Histoire et société

Dieu me pardonne c'est son métier

La Chine, une superpuissance atypique, par Eric de la Maisonneuve

Reflets de Chine est un des meilleurs blogs qui se trouve sur la Chine, du temps de Changement de société, il m’avait donné l’autorisation de reprendre ses articles, son webmaster vit en Chine,  j’espère qu’il sera donc d’accord pour cet article de réflexion qu’il nous recommande. Histoireet societe, je le répète se veut un blog de réflexion sur l’histoire au présent, cet article rentre donc bien dans notre projet éditorial, mais pour alimenter votre curiosité sur ce pays  dans lequel se dessine un avenir inconnu, mettez reflet de la Chine dans vos favoris.

Dans la « flopée » d’articles propagandistes rédigés par des personnes se disant plus ou moins journalistes il en est heureusement qui en plus d’être instruites sont intelligentes. Ces deux éléments associés permettent une lecture bien plus enrichissante de leur vision des défis auxquels nous confronte la Chine. Éric de la Maisonneuve est une de ces personnes dont la pensée et les écrits qui en découlent apportent bien plus que ceux stérilement polémiques de certains professionnels dont l’activité est bien plus proche de la prostitution intellectuelle que du journalisme.

C’est cette Chine qui pose des problèmes tant à elle-même qu’au monde qui l’entoure qu’Éric de la Maisonneuve décrit ici, et dont j’ai découpée le texte en plusieurs parties pour des raisons de confort visuel.

Biographie à lire ici : http://www.societe-de-strategie.asso.fr/elm.php

Résumé : Puissance légitime, mais fragile, aux forces et aux faiblesses répertoriées par l’auteur, la Chine joue sur les deux tableaux pour inaugurer la voie imprévisible d’une superpuissance atypique, mondiale par sa masse et son empreinte occidentale, mais fondamentalement et avant tout chinoise par sa culture et son histoire.

Sur la lancée d’un développement exceptionnel depuis trente ans, la Chine est en train de se positionner comme une des puissances globales du XXI° siècle. Rien de plus normal qu’une telle ascension : l’histoire fourmille de cas semblables où s’opère le jeu de relève des puissances déclinantes par les puissances montantes. Mais l’émergence chinoise diffère des phénomènes précédents, tous coulés dans un moule occidental et initiés par la guerre. Elle procède d’abord d’un modèle asiatique, hermétique aux esprits occidentaux, et qui fait d’elle une puissance originale. Mais ce qui la distingue surtout de ce que nous apprend l’histoire, c’est l’effet XXL multiplié par sa soudaineté : il s’agit en fait de l’irruption d’un géant atypique dans l’univers structuré et cadenassé des relations internationales, qu’elles concernent la politique, l’économie ou la culture.

D’ores et déjà, et encore que les conséquences de l’émergence d’une puissance globale chinoisent soit loin d’avoir atteint leur zénith, son empreinte sur notre monde signale le début d’une nouvelle ère de l’humanité. Nous commençons à peine à en prendre conscience, mais surtout à nous en inquiéter : pour nous-mêmes d’abord, pays occidentaux dont l’ascension chinoise souligne en creux le déclin ; pour l’avenir du monde ensuite dont la Chine devrait prendre à terme la direction.

À poursuivre en effet les courbes de croissance de façon linéaire pendant une trentaine d’années, la Chine parviendrait au statut de superpuissance dominante. Et, compte tenu de ce qu’on croit savoir des Chinois, de leur volonté de revanche, de leur insatiable appétit économique, de leur masse démographique, d’une certaine indifférence aux valeurs humanistes, cette hypothèse fait peur.

Cette hypothèse est effectivement terrifiante dans la mesure où elle conduit de façon quasi mécanique au choc des puissances, à un conflit inévitable entre les deux empires américain et chinois. Et elle l’est d’autant plus qu’elle apparaît crédible selon les critères habituels et largement répandus dans les milieux géopolitiques et économiques des deux côtés de l’océan Pacifique.

