Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Still Life, une Chine engloutie

Puisque nous sommes en train de connaître la Chine, en multipliant les points de vue sur cet immense pays, je voudrais vous faire partager une de mes découvertes de cette année, un film trés beau, réaliste et pourtant avec des moments de poésie étrange comme cet enfant qui chante dans une barque, cette sculpture qui tout en coup part dans le ciel comme un missile et à la fin ce funambule sur un fil tendu entre deux édifices, ce sont des plans de rupture dans un récit lent et mélancolique qui nous présente l’envers de l’expansion chinoise, la souffrance des êtres humains et la destruction des paysages. L’histoire du film décrit le parcours de deux êtres en proie à la solitude mais aussi leur tentative pour se créer des repères à l’occasion de la construction du barrage des Trois Gorges, c’est une une méditation sur un paysage, des hommes et une Chine engloutie…

La Chine compte en génération. Jia Zhang-ke est devenu chef de file de la sixième génération des réalisateurs chinois,, dite “underground” celle post événement Tiananmen de 1989. A l’époque, il avait seulement 19 ans.  Ce qui caractérise ces réalisateurs, parmi lesquels Yu Lik-wai (Love will tear us apart), Wang Xiaoshuai (Shanghai dreams) ou encore Wang Chao (Voiture de luxe), c’est de tourner principalement en milieu urbain, souvent clandestinement, et avec la volonté de témoigner   sur les réalités de la Chine actuelle. Le fait que dans la foulée ils constituent un cinéma indépendant est dans la logique. La génération qui les a précédés la cinquième génération, celle qui s’est retrouvée sur le Tiananmen, avait l’habitude de faire des films sur l’histoire de la Chine dans lesquelles ils introduisaient des éléments de contestation du présent, mais la sixième génération, celle de Zhang-Ke va directement filmer la Chine actuelle.

Jia Zhang-ke  est considéré comme le chef de file de cette sixième génération des réalisateurs chinois, celui qui manifeste dans divers domaine un esprit d’initiative. Il ne se contente pas de faire des films, il envisage de nouvelles conditions de production, une thématique et un style:  il va y avoir chez cette génération là un changement d’attitude et c’est la naissance d’un cinéma indépendant, Mama de Zhang Yuan est en tête. Alors qu’il est frais émoulu de l’Université de cinéma de Pekin il produit son deuxième film Xiao wu (1997), indépendamment de la production de l’Etat. En racontant l’histoire d’un jeune voleur, le cinéaste dénonce la crise sociale que vit son pays. Il va tourner en numérique Plaisirs Inconnus 2002 pour un faible coût, un montage plus aisé, et sa thématique préférée, celle de la jeunesse paumée, ici des  espèces de Vitelloni chinois qui errent complètement déboussolés en rêvant d’exode vers les grandes métropoles. Cela se passe dans sa province natale du Shanxi, une province du nord, à la fois lieu historique de la Chine, centre industriel et pépinière de cinéastes.

Il s’impose en trois films et un court métrage comme le chef de file d’un cinéma indépendant tournant dans des conditions de liberté totale, parfois clandestines, le cinéaste de la jeunesse dans un monde urbain. Ne pas passer par les circuits officiels condamne ce cinéma à une sorte de clandestinité et de fait à ne pas être diffusé en Chine. A partir de 2004, fort de ses succès internationaux, Zhang Ke va passer un deal avec l’Etat, celui-ci propose aux jeunes réalisateurs un accord de  coopération ce qui ne va pas sans problème et mise à pied. Zhang Ke tourne The world. Zhang-ke se conduit réellement en chef d’école, il écrit des livres sur le cinéma chinois indépendants, sur ses propres films et il ouvre une école de cinéma. Tout cela dans une atmosphère enfiévrée, boissons, cigarettes et nuits passées à discuter. Quand la plupart des critiques disent que Zhang-ke est inconnu en Chine, il se trompent mais il s’agit d’un phénomène de cinéphilie comparable par exemple à l’essor de la nouvelle vague en France dans les années 1960.

Il existe une contestation de gauche en Chine, celle qui parle moins de droit de l’homme à l’occidentale mais décrit la corruption, la destruction des hommes et des villes. Ainsi le cinéma de Zhang-Ke et de ces jeunes réalisateurs indépendants prétend observer de dénoncer la brutalité des transformations dans la Chine actuelle. Le passage de la Chine de Mao à la corruption généralisée.  Dans Platform (2000), le personnage central Minliang appartient à une troupe de théâtre qui, entre la fin des années 70 et le début des années 90, passe de la propagande pro Mao à la production de spectacles plus ou moins érotiques et à du mauvais rock. Le voyage des comédiens au travers du pays est l’occasion de découvrir les travaux d’aménagement qui envahissent les villes. On retrouve ce thème de la rénovation à tout prix dans The world (2004), où les personnages traversent un Pékin en pleine reconstruction, et dans Still life (2006), avec le  chantier du barrage des Trois gorges. Afin de construire ce barrage, des ouvriers détruisent inlassablement les bâtiments destinés à être innondés. C’est la métaphore  d’une certaine Chine qui se désagrège (celle des simples et des modestes  qui sont les personnages principaux mais aussi tous ceux que l’on croise dans le  film) au profit d’une autre Chine qui, elle, s’enrichit, à l’image du mari de Shen Hong, un entrepreneur sans scrupules que sa femme vient retrouver et dont elle demande le divorce.

