poste de Buchanan à l’université George Mason, a permis de mettre en contact des économistes libertaires avec des acteurs politiques de droite et des soutiens de sociétés comme Shell Oil, Exxon, Ford, IBM, la Chase Manhattan Bank et General Motors. Ensemble, ils ont pu faire connaître les idées économiques au public par le biais des médias, promouvoir de nouveaux programmes d’enseignement économique et courtiser les politiciens de Washington.

MacLean raconte que, en 1997, lors du cinquantième anniversaire de la Société du Mont Pélerin, Buchanan et son associé Henry Manne, théoricien fondateur des approches économiques libertaires du droit, se sont concentrés sur des attaques contre les capitalistes telles que l’environnement, la santé publique et le bien-être, exprimant leur désir de démanteler la sécurité sociale, Medicaid et Medicare et de faire disparaître l’éducation publique parce qu’elle avait tendance à favoriser les valeurs communautaires. Le féminisme devait lui aussi disparaître : les universitaires le considéraient comme un projet socialiste.

Le déroulement de la révolution oligarchique

Les idées de Buchanan ont commencé à avoir un impact énorme, surtout en Amérique et en Grande-Bretagne. Dans son pays d’origine, l’économiste s’est fortement impliqué dans les efforts de réduction des impôts sur les riches dans les années 1970 et 1980 et il a conseillé les partisans de la révolution Reagan dans leur quête pour libérer les marchés et présenter le gouvernement comme le “problème” plutôt que la “solution”. L’école de Virginie, financée par Koch, a formé des universitaires, des avocats, des politiciens et des hommes d’affaires à appliquer des perspectives de droite sur tout, des déficits aux impôts en passant par la privatisation des écoles. En Grande-Bretagne, le travail de Buchanan a contribué à inspirer les réformes du secteur public de Margaret Thatcher et de sa descendance politique.

Pour mettre le succès en contexte, MacLean souligne le fait qu’Henry Manne, que Buchanan a contribué à recruter, a créé des programmes juridiques pour les professeurs de droit et les juges fédéraux tels que, en 1990, deux juges fédéraux sur cinq y avaient participé. “40 % du système judiciaire fédéral américain”, écrit MacLean, “avait bénéficié d’un programme parrainé par Koch”.

MacLean illustre le fait qu’en Amérique du Sud, Buchanan a pu pour la première fois véritablement mettre ses idées en pratique en aidant une dictature musclée  à assurer la pérennité d’une grande partie de la transformation radicale qu’elle a infligée à un pays qui avait été un phare du progrès social. L’historienne souligne que le rôle de Buchanan dans le désastreux gouvernement de Pinochet au Chili a été sous-estimé, en partie parce que, contrairement à Milton Friedman, qui faisait de la publicité pour ses activités, Buchanan a eu la perspicacité de taire son implication. Sous sa direction, la junte militaire a déployé l’économie des choix publics dans la création d’une nouvelle constitution, qui exigeait des budgets équilibrés et empêchait ainsi le gouvernement de dépenser pour répondre aux besoins de la population. Des supermajorités seraient nécessaires pour tout changement de fond, laissant au public peu de recours pour contester des programmes tels que la privatisation de la sécurité sociale.

Les violations des droits de l’homme et le pillage des ressources du pays par le dictateur ne semblaient pas déranger Buchanan plus que ça, soutient MacLean, tant que les riches obtenaient ce qu’ils voulaient. “Le despotisme est peut-être la seule alternative organisationnelle à la structure politique que nous observons”, avait écrit l’économiste dans The Limits of Liberty. Si vous vous êtes interrogé sur le résultat final de la philosophie de l’école de Virginie, eh bien, l’économiste l’a clairement expliqué.

Un monde d’esclaves

La plupart des Américains ne voient pas ce qui va arriver.

