Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

3ème jour d’enfermement : De la fiction au tri sélectif, méditations…

Tout va très bien, le chat et moi sommes en pleine idylle, il obéit au doigt et à l’oeil… Les amis s’inquiètent encore et les coups de téléphone sont joyeux. Bientôt peut-être ça va manquer d’aliment quand chacun aura fini de me décrire par le menu ce qui l’obsède encore à savoir ces foutus élections municipales.. Ils sont comme un bateau dont on a coupé le moteur mais qui continue sur sa lancée… Et entre nous rien n’est moins communicable que l’état des forces politiques à Bécon les bruyères si ce n’est l’autre catégorie, celle des heures et bonheur de la conjugalité. Pour le moment, dans ce dernier cas, cela consiste à décrire à quel point son conjoint ou sa conjointe est merveilleux mais parfois irritant. Moi je n’ai même pas ça à raconter, je me débats dans les chants de l’ordinaire… d’abord le ménage et je suis si peu douée. J’ai commencé de la gym pour personnes âgées mais là aussi c’est pas mon truc, je dois me forcer. En revanche pas une minute d’ennui. Je me pose un problème et je tente tout le jour un dialogue talmudique dans lequel je m’apporte la contradiction.

Du mensonge et de la vérité dans le récit de l’événement

Ainsi le texte que Marianne a traduit sur la manière dont l’URSS a sauvé l’humanité à propos d’une épidémie de variole me fascine comme me fascine la relation ambiguë entre la réalité et la fiction. C’est ce qui m’a déjà poussée à écrire un livre sur le film de Lang et Brecht, les bourreaux meurent aussi. C’est l’histoire de l’assassinat par la résistance pragoise d’Heydrich, le bourreau, le patron d’Eichman, celui qui met en œuvre méthodiquement, bureaucratiquement “la solution finale”. Je suis partie d’une question: pourquoi Brecht et Lang qui savent tout de l’histoire réelle de l’assassinat inventent-ils une fiction pour la raconter? En quoi, la fiction dit-elle la réalité? Et de là, j’ai tenté de mettre en évidence toutes les formes de “mensonge” qui rendaient le nazisme éradiqué, alors qu’il n’en était rien et que c’était même l’ultime entente de Brecht et de Lang de le constater.

Bon il est clair que ceux qui nous gouvernent nous ont menti effrontément et qu’il est difficile de leur faire confiance, mais que s’est-il donc passé?

J’ai toujours vécu la littérature, le cinéma comme cette manière de donner sens à une réalité qui nous échappe, une sorte d’enquête hétéroclite pour tenter de penser le monde au-delà des apparences. C’est la méthode que j’ai suivi dans mes mémoires, reprendre la chronologie apparente, l’espace de ce que nous croyons avoir vécu et le travailler au profit d’un questionnement. Un peu à la manière de cette invraisemblable histoire où tout l’appareil soviétique, celui de la santé, le KGB, se mettent à la recherche de tous les contacts de l’homme qui a attrapé la variole, ils repèrent les individus et les mettent au secret mais cela devient une foule de 9000 personnes, en remontant tous les faits, tous les objets, les contacts les moins avouables. Nous avons-là un projet littéraire par excellence, un inventaire, un atlas à la manière de Waburg dont les liens sont formels et qu’il faut reconstituer au-delà de l’apparente logique du quotidien. Tout cela en empêchant les proches de savoir, ce qui est encore une autre activité, celle de brouiller les pistes.

Bref comment a commencé cette histoire et que veut dire le mot de la fin d’Agnés Buzy : “c’est une mascarade”,? Rosebud? comme dans Citizien Kane. Comment ont été produits des individus si préoccupés de leur carrière, de leur ego ?

Pour le moment, je supporte assez bien ce confinement à l’aide de cette activité qui est celle de la littérature et du cinéma, je reconstruis ou plutôt tente de reconstruire une réalité, celle de ces derniers mois, mais à la manière d’un écrivain, d’un policier, sans passion ou plutôt la passion qui devait animer les gens du KGB à la recherche de ceux qui avaient été en contact direct ou indirect avec le porteur de variole. Il n’y a pas de remède et le mal est collectif, donc il faut déconstruire et isoler, il faut décrire les parcours, les activités, ce qui réunit…

J’ai vécu le temps de la peste, celui du nazisme, celui où une toute petite fille qui ressemblait à Shirley Temple devait fuir, un enfant gibier avec dans les oreilles à jamais le bruit apocalyptique des bombardements.

Et je n’ai jamais cessé de tenter de comprendre, de reconstituer les chemins qui conduisaient à cela. Tout m’a préparé à ce moment. Ceux qui ont lu mes mémoires se sont étonnés du chapitre sur le Bénin, il est pourtant au cœur de ma prise de conscience de l’effondrement de la chute de l’URSS, un effet planétaire qui est aussi un asséchement, une soif que rien ne peut éteindre faute d’eau pure… L’eau pure, un filet, chichement distribué existait à Cuba, mais les passions françaises m’ont rattrapée, l’antisémitisme ordinaire, celui qui pousse à écrire, il y a un juif caché ici et j’ai dû m’enfuir.

Le refuge dans la nature ?

