Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Lénine n’est pas un élastique que l’on peut étirer à volonté.

Article paru dans le quotidien italien Il Manifesto Traduction Comaguer

Lénine n’est pas un élastique que l’on peut

étirer à volonté.

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Cet Article paru dans le quotidien italien Il Manifesto (qui porte en sous-titre Quotidiano Comunista) au moment où la plupart des partis communistes du monde, mais pas le PCF, célèbrent le 150° anniversaire de la naissance de Lénine a retenu notre attention.

 Il est la réponse à une récente  interview par le même journal de l’intellectuel britannique Tariq Ali qui a tenté dans un livre paru en 2018 de réduire la portée historique de l’œuvre de Lénine  et qui au passage et pour être bien dans l’air du temps occidental  minimise aussi la portée historique du socialisme chinois

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Une réponse à Tariq Alì  par Michele Franco

 La figure théorique et politique de Vladimir Lénine a toujours été au centre des discussions et des diatribes de ceux qui s’intéressent aux sciences sociales. L’historiographie bourgeoise n’a cessé d’associer à la description de ce grand révolutionnaire celle des sanguinaires, des bandits et des despotes. La révolution d’Octobre elle-même – dans toutes ses phases – est décrite comme un putsch militaire astucieux, méconnaissant  le long chemin de l’élaboration théorique articulée à l’action pratique et niant, en fait, le rôle fondamental de l’activisme et de la participation  d’immenses masses de gens écrasés par la misère et le pouvoir du tsar.

Il y a donc – surtout dans le champ bigarré de la “gauche internationale” et dans le champ chicanier  de la dite académie progressiste – toute une série d’individus et/ou “écoles de pensée” qui déclinent la pensée et l’œuvre  de Lénine au gré de leurs convictions politiques contingentes.

Ces fautes théoriques sont souvent la conséquence inconsciente d’une ignorance théorique généralisée sur l’étude sérieuse des œuvres de Lénine, mais – bien souvent – il s’agit d’une “adaptation consciente de la pensée de Lénine” aux choix politiques mesquins et à la misérable immédiateté de la politique. Ces derniers jours, le journal Il Manifesto a publié, dans l’encart culturel Alias, une interview par Yurii Colombo de Tariq Alì qui a écrit un livre “Dilemmes de Lénine”*1 dans lequel on trouve les résultats d’une recherche sur “des aspects peu connus de la personnalité de Lénine”. Cette interview a été reprise – dans le cadre d’une attention positive au débat marxiste et à la discussion entre les communistes – par le journal en ligne Contropiano.org dans la rubrique Facteur K.

Dans l’impossibilité de lire le texte dans son intégralité, je me limite -modestement – dans cette note à mettre en évidence certains points de vue de Tariq Ali contenus dans l’interview qui, à mon avis, sont de pures impressions subjectives et des forçages interprétatifs qui, tout au plus, peuvent être attribués à l’univers des “opinions personnelles” et non à celles d’un bilan rigoureux souhaitable du cheminement de Lénine de nature à mériter l’écriture d’un livre spécifique.

Tariq Alì se plonge dans une “exploration psychologique” qui insiste sur les questions  amoureuses  et sur  le tableau  le plus complet des contradictions découlant des relations sentimentales et humaines du révolutionnaire russe. Une facette – celle-ci en particulier – qui a été “explorée” à plusieurs reprises par de nombreux analystes et commentateurs qui, dans la grande majorité des cas, ont eu une modalité d’enquête historiographique consistant à “regarder  par le trou de la serrure” à la recherche de tel ou tel aspect scandaleux.