MacLean note que lorsque le contrôle du parti républicain par les Kochs est passé à la vitesse supérieure après la crise financière de 2007-2008, beaucoup ont été tellement stupéfaits par les tactiques de “choc et d’intimidation” consistant à museler le gouvernement, à détruire les syndicats et à réduire les services qui répondent aux besoins fondamentaux des citoyens que peu se sont rendu compte que beaucoup de ceux qui menaient la charge avaient été formés en économie dans des institutions de Virginie, en particulier à l’université George Mason. N’était-ce pas simplement une nouvelle vague particulièrement vicieuse de politique partisane ?

Ce n’était pas le cas. MacLean illustre de façon convaincante que c’était quelque chose de bien plus troublant.

MacLean n’est pas la seule universitaire à tirer la sonnette d’alarme sur le fait que le pays connaît une prise de contrôle hostile qui est en bonne voie de modifier radicalement, et peut-être de façon permanente, la société. Peter Temin, ancien chef du département d’économie du MIT, boursier de l’INET, et auteur de The Vanishing Middle Class, ainsi que l’économiste Gordon Lafer de l’université de l’Oregon et auteur de The One Percent Solution, ont fourni des analyses révélatrices de la direction que prend l’Amérique et des raisons de cette évolution. MacLean ajoute une autre dimension à ce tableau dystopique, en nous familiarisant avec ce qui a été occulté dans le manuel d’instruction de la droite capitaliste.

Elle fait remarquer, par exemple, que de nombreux progressistes ont mal compris le vrai but de stratégies comme la privatisation.  Les efforts pour “réformer” l’éducation publique et la sécurité sociale ne se résument pas à une préférence pour le secteur privé par rapport au secteur public, affirme-t-elle. On pourrait comprendre cette préférence, même si on n’est pas d’accord. Au contraire, soutient MacLean, le but de ces stratégies est de modifier radicalement les relations de pouvoir, en affaiblissant les forces pro-publiques et en renforçant le pouvoir de lobbying et l’engagement des entreprises qui prennent en charge les services et les ressources publiques, faisant ainsi avancer les plans de démantèlement de la démocratie et de retour à l’oligarchie. La majorité sera rendue impuissante afin que les riches puissent enfin être libres de faire ce qu’ils veulent, aussi destructeur soit-il.

MacLean soutient que, malgré la rhétorique des acolytes de l’école de Virginie, la réduction de la taille du gouvernement n’est pas vraiment le but. Les oligarques ont besoin d’un gouvernement doté de nouveaux pouvoirs considérables afin de pouvoir contourner la volonté du peuple. Cela, comme le souligne MacLean, nécessite d’étendre considérablement les pouvoirs de la police “pour contrôler la colère populaire qui augmente en conséquence”.  L’utilisation croissante de la préemption par les assemblées législatives des États contrôlés par le parti républicain pour réprimer les victoires locales progressistes, comme les ordonnances sur le salaire minimum vital, est un autre exemple de l’utilisation agressive du pouvoir de l’État par la droite.

Ces capitalistes de droite pourraient-ils permettre à des entreprises privées de remplir les prisons de citoyens sans défense ou, plus rentable encore, d’immigrés sans papiers et sans droit ? Ils pourraient le faire, et ils l’ont fait. Pourraient-ils provoquer une crise des retraites en plaçant les Américains dans des régimes 401(k) inadéquats ? C’est fait. Retirer aux consommateurs et aux travailleurs le droit de porter leurs griefs devant les tribunaux en leur faisant signer des accords d’arbitrage forcé ? C’est fait. Saboter l’éducation publique au point où les gens ordinaires ont des perspectives si sombres qu’ils n’ont pas l’énergie de se défendre ? C’est ce qui est en train de se faire.

Refuseraient-ils même de fournir de l’eau potable aux enfants ? En fait, oui.

MacLean note qu’à Flint, dans le Michigan, les Américains ont eu un avant-goût de ce à quoi ressemblera l’oligarchie naissante – elle a le goût de l’eau empoisonnée. Là-bas, le Centre Mackinac, financé par Koch, a fait pression pour une législation qui permettrait au gouverneur de prendre le contrôle des communautés en situation d’urgence et de mettre en place des gestionnaires non élus. À Flint, un de ces gestionnaires a remplacé l’approvisionnement en eau de la ville par une rivière polluée, mais les lobbyistes du Centre Mackinac ont veillé à ce que la loi soit renforcée par des protections contre les poursuites judiciaires que des habitants empoisonnés pourraient intenter. Des dizaines de milliers d’enfants ont été exposés au plomb, une substance connue pour causer de graves problèmes de santé, notamment des lésions cérébrales.

