Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

La pandémie a montré la supériorité de la médecine russe dans le monde

Il est fréquent de voir souligner, pas par nos médias qui tentent au contraire de démontrer l’indémontrable, que dans cette crise les pays socialistes font la démonstration de leur meilleure résistance à l’épidémie. Sont mis en avant très justement trois faits: 1) une médecine, des médicaments, des équipements et une recherche sous contrôle de l’État 2) une meilleure cohésion sociale à laquelle correspond une pédagogie de l’information sur la maladie pour juguler les effets de panique et approvisionner les gens confinés 3) un altruisme qui n’est pas de la charité mais la conscience de ce qu’est une épidémie et que sauver les autres c’est se sauver sois-même. Fréquemment également à propos de la politique d’aide de Poutine, on parle de “restes du socialisme”. Ces restes sont très concrets, Marianne nous traduit pour demain un article de Ziouganov qui décrit l’actuelle médecine russe, mais voici déjà un article dans lequel un journaliste décrit l’impudence des nouveaux riches qui jusqu’ici profitaient des plaisirs de l’occident et qui demandent à retrouver les restes de ce qu’ils n’ont cessé de détruire: la sécurité qui existait en Union soviétique (note de Danielle Bleitrach et traduction de Marianne Dunlop pour histoire et société).

par Igor Maltsev, écrivain, journaliste, publiciste

4 avril 2020

https://vz.ru/opinions/2020/4/4/1032453.html

Aucun jour ne se passe sans que l’on entende dans l’espace médiatique que les Russes attendent leur rapatriement de différents pays. Les gens demandent, exhortent et supplient d’être ramenés de toute urgence de Thaïlande, du Maroc, d’Argentine, d’Israël, de Londres, etc. Le tourisme est-il vraiment si développé que les Russes sont répandus partout dans le monde?

Eh bien, comment puis-je vous dire, parfois bien sûr, ce sont simplement des touristes – dont je tiens à remercier tout particulièrement les plus riches d’entre eux pour leurs vacances insouciantes en Italie. Comment allez-vous, bien bronzés? OK.

On aurait pu parler longtemps des touristes jusqu’à ce que Maria Zakharova ait ébruité une conversation avec un “Russe très riche” qui demandait un laissez-passer pour son avion privé afin de secourir son “fiston” resté à Londres.

Ce n’est pas  seulement la mâchoire de Maria qui lui est tombée devant l’impudence des nouveaux riches russes. Tout le monde a réagi pareil. Attendez voir – vous avez transféré là-bas tout votre argent gagné par un dur labeur (le labeur d’autrui bien sûr), vous postez des photos sur votre Instagram vantant votre belle vie à Belgravia et Chelsea, vous crachez votre mépris sur les bouseux russkofs qui ne savent pas vivre, mais dès que cela sent mauvais – “sauve-moi, ma patrie “?

De quelle patrie parlez-vous, grand dieu? Pourquoi ne restez-vous pas dans vos merveilleux pays étrangers? “Un Russe très riche” avoue – “l’assurance nous claque entre les doigts, le système de santé britannique du NHS est en fait complètement bidon (comme si nous ne le savions pas, hein), personne ne veut de nous ici, blablabla.”

Фото: Станислав Красильников/ТАСС

Laissons provisoirement de côté le fait que nous-même avons moins besoin que jamais de vous ici et, idéalement, il serait temps pour vous de laisser votre argent en Russie et de ficher le camp. Le seul problème est qu’il n’y a nulle part où ficher le camp. La chose est d’ailleurs très ennuyeuse pour l’opposition locale, qui s’est toujours comportée comme si, après le bazar qu’ils prévoyaient de faire ici, ils avaient un autre pays où aller vivre. Mais, encore une fois, ce n’est pas la question aujourd’hui.

On vient d’apprendre que quelques dizaines de milliers de Russes attendent et demandent à être rapatriés de Thaïlande par exemple. Et je pense qu’il ne s’agit pas que de touristes.

En effet, l’époque du rouble relativement stable a donné naissance à une curieuse structure mentale de certains citoyens, qui, cependant, se comptent déjà en centaines de milliers de personnes: mettre en location son appartement à Moscou, se rendre dans des contrées plus chaudes et raconter à tout le monde comment ils ont pris Dieu par la barbe et vivent maintenant sans soucis loin de la neigeuse Rashka [nom méprisant donné à la Russie, ‘Russia’ en anglais se prononce Rasha, plus le diminutif péjoratif ‘k’, NdT]. Ce faisant, il est tout à fait loisible de maudire rituellement Poutine pendant des années, ou s’abstenir soigneusement de déclarations.