Au contraire – pour parler franchement – ces “historiens du dimanche” ont rendu un mauvais service aux femmes qu’ils entendaient “protéger” – Nadia Krupskaya*3 et Inessa Armand*4 – en les reléguant (ainsi que leurs indéniables contributions politiques et pratiques à la lutte) à un rôle marginal ou à une fonction  « d’anges de la photocopie » (pour reprendre une définition inventée par le mouvement féministe des années 70). Mais c’est dans l’énucléation du chemin politique (et des choix qui en découlent) de Lénine que Tariq Alì se lance dans des suppositions qui ne tiennent absolument pas compte du contexte collectif dans lequel Lénine a agi, réduisant toutes les étapes franchies – dans le tourbillon de ces années tumultueuses et terribles – à des choix faits sur la base d'”actes subjectifs” presque instinctifs. Les discussions et les contradictions (même profondes) qui ont eu lieu au sein du Parti, la dialectique, jamais linéaire, entre Parti et  Soviets, se réduisent aux conséquences pratiques de la personnalité d’un Trotski, d’un Boukharine ou d’un Staline. Ce dernier toujours décrit,  je ne sais pas avec quelle lucidité par Alì, dans un halo trouble trouve aussi sa place  dans  un récit historique déviant cher aux apologistes du capitalisme. Du reste la thèse étonnante selon laquelle les personnalités seules peuvent changer le cours de l’histoire me semble très éloignée du matérialisme historique.

En bref, d’après le récit de Tariq Ali, il semble que les tâches politiques auxquelles le parti a dû faire face après octobre (la guerre civile, les défis économiques et le lancement de la NEP) se réduisent à une sorte de “conspiration de palais” ou à une confrontation entre “fortes personnalités”.

Loin de moi l’idée de ne pas reconnaître l’éventail large et articulé de positions qui coexistaient au sein du parti russe (mais dans quel  parti communiste digne de ce nom n’existe-t-il pas un débat passionné et parfois amer ? ) et loin de moi l’idée de ne pas reconnaître que – souvent – cette “confrontation” débordait des canons classiques de la discussion, conduisant à des choix “ultimatistes” qui ne favorisaient pas le développement du processus révolutionnaire et la rupture de l’encerclement impérialiste de la Russie soviétique. Mais de là exhumer (comme le fait Tariq Ali) le choc entre les “personnalités” et le “Russe”. (Mais dans quel Parti communiste digne de ce nom n’y a-t-il pas un débat passionné et parfois amer ?) et loin de moi l’idée de ne pas reconnaître que – souvent – cette “confrontation” débordait des canons classiques de la discussion, conduisant à des choix “ultimistes” qui ne favorisaient pas le développement du processus révolutionnaire et la rupture de l’encerclement impérialiste contre la Russie soviétique. Mais de là à  exhumer (comme le fait Tariq Ali) le choc des “personnalités” avec  au centre de ces disputes un Lénine oscillant et presque libertaire est, à mon avis, une distorsion qui ne favorise pas la connaissance de la révolution russe, de ses protagonistes et – surtout – des énormes conjonctures politiques et matérielles auxquelles elle a dû faire face, surtout au moment où le processus révolutionnaire a été vaincu en Allemagne, en Italie et en Hongrie et que la Russie s’est retrouvée seule face aux “armées contre-révolutionnaires”.

D’où – mais ici, peut-être, c’est la question posée par Colombo qui oriente la réponse de Tariq Ali – le parallélisme automatique (et presque sans tenir compte du contexte spécifique) entre la Nouvelle politique économique de Lénine et la phase de “modernisation chinoise”  commencée après la mort de Mao et la deuxième ascension de Deng au sommet du PCC.

Je ne fais pas partie des apologistes a priori du cours actuel du Parti communiste chinois, mais encadrer schématiquement le défi (compliqué) que la Chine relève avec le Mode de Production Capitaliste dans une simple modalité de “nouvelle NEP” me semble réducteur et, franchement, instrumental. La même insistance sur la croissance des inégalités en Chine comme produit de cette “nouvelle NEP” me semble une grossière inexactitude qui ne tient même pas compte des derniers changements structurels qui ont eu lieu sur le terrain de l’organisation sociale, de l’éventail des salaires et de certaines relations de propriété avec des sociétés capitalistes étrangères.