Tyler Cowen a fourni une justification économique à ce genre de brutalité, en déclarant que là où il est difficile d’obtenir de l’eau propre, des entreprises privées devraient prendre le relais et faire payer les gens. “Cela implique de leur donner le droit de couper l’approvisionnement aux personnes qui ne paient pas – ou ne peuvent pas payer – leurs factures”, explique l’économiste.

Pour beaucoup, cela semble grotesquement inhumain, mais c’est une façon de penser qui a de profondes racines en Amérique. Dans Why I, Too, Am Not a Conservative (2005), Buchanan considère l’accusation d’insensibilité portée contre le type de libéral classique qu’il pense être lui-même. MacLean interprète sa discussion comme signifiant que les personnes qui “n’ont pas su prévoir et économiser de l’argent pour leurs besoins futurs” doivent être traitées, comme le dit Buchanan, “comme des membres subordonnés de l’espèce, semblables à… des animaux qui sont dépendants”.

Est-ce que vous avez organisé votre éducation, vos soins de santé et votre retraite de manière à ce qu’ils soient financés par vous personnellement en prenant en compte tous les aléas possibles ? Sinon, c’est de vous qu’il parle.

Buchanan n’était pas un romancier dystopique. C’était un prix Nobel dont la sinistre logique exerce une vaste influence sur la destinée de l’Amérique. Il n’est pas étonnant que Cowen, sur son blog populaire Marginal Revolution, ne mentionne pas Buchanan sur une liste de penseurs libertaires influents sous-estimés, bien qu’ailleurs sur le blog, il exprime son admiration pour plusieurs des contributions de Buchanan et reconnaisse que l’économiste du Sud “pensait plus systématiquement en termes de “règles du jeu” que peut-être tout autre économiste”.

Les règles du jeu sont désormais claires.

Des recherches comme celle de MacLean laissent espérer que des idées toxiques comme celle de Buchanan pourront enfin commencer à être soumises à l’examen du public. Pourtant, en ce moment même, le Kochs’ State Policy Network et l’American Legislative Exchange Council (ALEC), un groupe qui met en relation des agents d’entreprises avec des législateurs conservateurs pour produire des lois, sont impliqués dans des projets que les médias obsédés par Trump remarquent à peine, comme l’injection d’argent dans les courses à la justice des États. Leur but est de monter un appareil juridique qui met les Américains ordinaires en position de faiblesse, d’une manière qui, selon MacLean, pourrait avoir des effets encore plus importants que ceux de Citizens United, l’arrêt de la Cour suprême de 2010 qui a déclenché des dépenses illimitées des corporations dans la politique américaine. L’objectif est de créer un système judiciaire qui interprétera la Constitution en faveur des entreprises et des riches d’une manière que Buchanan aurait approuvée de bon cœur.

“Les États-Unis se trouvent maintenant à l’une de ces bifurcations historiques dont l’issue sera aussi fatidique que celles des années 1860, 1930 et 1960”, écrit MacLean. “Accorder la priorité à la liberté de la minorité riche et l’inscrire dans les règles de gouvernance de la nation, comme Calhoun et Buchanan l’ont tous deux demandé et comme le réseau Koch s’y emploie, morceau par morceau, c’est consentir à une oligarchie dans tous les domaines sauf celui de l’enveloppe extérieure de la forme représentative”.

Personne ne peut dire que nous n’aurons pas été avertis.

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Merci de mettre ainsi sous les projecteurs les soubassements idéologiques de la classe capitaliste actuelle, celle de l’impérialisme stade ultime du capitalisme…cela permet de mieux apprécier “les efforts” nécessaires pour remettre sur pieds un parti communiste capable de la combattre efficacement et de réarmer la classe ouvrière après tant d’années d’errance.