Le pire n’est jamais certain et à bien des égards cette hypothèse de la superpuissance chinoise dominante paraît peu probable. À moins, bien sûr, que les États-Unis s’écroulent et que l’Occident privé de leader s’efface ; mais un tel effondrement occidental ne paraît guère plausible non plus. Il y a deux raisons majeures à ce relatif optimisme : la première est que la Chine est une puissance spécifique – « chinoise » avant d’être « mondiale » – qui fera toujours passer ses intérêts propres avant une éventuelle emprise sur le monde, car ses problèmes internes sont autrement plus compliqués et plus importants à ses yeux que les problèmes du monde ; la deuxième raison tient à l’émergence chinoise elle-même dont l’effet sur le monde est tel qu’il oblige à réviser le concept de puissance et qu’il change les données de son exercice. Nous ne nous trouvons plus devant le phénomène connu historiquement d’une relève de puissance et de civilisation : la Chine, par sa masse et par ses nombreuses originalités, modifie profondément le paysage mondial et nous oblige à revoir notre façon d’analyser la situation et d’envisager l’avenir. Il va falloir imaginer la « cohabitation », voire la complémentarité, plutôt que la rivalité de civilisations a priori peu compatibles.

C’est pourquoi il faut étudier d’autres hypothèses qui tiennent à la puissance atypique de la Chine ou, pour le formuler à la façon chinoise, de sa « non-puissance » : elle peut se manifester soit comme une puissance-impuissance, selon le principe de contradiction cher aux Chinois, les avantages acquis par son développement étant neutralisés par les problèmes internes et par la méfiance des partenaires extérieurs ; soit comme une puissance tranquille et auto-limitée, marquée culturellement par son inappétence à la puissance conflictuelle, uniquement soucieuse de sa place dans le monde et de l’édification d’une société harmonieuse.

Ces deux hypothèses pourraient se conjuguer, car la Chine est le lieu central de toutes les contradictions où peuvent s’imaginer et se produire une chose et son contraire sans que cela ne gêne personne. Le pays qui a inventé le concept surprenant de « l’économie socialiste de marché » peut tout aussi bien ambitionner d’avoir le double statut, de « superpuissance » au sens global qu’entendent les Occidentaux et de « non-puissance » dans la tradition de la pensée taoïste. C’est cette position qu’affichent souvent les officiels Chinois lorsqu’ils déclarent que la Chine, grande puissance rivale de Washington, est avant tout le leader des pays sous-développés à N’Djamena ou à Brazzaville ; ce qui lui permet d’esquiver ses responsabilités en jouant sur plusieurs tableaux et de rendre ainsi toute négociation impraticable. La partie est donc plus compliquée qu’il n’y paraît et que le laissent penser les observateurs ; elle mérite une analyse de ce qui fonde la puissance chinoise de ce début de siècle.

La Chine est une « grande puissance »

Fin 2010, la Chine présente toutes les caractéristiques classiques de la puissance. Les médias ne s’y trompent pas qui l’ont fait passer en quelques années à la « une » de toutes les publications : il faut dire que les performances chinoises, notamment depuis le début du XXI° siècle, sont époustouflantes et surtout inédites : l’allure qu’a prise l’émergence chinoise est une « première » dans l’histoire mondiale.

Elle fait d’abord partie des très grands pays par sa superficie – de l’ordre de 10 millions de km2 – et par l’espace stratégique que celui-ci représente tant en termes de distances, de diversités et de richesses naturelles. La Chine est très sensible à cet argument, et elle ne transige ni sur ses atterrages en mer de Chine ni sur ses marches orientales, tant au Xinjiang qu’au Tibet. Ces deux provinces, qui font partie de la Chine historique telle qu’elle a été officiellement reconnue depuis 1964, représentent en effet plus de 40 % du territoire chinois, une part non négligeable de ses ressources minières, et lui donnent la profondeur stratégique indispensable à la condition première de la puissance qui est l’invincibilité. Quant aux îles de la mer de Chine, à commencer par Taïwan, elles font naturellement partie de l’espace chinois, même si l’histoire a été souvent contraire, au gré des affrontements, avec le Japon en particulier. Elles sont essentielles sur les routes maritimes qui conduisent aux ports chinois dont cinq se classent parmi les dix plus grands ports du monde. La Chine dispose donc de la double qualité, continentale et maritime, de la puissance.