Dans la Chine d’aujourd’hui – citant les mêmes documents officiels du PCC – il n’y a pas de NEP (et encore moins une version révisée et correcte de celle-ci) mais un processus à long terme qui peut être mesuré sur plusieurs décennies, vers l’objectif d’une “société harmonieuse” qui pourra (j’insiste sur l’utilisation grammaticale du futur) être basée sur un “socialisme avec des caractéristiques chinoises”. Nous nous trouvons donc face à une nouvelle forme politique, nouvelle dans l’histoire du mouvement communiste international et non comparable à aucune expérience déjà consommée des formes politiques de la transition socialiste vécues jusqu’à présent.

 Par conséquent, les parallèles automatiques que Tariq Alì propose dans sa comparaison historique avec le résultat pratique de ne rendre un bon service ni à la pensée de Lénine ni à celle des masses chinoises pénalisées – selon lui – par les “dispositifs d’inégalité du régime chinois”, étonnent. Lénine – encore aujourd’hui – au XXIe siècle n’est pas un “chien mort” ! À cet égard, je continue de croire que nous devons empêcher toute tentative, consciente ou non, de muséifier la figure de Lénine et d’en faire une icône agressive.

En Italie nous avons payé un coût élevé à ces manipulations  scientifiques . Coût  non seulement dans le ciel de l’abstraction théorique mais sur le plan matériel de l’identité, de l’histoire et de l’action des communistes. La tradition picciste*4 (du parti communiste italien mais aussi de certaines de ses dérivations qui voulaient refonder le communisme) a soumis l’œuvre  de Lénine à une vivisection par des sélections et des divisions totalement arbitraires : la NEP était opposée au Lénine “insurrectionnel” ou l’essai  “L’Etat et la Révolution” servait à nourrir le fétiche immuable de la vigueur éternelle de la machine d’Etat et, pourquoi pas , la répression policière qui en découlait  contre le mouvement de classe.

Sur ce front, nous avons déjà donné et il serait paradoxal aujourd’hui – au moment où le capitalisme montre son irrationalité criminelle et les limites de son modèle social à l’échelle mondiale – de nourrir des reconstructions “historiographiques” arbitraires et trompeuses.

22 avril 2020 –

 Traduction Comaguer

Notes du traducteur

1*Le livre de Tariq Ali mentionné dans l’article a été publié en France en 2017. Il a eu les honneurs de la presse bourgeoise et de France Culture. Il refait parler de lui comme une sorte de contrefeu à la commémoration du 150° anniversaire de Lénine

2*Nadia Kroupskia (1969-1939) est l’épouse de Lénine. La réduire au rôle de secrétaire dévouée  de son mari est une profonde injustice. Elle compte dés avant son mariage au nombre des plus importantes militantes du parti bolchevik et son action en faveur de l’éducation du peuple commencée avant la révolution trouvera à s’appliquer après dans la période où le nouveau régime, sous son impulsion, met en place un programme qui va permettre d’apprendre à lire et à écrire à 60 millions de personnes, énorme croissance des forces productives. L’historiographie occidentale qui préfère « regarder par le trou de la serrure » s’intéresse surtout à ses rapports difficiles avec Staline.

3*Inessa Armand (1874- 1920) elle aussi très importante militante bolchevique. Militante féministe très active elle est à l’origine de la création de la section féminine du comité central du pari bolchévique. Elle rencontre Lénine en 1909 et deviendra sa maitresse. Mais pas plus que pour Nadia Kroupskaia il n’est acceptable de la faire passer comme une  secrétaire dévouée  de Lénine. Elle milite au POSDR bien avant sa rencontre avec Lénine et poursuivra son action en faveur de l’émancipation féminine. Elle occupe jusqu’à sa mort le poste de secrétaire du Jenotdel département en charge auprès de Comité Central de l’action du parti  auprès des femmes. Elle y sera remplacée par Alexandra Kollontaï.

4*adjectif formé autour du sigle du Parti communiste italien (PCI) qui s’énonce phonétiquement « pi-tchi ».

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Voici une interview de Patrick Le Hyaric par RT France consacrée à l’anniversaire de Lénine. A quand un texte dans l’Huma ?

LE HYARIC est un traitre grassement payé c’est tout.