J’ai parlé d’eau pure, je suis sceptique sur cette conception de l’écologie qui consiste à inventer que le salut est dans le retour à la nature. Elle me paraît en tant que phénomène de masse être comparable à cette attitude totalement délirante des habitants des villes françaises se ruant vers les campagnes, pour apporter le virus dans des déserts médicaux. Ou ces bateaux monstrueux qui prétendent offrir soleil, culture, et continuent à quai à actionner le moteur tandis que les passagers se précipitent pour dévaliser des boutiques dont les objets viennent de Chine ou autres lieux. Une manière de siroter ce que le monde a de meilleur qui le détruit.

Dans la soirée, j’ai écouté la Grande librairie, c’est fou ce que ces gens-là n’ont aucun sens des réalités: le cas le plus extraordinaire est celui de Richard Powers érigé en modèle parce qu’il a découvert “la forêt primaire” et allé s’y installer. Je suis sûre que nombre de ceux qui ont suivi cet interview se sont dit “voilà la vérité”, l’anti-trump par excellence. Mais non ça va avec. Imaginez que tous les téléspectateurs fassent ce choix, le coût de l’opération, parce que pour que ce mec à l’élégance raffinée et dans un chalet où il est protégé de tout puisse nous expliquer la sagesse des arbres il a fallu lui créer un univers confortable en organisant au moins une clairière au sein de ladite forêt, imaginez non pas les pauvres, les ouvriers, ceux-là il n’en est même pas question, non les couches moyennes tous en train de déverser leur retour à la nature en ce lieu, cela ressemblerait plus aux rassemblement des croisières dévastatrices qu’à l’écologie… Et encore ces forêts là n’ont que des ours de 300 kilos, mais imaginez la réserve à virus que constitue la jungle équatoriale…

Pas de tri sélectif sans se préoccuper des éboueurs

Je vais vous dire, dans ce domaine comme dans bien d’autres je propose que l’on suive la proposition de Fidel, l’écologie oui, mais en partant des besoins et de la réalité des plus pauvres… Ça nous remet les pendules à l’heure… le confinement d’accord, “restez chez vous”, parfait mais que faire avec ceux qui n’ont pas de chez soi! C’est comme mon tri sélectif. Je m’obstine à continuer à trier mes poubelles mais je me demande quelles protections ont les éboueurs et sans eux mon tri sélectif c’est du pipeau.

A propos du nazisme qui n’a jamais été éradiqué parce qu’on continue à pratiquer le tri sélectif de ceux qui peuvent être sauvés et les autres..

Je dirais plus que jamais dans les opérations survie de notre humanité, ceux qui ont le droit de vivre et les autres, je trouve que la Chine a fait un pas de géant en refusant les discriminations entre vieux et jeunes, en ouvrant les soins à tous et en répandant ses masques et autres appareils de ventilation sur toute l’humanité. C’est un réflexe sain parce qu’il part d’un intérêt bien compris, peut-être que les Chinois aiment l’humanité, mais ils ont suivi le conseil de Brecht, pensez égoïstement et ils se sont dit : “Ces gens sont complètement cinglés, ils vont finir par nous rapporter l’épidémie dont nous avons eu tant de peine à nous débarrasser”, ainsi doivent-ils nous juger et seul un altruisme qui tient compte de ses propres intérêts a du sens et de la durée.

Je regarde à la télé le canal 550 (la Chine en langue française), pour le moment ils sont en extase, on croirait une bande de miraculés, ils parlent d’amour universel. C’est vrai que les Chinois ont le sens du collectif, ils projettent la famille sur toute communauté potentielle. Mais je crois connaitre mes cher Chinois, ils sont assez différents du messianisme russe. Il y a un moment où ils vont avoir envie de faire des affaires, quand les occidentaux seront vacillants sur leurs jambes, ils vont faire sauter les barrières hostiles et la route de la soie reprendra ses droits, son troc… Toujours selon le même sain principe de la communauté de destin. Cela donne le communisme à la chinoise, le capitalisme, l’esprit d’entreprise que l’on laisse voleter dans une cage, mais les camarades sont là pour tempérer et ils ont reçu un nouveau mandat du ciel… Ce que j’aime bien c’est la politesse avec laquelle ils nous apportent les masques, les appareils de soin. Non seulement chaque pays a droit à une étiquette d’emballage, nous c’est une tour Eiffel assorti d’un discours qui remercie pour l’aide apportée… pas un mot sur leur indignation quand nous nous réjouissions de leur malheur. J’ai pourtant sur mon blog ce cri de colère de l’époque : “mais vous n’avez pas l’ombre d’humanité?” On fait semblant d’avoir tout oublié… Et comme nous avons mal agi nous leur attribuons des pensées suspectes comme dans l’exception et la règle de Brecht.

Et puisque j’en suis à régler les comptes: hier Limonov est mort… un sacré rouge-brun… Limonov est mort, j’aime bien l’épitaphe de Jakline Boyer: “‘j’aime l’écrivain et avec le temps les idées ont rougi…” Elle n’a pas tort et de toute manière quand on a idolâtré Soljenitsyne comme nos mondains occidentaux, il est difficile de faire la fine bouche sur les autres…

Danielle Bleitrach

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