Et il ne s’agit pas seulement des pays chauds. Ce n’est pas par hasard que le terme «Londongrad» est apparu. Or, quiconque a vécu à Londres pendant plus de deux ou trois semaines peut difficilement imaginer comment et avec quel argent vous pouvez y vivre, en principe, si vous n’êtes pas un cheikh arabe. Cependant, cela n’a pas semblé arrêter nos concitoyens, ce qui suggère que les Russes ne sont pas aussi nuls qu’ils le disent dans les affaires d’argent. Berlin aussi est à la mode avec sa créativité et la Charite Clinic. Pourquoi ces dizaines de milliers de personnes ont tout-à-coup éprouvé le besoin de rentrer chez elles de toute urgence?

L’une des raisons, importante mais pas essentielle, est que les revenus de la location d’un appartement à Moscou et du travail à distance ont soudainement chuté. Mais la chose la plus importante nous la connaissions déjà.

Le virus a montré une chose dont les heureux expats n’aimaient pas trop parler et à propos desquels certains médias russes mentent ouvertement. Le fait est que vous pouvez maudire le système russe de soins de santé gratuits autant que vous le souhaitez, mais la pratique montre qu’il n’y a pas de système parfait. Ni le modèle de la gratuité ni les assurances ne marchent.

La médecine d’assurance surtout a été fortement ébranlée par la crise virale. Disons qu’en Allemagne, l’assurance obligatoire, la cotisation dépend du salaire et c’est une dépense importante pour la famille: 300-400 euros, plus l’option d’assurance privée, qui vous coûtera à au moins 900 euros, par exemple. Cela a fonctionné exactement jusqu’au moment où le système a reçu trois millions de nouveaux «utilisateurs» aux frais de l’État. Ce qui a conduit à des files d’attente mensuelles pour des procédures simples. Les cinq dernières années, c’est-à-dire bien avant le virus.

Dans tous les cas, l’assurance obligatoire nécessite un permis de travail et d’avoir également un travail. Ceux qui vivent avec un permis de séjour n’en bénéficient pas forcément. Il faut donc avoir recours au privé. Mais, comme le dit l’interlocuteur de Zakharova, «l’assurance est tombée à l’eau» – et ce n’est pas seulement en Grande-Bretagne. Les assureurs privés font tout pour ne rien payer en lien avec la pandémie. En Grande-Bretagne elle-même, avec des médicaments gratuits, la situation est pire qu’en Allemagne avec des médicaments payants, et depuis longtemps. Le NHS en général est déjà la risée de tout le monde – pour l’état épouvantable des services, de l’équipement et des hôpitaux. Quant aux tarifs démentiels de la médecine américaine, demandez aux gens là-bas. Les migrants n’aiment pas en parler, car en quelque sorte cela contredit leur auto-suggestion que dans leur nouvelle patrie, tout est beaucoup plus cool et splendide.

Le sort des baba cools en Thaïlande ou ailleurs n’est pas plus enviable. Non seulement ils ne sont pas intégrés dans la vie économique du pays et n’y paient pas d’impôts, mais ils ne sont pas inclus non plus dans son système de santé, dont la qualité ne peut être affirmée même par ceux qui sont très inquiets pour les cliniques au-delà de l’Oural.

Mais, en principe, quand tout fonctionne plus ou moins, on peut trouver un équilibre entre la possibilité hypothétique de tomber malade et, disons, un climat agréable. Mais quand un grand nombre de la population locale tombe malade,avec des cas graves et même des morts, alors on oublie l’âme libre du baba cool.

Et je vois déjà des Russes qui se repentent de ne pas avoir eu le temps cette année, par exemple, de réaliser leur rêve – vivre en Espagne sur la côte méditerranéenne, après avoir acheté un petit appartement de quelques quarante milliers d’euros, ce qui est tout à fait pratiquable. Comment se mitonner une petite retraite au soleil. On se demande ce que ces gens-là feraient aujourd’hui. Sans un système de santé accessible, sans connaître la langue, avec des frontières fermées et des rues barrées. Il ne resterait plus qu’à crier “sortez-moi d’ici”. Ne serait-ce que parce que l’institut Botkinsky super moderne et l’hôpital de Kommunarka tout aussi sensationnel semblent des palaces à côté d’un hôpital ordinaire de la ville de Valence. Même si dans les rêves d’un simple homme russe, passaient et repassaient de belles images inspirées du principe “c’est toujours mieux ailleurs”.

Ce que nous observons. Mais savez-vous – tant que nous ne sommes pas dans un hôpital, ce stupide dicton ne fonctionne pas.

Parce que parfois il arrive que ce ne soit pas mieux ailleurs. Je touche du bois.

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Excellent ! Et ça reflète exactement ce que j’ai pu observer parmi les Russes. Ceux que je connais ici – qui ne pas riches du tout- n’arrivent pas à faire admettre à ceux de Russie que l’état du système de santé occidental est pire qu’en Russie, où les Russes, tout en constatant et déplorant la dégradation qui s’est opérée depuis la fin de l’URSS, croient pourtant qu’ici c’est comme dans les séries américaines : on ne s’y pose pas la question de l’accès, au moindre bobo, vous voilà acheminé diligemment dans un bel édifice avec un tas d’infirmières loufoques pilotées… Lire la suite »