Still Life débute par une description d’une barque qui transporte des voyageurs, sur laquelle sévit un faiseur de tour plus ou moins escroc, et on débarque avec le personnage de Han Sarming, un mineur, silencieux, et paumé mais qui défend des valeurs fortes. Il vient là pour retrouver sa femme qui a disparu depuis 16 ans, il a une fille, il ne la connaît pas. Il est perdu dans ce paysage en pleine transformation dans une  Chine qui perd ses repères. Cette quête de l’homme se déroule en parallèle avec celle d’une femme, une infirmière, Schen Hong qui elle aussi cherche son mari, devenu un homme riche sans scrupule, il l’a quitté depuis deux ans quand elle le rencontre elle lui propose le divorce. Etait-elle venue pour ça où le constat du divorce s’est imposé à elle devant l’univers actuel de son mari? On l’ignore. Pendant ce temps le mineur sans argent confronté à cette ville engloutie et qui a en poche une adresse sur un bout de papier, a fini par retrouver une épouse en quasi esclavage qu’il doit racheter à son patron. Il va pour cela accepter un travail dangereux dans le nord de la Chine d’où il vient mais il libérera son épouse. La longue patience du travailleur chinois sur laquelle s’est construite cet incroyable essor de la Chine d’aujourd’hui.

Cette société qui se désagrège engendre la solitude, le spleen en particulier dans la jeunesse qui est perdue, incapable de s’insérer dans un emploi ou de mener à bien une histoire d’amour. Il y a toujours des tentatives de solidarité qui nous paraissent à nous occidentaux témoigner parfois d’une degré de moralité que nous ignorons Ainsi dans Still life, le jeune homme un peu voyou avec lequel Han Sanming devient ami est assassiné. Un jeune archéologue  se dévoue sans rien demander pour aider Shen Hong à retrouver son mari mais malgré sa bonne volonté il est impuissant face à sa détresse. C’est d’ailleurs peut-être ce qui est le plus original pour nous que ces tentatives pleines de bonne volonté désintéressées comme s’il demeurait encore quelque chose de rural qui aurait disparu chez nous.Jia Zhang-ke tire ainsi la sonnette d’alarme et nous informe de la perte sociale et culturelle de cette région face à la frénésie économique ambiante. A noter qu’il s’agit aussi de la première fois où le cinéaste ne traite pas de son thème de prédilection la jeunesse. S’il a abandonné son cher Shanxi pour aller dans les provinces du sud, son héros est originaire de cette province, il en la rudesse mais aussi une rigueur morale incontestable.

C’est  à cause de ses qualités cinématographiques que Zhang-ke a été si bien accueilli en occident mais aussi peut-être paradoxalement parce que ce qu’il dénonce ressemble fort à notre propre société, et on pourrait considérer effectivement que Zhang-Ke observe et dénonce quelque chose qui est l’occidentalisation de la Chine et les formes de capitalisme qui en détruisent son peuple.

Les films de Jia Zhangke se caractérisent par un réalisme très accentué, trouvant ses thèmes dans la vie quotidienne des zones semi-urbaines de Chine, où il plante l’envers du décor d’une Chine largement mystifiée par le cinéma chinois grand public. Mais dans le même temps ces films presque des documentaires ont des plans dont j’ai déjà parlé que l’on entrevoit mais qui ponctuent le récit d’instants de poèsie.  Ce qui donne un cinéma parfaitement original et qui atteint des moments de perfection. En 2006, Zhangke obtenait le Lion d’or à la 63e Mostra de Venise avec Still Life. La même année, il y présentait, dans la section « Horizons », Dong un film documentaire sur le peintre Liu Xiaodong.

La reconnaissance par les festivals internationaux joue un rôle essentiel dans la percée de ces cinéastes expérimentaux dans leur propre pays. Il ne s’agit pas que du cinéma chinois, on peut dire la même chose de tout le cinéma asiatique et celui d’autre continent, L’année 2006 fut certainement l’année « Jia Zhang-ke » avec l’obtention au Festival de Venise du Lion d’Or pour Still Life, une très haute distinction du cinéma international de plus pour le cinéma chinois en plein développement. A voir : l’excellent documentaire Made in China sur Jia Zhang-ke disponible en France sur le dvd de The World édité par Mk2.

Danielle Bleitrach

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