Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

L’époque flamboyante de l’art de la lèche…

L’art de la lèche

on s’est souvent demandé si l’art de la lèche suppose un talent inné, mais la question est oiseuse car, s’il existe dans ce cas une disposition naturelle, elle est, comme pour la musique, beaucoup plus fréquente qu’on ne le croît en général. On rencontre plus rarement de sens musical parce que l’éducation saccage le goût pour la musique davantage qu’elle ne le développe, et plus souvent du léchage de bottes, parce qu’ici c’est le contraire qui se produit. Les penchants au léchage de botte sont encouragés dès la prime enfance (on peut dire que la salive est la seconde nourriture de l’être humain, celle qu’il absorbe tout de suite après le lait maternel), ils sont une source de joie même pour les professeurs et les tentatives les plus balourdes ne portent pas sur les nerfs. La plupart du temps les progrès sont impétueux et c’est l’appétit beaucoup plus que la faim qui les accélère.

En réalité, la plupart des gens peuvent arriver à une lèche moyenne, pas trop dénuée de ressources, simplement en laissant libre cours à leurs penchants naturels. Il en va différemment de l’art de la lèche: il faut l’apprendre. Ici c’est l’application qui est nécessaire avant tout. Ce n’est qu’au prix de l’endurance et de l’exercice qu’on parvient à dépasser le léchage de bottes vulgaire qui court les rues, et c’est seulement quand la fantaisie s’ajoute à la patience qu’on devient un maître. Le compliment habituel est une marchandise ordinaire, un caquetage mécanique privé de sens, de jugement et privé de finesse. Exercé comme un art, le léchage de bottes crée des formulations originales, caractéristiques, fortement senties: il donne forme. L’artiste accompli est souple, changeant, il surprend toujours. Que l’on étudie (cela en vaut la peine) comment le grand Goethe louait O Leh (Napoléon NDLR): à contrecœur. Une telle louange a une grande valeur. Il est tout aussi ingénieux de déguiser la louange en blâme. On blâme un chef d’armée pour sa bravoure personnelle, parce qu’elle pourrait l’arracher à son armée. Au début de la grande guerre, les Tuis (Tui désigne «l’intellectuel de ce temps des marchés et marchandises, le loueur de l’intellect NDLR) remercièrent l’empereur, avec une compassion pénétrée de respect, d’avoir sacrifié son insigne renommée d’empereur de la paix au vœu de faire la guerre qui était celui de toute la nation. Quand le maréchal Fank Wi-Heng eut perdu la guerre, il célébrèrent l’insigne indifférence que le maréchal avait opposé à ce coup du sort.

Voilà qui n’est déjà plus du dilettantisme, c’est déjà de l’art.

Du reste, l’art du léchage de bottes appartient au petit nombre des professions qui ne sont pas ingrates. Le léchage de botte nourrit son homme.

Comme tous les arts, cet art aussi a son histoire, ses périodes d’épanouissement et ses périodes de déclin, aussi bien qu’un changement perpétuel de style.

Brecht. Le roman des Tuis. L’Arche

Nous sommes incontestablement dans une époque dont on peut affirmer que l’art du léchage de botte est parvenu à son stade flamboyant, total. Le grand siècle. Toute un monde politique, médiatique, les conseils d’administration tout cela confondu, passant de l’un à l’autre sur la base d’une unique qualification qui les détache du vulgaire, toute cette élite dont l’unique base de recrutement a été d’années en années avec persévérance l’excellence dans le léchage de bottes.

Jamais on ne vit époque aussi accomplie dans cet art subtil de la lèche, souple, changeante et toujours prête après quelques milliers de morts, un pays ruiné, sans que les masques ne soient toujours distribués, à célébrer leur monarque qui lui-même ne doit son ascension qu’à la pratique dès l’âge le plus tendre de cet art subtil auprès des détenteurs du capital.

Danielle Bleitrach

PS. J’ai longuement hésité sur qui mettre sur la photo d’illustration, mais il m’a semble qu’une figure s’imposait, celui que l’on invite à parler de tout parce que son excellence est dans l’art de pratiquer la lèche, l’indépassable, leur maître à tous Christophe Barbier…

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Bon, en parlant de lèche… et le chat (ou le Ché, c’est selon) dans tout ça, comment va t’il?

L’art de la lèche: quelle horreur! Quelle bassesse!
Mais l’art d’écrire, de décrire cet art avec saveur: quel talent!
¡ Olé !