Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

Retour sur le projet d’Histoire et société, sur la politique, l’art et la vie du peuple

Il faut que je me reprenne et que je recadre le projet que j’ai voulu mettre en œuvre en créant ce blog. Je suis, sous l’influence des événements, en train de me laisser emporter par la mêlée et de là  dans la vase du marigot de la politique ordinaire.  Les lâchetés  françaises me mettent hors de moi, entre les joies de la conquête de Tripoli, et au passage quelques pogroms contre des immigrés africains et la bataille de nains de la présidentielle, j’ai envie de tirer dans le tas. Que m’importe dans le fond cette politique de comptoir outre le fait que je n’y puis rien, c’est une perte de temps considérable dans un tel contexte. Ce fut ce constat qui m’incita à abandonner le blog Changement de société. Il devenait évident que l’hypothèse d’un changement de société s’éloignait, en revanche  choisir l’histoire à pas lent, celle où se dégagent des lignes forces pouvait présenter un intérêt. Je veux revenir sur le sens de ce blog et je le ferais à partir d’une lecture que je vous ai déjà recommandé: Heinrich Heine Lutetia (1), correspondance sur la politique, l’art et la vie du peuple.

Reconnaissez qu’il y a là une bonne ddéfinition d’Histoire et sociéte : “Correspondance sur la politique, l’art et la vie du peuple.” Avec au centre un combat, affirmer que l’Art n’est pas un supplément d’âme mais un point de capiton entre l’histoire de l’humanité et l’instant sensible et visionnaire de la vie quotidienne des peuples, l’ art flâne dans les rues et relève ci et là ce qui annonce demain.

L’état de la France hier et aujourd’hui, le peuple ici et ailleurs

J’ai terminé un précédent article sur la description que Heine fait de la foule parisienne et de la tension qui l’habite devant les vitrines de Nouvel an. Heine n’est pas Karl Marx, il n’est pas animé par une confiance inébranlable dans la mission émancipatrice du prolétariat, d’un côté il  raille avec beaucoup d’esprit et d’une manière aussi impitoyable que Marx les hypocrisies de cette société bourgeoise de la monarchie de juillet, il se moque tout autant des républicains qui ne pensent qu’à sauver la propriété mais de l’autre, il contemple avec inquiétude ce peuple qui n’a ni projet, ni autre aspiration qu’à partager la jouissance.. Questions qui n’ont en rien perdu leur pertinence.

Heine, sous la pression de l’histoire vécue, va faire de Paris, «Capitale de l’univers», une lecture non plus topographique mais historique. De ce fait, il donne aux Lettres de Paris un véritable statut littéraire, celui de transmettre au plus près le vécu de l’histoire. En même temps que «l’historiographie du présent» entre dans le champ de la littérature, cette dernière s’ouvre à l’histoire du présent. Je voudrais que ce blog se situe dans cette filiation à travers la littérature, la peinture, la photographie mais aussi et surtout le cinéma.

Nous avons dit à propos des émeutes de Grande Bretagne mais aussi de leur pendant soft les Indignés à quel point il y avait là le témoignage d’une génération en apesanteur politique et en état de manque consumériste. C’est là que le regard de Heine peut nous aider à décrypter ce que nous vivons le nez sur l’événement. D’abord en acceptant une certaine analogie tout en étant conscients que l’histoire est la science des faits qui ne se répétent jamais.

Nous sommes déjà pour moi dans l’actualité, les Révolutions arabes du printemps ayant remis en selle un acteur que l’on croyait oublié: le peuple. Mais les Chinois écrivent là-dessus des choses tout à fait intéressantes: ces révolutions arabes souffrent d’une absence de perspectives et de projet et elles seront aisément dupées et récupérées tant elles sont divisibles par leurs archaïsmes, par leur structures  tribales qui multiplient les antagonismes, mais aussi par l’aspiration à la jouissance qui fait de l’occident un horizon mythique.

Heine pour décrire l’état politique de la monarchie de juillet a des descriptions saisissantes:
“Je n’attends pas grand chose de bien réjouissant de la session de la Chambre des députés qui vient de s’ouvrir. Nous ne verrons là que querelles mesquines, disputes personnelles et impuissance, si ce n’est à la fin une stagnation complète. En effet, une Chambre doit renfermer des partis compacts, sans quoi toute la machinerie parlementaire ne saurait foctionner. Si chaque député fait valoir une opinion singulière, différente et isolée, il ne pourra jamais en résulter un vote susceptible d’être regardé, ne serait-ce que tant soit peu comme l’expression d’une volonté commune, et pourtant c’est une condition essentielle du système représentatif qu’une telle volonté commune se manifeste. Tout comme l’ensemble de la société française, la Chambre s’est décomposée en tant de fractions et de parcelles qu’il n’y a plus là deux personnes dont les opinions se rejoignent tout à fait (…) Mais où mène cet éclatement de tous les liens de la pensée, ce particularisme, cette extinction de tout esprit de corps qui est la mort morale d’un peuple? – C’est le culte de l’intérêt matériel, de l’égoïsme, de l’argent qui a amené cet état de chose.”p.158

Vous reconnaîtrez que la description est saisissante, et que l’analogie avec la période contemporaine s’impose : aujourd’hui de la même manière toutes les institutions, toutes les forces politiques sont la proie de cette décomposition accélérée, cela s’étend depuis le sommet de l’Etat jusqu’à l’Université du PS et la fête de l’humanité. Heine poursuit sa description et ajoute que quand un peuple s’endort dans la mesquinerie et les divisions, il se trouve des réveilleurs bien dangereux. Quand il s’enquiert du lieu où veillent “ces réveilleurs” on lui indique l’armée, là où couvent encore les vertus civiques. Nous avons déjà vécu ce refuge bonapartiste avec l’appel au Général De Gaulle en 1958 face à la débâcle de l’Empire colonial, à la montée des luttes revendicatives et des Chambres en décomposition, De Gaulle  nous a concocté cette Constitution, le mal s’est aggravé mais le Président actuel a retrouvé pour défendre les égoïsmes et l’argent les joies du Bonapartisme, le coup de clairon devant lequel la France se met au garde à vous.