La population chinoise est la plus nombreuse au monde : sans doute 1,340 milliards d’habitants, population dont la croissance est aujourd’hui stabilisée, mais qui pèse d’un poids considérable : en Chine d’abord par l’ampleur des problèmes qu’elle suscite, dans le monde ensuite où un humain sur cinq est chinois. Tout ce qu’on pense et tout ce qu’on dit sur la Chine doit être considéré en référence à ce très grand nombre, population inédite dans l’histoire, qu’aucun système économique et qu’aucun régime politique n’ont jamais eue à faire vivre. Malgré tous les inconvénients dus au brusque changement des règles de fonctionnement social qu’a imposé la loi sur le planning familial (loi dite de l’enfant unique), qui se traduisent par un déséquilibre de la pyramide des âges (vieillissement accéléré) et de la répartition des sexes au détriment des filles, la population chinoise est actuellement un atout majeur pour la Chine ; elle le sera jusque vers 2030 où elle atteindra le milliard et demi. Le nombre (800 millions de paysans) apporte une réserve de main-d’œuvre pléthorique, mobile, peu onéreuse, travailleuse et disciplinée. Les deux générations arrivées à l’âge adulte depuis la fin de la révolution culturelle (1976) sont entrées sans complexe dans la société marchande et se sont affranchies du système collectiviste ; elles dégagent une énergie et un dynamisme exceptionnels qui tranchent avec la morosité de leurs homologues européennes. Leurs élites, formées pour une grande part dans les universités américaines, sont ouvertes au monde et semblent avoir admis tout l’intérêt pour leur pays de « normaliser » la Chine.

Le troisième facteur qui fascine les observateurs est la réussite économique et financière chinoise, manifeste depuis le 1er juillet 2010 où la Chine, avec un PIB de 1336,9 milliards de dollars au deuxième trimestre, est devenue la seconde puissance économique mondiale devant le Japon (1288,3 mds de dollars) et l’Allemagne. En termes de parité de pouvoir d’achat (PPA), la Banque mondiale estimait déjà la Chine à 8887,9 milliards de dollars en 2009 contre 4138, 5 pour le Japon, les États-Unis faisant la course en tête avec 14256,3 milliards de dollars, mais pour combien de temps encore ? Au rythme de 8 à 10 % par an et avec un différentiel de 5 à 6 points avec ses grands concurrents, la masse économique chinoise, qui double tous les sept ans, sera comparable à celle d es États-Unis vers 2030, peut-être même avant si ces derniers – et les pays occidentaux en général – tardent trop à sortir de la crise. Cette réussite économique exceptionnelle, fondée exclusivement sur le commerce extérieur et l’investissement, a permis à la Chine d’accumuler un « trésor de guerre » de 2648 milliards de dollars (au 1er septembre 2010) puis, alors que la crise a creusé le fossé d’endettement des pays occidentaux, de devenir le banquier et le créancier du monde, notamment des États-Unis. Que cette accumulation de devises soit fondée sur une sous-évaluation évidente du yuan et sur des pratiques industrielles et commerciales contestables n’enlève rien à cette réalité qui fait de la Chine une puissance financière et, bientôt sans doute, la détentrice, avec le yuan, d’une des monnaies mondiales.

Sur le plan politique – élargi aux instruments de puissance que sont la diplomatie et l’armée – la Chine s’impose également comme un acteur redoutable. Malgré toutes ses rigidités et ses impropriétés, le régime politique chinois est d’une efficacité inégalée. La centralisation des décisions et la planification rigoureuse ont des effets spectaculaires sur le développement des infrastructures et sur la croissance économique.

Si la Chine est conduite d’une main de fer, cette main est également habile à créer des richesses et à les répartir à une partie du peuple chinois, cette nouvelle « couche moyenne » qui est en mesure de conforter le pouvoir du Parti. Par opposition aux démocraties jugées molles et vulnérables aux crises, le régime chinois passe pour un modèle d’efficacité économique et de solidité politique, du moins aux yeux de nombreux pays en voie de développement. La Chine se présente ainsi comme une puissance « exemplaire » pour la partie défavorisée du monde.