Si l’analogie n’a qu’une vertu  dans la rupture épistémologique par rapport aux idées reçues,  le début d’une prise de conscience de la décomposition actuelle nous pouvons plus attendre d’une lecture de Heine parce que c’est un artiste, un grand écrivain avec une sensibilité forte et sans y songer il met en place  une méthode beaucoup plus visionnaire qui articule la longue histoire de l’humanité, de son aspiration à la liberté, avec l’état réel du peuple, cette foule dont il tente de comprendre les humeurs.

D’abord se situer grâce à la culture, à la contemplation des ouvres, à la lecture des penseurs dans l’Histoire dans sa longue durée. S’interroger non sur l’immédiat mais en quoi  notre conception de la politique, de la civilisation retrouve des temps anciens, il note la mode de la Renaissance par exemple : “Dans les formes de l’art et de la vie qui doivent leur existence aventureuse à l’union de ces éléments si hétérogènes réside une si douce et si mélancolique facétie, un si ironique baiser de réconciliation, ainsi qu’une exubérance florissante, un effroi élégant qui s’empare de nous subrepticement nous ne savons comment”. p.149, c’est ce que je cherche au cinéma, plus encore que dans les expositions ou dans la  littérature à percevoir ce qui dans l’Histoire, dans les vieux films nous alerte sur les  lignes forces d’un présent qui s’esquisse. Le cinéma en outre est en train de nous faire vivre simultanément sur toute la planète ce recyclage permanent des émotions, des peurs et des espérances de l’humanité. Paris n’est plus la capitale de l’Univers, celle-ci est désormais une ville globale selon le concept de Saskia Sasen. La ville demeure puisque pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la population urbaine dépasse la population rurale. Cela devient de gigantesques conurbations avec des liens de transport et de communication mais aussi des espaces de misère avec un prolétariat rejeté sans espoir de travail. qui lui même a la même mobilité.

Alors cette plongée dans le temps permet de dialoguer sur un travail proche qui s’opère dans d’autres civilisations, j’ai déjà expliqué ça à propos de The murderer et le cinéma coréen, The murderer paraît céder à Hollywood, à son rythme, mais il y a aussi en fond les peuples de l’organisation de Coopération de ShanghaÏ confrontés au mirage de l’amollissement et de la perte de valeurs de la Corée du Sud. L’objectivité d’une situation historique avec la subjectivité du créateur directement branché sur le désespoir de l’individu comme dans Melancholia… Lier Marx et Freud, tout en privilégiant le langage de la création…

Il y a la nécessaire compréhension de l’effort dément accompli pour sortir du sous-développement, les contradictions de leur propre effort, les peurs, les réconciliations. ici même j’ai reproduit un texte d’Alain Gresh sur la manière dont Karl Marx à partir de la Guerre de l’opium évolue dans sa conception trop hégélienne du développement des civilisations. Alors qu’il voyait dans l’arrivée des Anglais en Inde la première révolution qu’ait connu ce pays, il se rend compte que ce progrès n’en est pas un et il va avoir un regard plus ouvert sur “les marges”. Donc je proposerais pour ce blog non seulement le regard que Heine préconise dans le temps mais celui qui nous est imposé dans l’espace par les processus dans lesquels nous sommes pris et qu’il nous faut comprendre non par analogie mais en cherchant la singularité de ce à quoi nous sommes confrontés.

A ce titre la question de l’événement soulevée par Badiou est fondamentale, je l’ai abordée par rapport au nazisme. Mais on pourrait s’interroge sur “la prise de Tripoli” , sommes-nous devant un événement quelque chose de susceptible de correspondre à l’aspiration de changement, la fine pointe des “révolutions arabes” ? Poser la question c’est y répondre, nous sommes comme le nazisme en son temps dans un simulacre d’événement révolutionnaire, une tentative de bloquer un processus, de le dévoyer pour maintenir un rapport de classe, un impérialisme. Il y a non seulement la nécessité d’en finir avec les simulacres d’événements, ceux qui se multiplient au jour le jour pour créer le leurre du changement alors qu’il n’y a là qu’entretien de l’ordre ancien. La manière par exemple dont on nous rejoue sans cesse la comédie du dictateur qui serait un “nouvel Hitler”… La politique politicienne qui règne en France , celle qui ne cesse de produire des décompositions mesquines est en plein simulacre comme la monarchie de juillet décrite par Heine….
L’analogie historique ne suffit pas pour tenter de saisir où en sont les peuples…

La méthode que je prétends suivre ici et dont je me suis toujours trouvé bien est aussi et d’abord une attention à la foule de mes contemporains, le contraire de l’attitude du touriste pressé, celle du flâneur que Heine adopte dans les rues de Paris. Non seulement tout ce que je viens de décrire ce travail de tous les moments pour comprendre mon siècle dans le temps et dans l’espace est très lourd mais ce qui prend le plus de temps est l’essentiel, il faut être un flâneur.

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