Si sa diplomatie fait parfois preuve d’inexpérience et de brutalité dans les relations internationales, encore qu’elle dispose d’une cohorte de jeunes et brillants ambassadeurs, la Chine dispose avec le nucléaire et le spatial de deux arguments incontestables de la puissance classique. Elle fait partie du club très fermé des pays qui maîtrisent ces technologies et qui ambitionnent, grâce à elles, d’influencer l’avenir. Sur le plan nucléaire, elle fait partie, comme la France, des États légitimes, en même temps membres du Conseil de sécurité de l’ONU : elle a à ce titre une responsabilité importante sur la « sécurité » mondiale, sur le maintien de la dissuasion et sur son corollaire qui est le principe de non-prolifération. Sur le plan spatial, la Chine ne cache pas ses ambitions : la maîtrise des outils satellitaires (y compris leur destruction) et ce qu’on appelle la conquête de l’espace (objectif Lune dans les années 2020).

S’agissant des forces armées, elles n’apparaissent pas encore comme un point fort. Mais l’effort budgétaire de la Chine est important : 40 milliards de dollars officiellement avoués, 100 milliards probables d’après le Pentagone, le double si on calcule en termes de PPA. L’APL, bras armé du PCC et vaste holding économique, dont la dernière expérience opérationnelle au Vietnam (1978) n’a guère été concluante, est en voie de restructuration et de modernisation, notamment pour se doter d’une marine de haute mer en mesure de « sécuriser » l’espace maritime chinois et de défendre les nouveaux enjeux politiques et stratégiques de la Chine.

L’ensemble de ces arguments stratégiques et leur croissance accélérée depuis le début du XXI° siècle font manifestement de la Chine une grande puissance, voire une superpuissance. Mais les questions qu’on peut se poser aujourd’hui sont celles de savoir, d’une part si ce s critères sont suffisants au XXI° siècle pour fonder une puissance durable, d’autre part si cette montée en puissance de la Chine va se poursuivre de façon prévisible et sans « accidents » selon un trajet linéaire et rationnel. Le cas échéant, ira-t-elle jusqu’à proposer un modèle alternatif au monde après avoir précipité le déclin de l’Occident ? Selon nos critères occidentaux, cette puissance est-elle solide et fiable ? La réponse est tout sauf évidente, car il s’agit de la Chine et non d’un pays « normal ».

Les schémas qui nous sont proposés par de nombreux experts sont mécanistes ; ils spéculent sur la seule montée en puissance et sur la conquête de positions dominantes par la Chine, comme si la Chine se comportait en pays de culture occidentale, comme si, surtout, la Chine n’avait pas à sa charge l’envers du décor qu’ on nous met sous les yeux, une pluralité de problèmes sociaux d’une ampleur inégalée ; comme si, enfin, la Chine agissait seule dans un monde inerte.

À cette question de l’avenir de la puissance chinoise, il est probable que personne ne connaît la réponse, pas plus en Chine qu’ailleurs. En effet, la Chine est à la fois une puissance au sens classique du terme et une « non-puissance », pas seulement un pays encore largement sous-développé, mais une civilisation marquée par le syndrome de Zheng He, cet amiral qui, au XV° siècle, doté d’une marine phénoménale, se contenta de reconnaître les mers adjacentes puis remisa ses navires en cale sèche. On peut néanmoins, sans risque d’erreur majeure, anticiper deux moments-clés de l’histoire où va se jouer le devenir de la puissance chinoise, en même temps que notre avenir : l’épisode actuel, celui de « la guerre des monnaies », qui met en jeu les équilibres fondamentaux entre la Chine, les États-Unis et l’Europe. Si la guerre yuan-dollar se poursuit, l’euro en fera les frais et sa surévaluation entraînera la quasi-faillite de l’Europe, privant ainsi les deux protagonistes de leur principal partenaire économique et, pour les États-Unis, affaiblissant durablement leur allié traditionnel.

Les années 201-2012 sont donc cruciales pour trouver un équilibre monétaire : ce sera la tâche première du G20 et ce sera le test pour la Chine de prouver son sens des responsabilités mondiales. Si ce cap est passé sans trop de dégâts, une deuxième période sera délicate, ce que Christian Saint-Étienne appelle le « moment chinois »2 entre 2020 et 2027, mais qui peut survenir dès 2015 : celui où les courbes de la croissance chinoise croiseront les courbes américaines et où les deux superpuissances, jusqu’alors complices, deviendront rivales, voire hostiles. C’est l’hypothèse qui est envisagée ci-après.

© 2011, Reflets de Chine – Une autre vision. Tous droits réservés. La copie même partielle des articles est soumise à autorisation.

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